— Il y a quatorze planques possibles à visiter plus les cinq maisons dont on a arrêté les occupants, expliqua Matthieu. Dix-neuf. Et nous sommes trente-six. Pas quarante-six : pardonne-moi de ne pas te compter, Adamsberg, ni toi ni tes gardes spéciaux, ni Mercadet. Mais tu n’es pas valide et toujours menacé. Et Mercadet n’est pas en état.
— Il l’est, il doit l’être. Quant à moi, je ne suis plus menacé.
— Qu’en sais-tu ? Les visées de Robic sont diaboliques.
— Je viens, et mes huit gardes aussi. Nous n’avons que vingt-quatre heures.
— Mais tu ne peux pas courir, mais tu ne peux pas tirer.
— Quarante-cinq ou rien, Matthieu, affirma Adamsberg avec netteté. Et ne t’y oppose pas. Et laissons Mercadet se reposer.
— Très bien, céda Matthieu avec un bref soupir. Robic ne dispose sans doute plus que de quatre hommes, et de son chauffeur muet, mais armé. Un seul homme, voire deux, peuvent se charger de garder Rose, mais il se peut aussi qu’il y ait rassemblement des troupes à la planque pour mettre au point la stratégie à venir. On se retrouvera en minorité devant six hommes armés.
— Et on se fera abattre, dit Adamsberg. Divisons-nous en sept équipes de six à sept hommes pour ratisser tous les lieux. Lieux à visiter de fond en comble. Si une des fermes abandonnées dispose de dépendances, fouillez tout jusqu’au dernier recoin, et surtout les sous-sols. Matthieu, constitue les groupes. Donc sept couleurs sur la carte : équipe verte, équipe rouge, équipe bleue, orange, jaune, brune et équipe noire. Qui a des feutres ici ?
— C’est dans la trousse de la petite, dit Johan d’une voix morte.
— Où est-elle ? demanda doucement Adamsberg.
— Dans sa chambre, à l’étage. Elle est rose avec des étoiles.
Matthieu eut le tact de ne descendre que les sept feutres nécessaires et non la trousse, objet trop suggestif. Il entoura les croix de sept couleurs, que chaque policier photographia pour localiser ses objectifs. Adamsberg envoya sans espoir un message au ministère pour l’informer qu’une enfant mourrait s’ils ne faisaient pas libérer les coupables. Sans réponse à dix-huit heures, il balancerait l’information aux médias. Le fait qu’il s’agisse d’une petite fille ferait peut-être fléchir le ministère face à la réaction de l’opinion. À treize heures vingt-cinq, les troupes policières quittaient l’auberge, laissant Mercadet, abruti de sommeil, et Johan dans un difficile face-à-face.
— Vous voulez vous reposer ? demanda Mercadet d’une voix molle.
— Peux pas, dit Johan en secouant la tête. Veux rester près de mon téléphone.
— Vous voulez qu’on boive un verre ?
Johan secoua la tête.
— Vous voulez regarder la télévision ?
— Surtout pas. Demain, ce sera partout, à la une des journaux, à la télévision, sur Internet, partout. C’est un cauchemar. Ma fille.
— On n’écoutera rien, on ne lira rien. Vous voulez faire une partie d’échecs ?
— Je veux Rose, lieutenant.
D’appel en appel, tous signalaient l’échec de la visite d’une des dix-neuf planques. Tête basse, yeux battus, Mercadet repoussait son téléphone avec dégoût sur la table.
Vers dix-sept heures, tous les hommes étaient revenus, les mains vides.
— Ils la détiennent donc chez l’un d’eux, et pas dans une planque, dit Veyrenc.
— J’y ai pensé, dit Adamsberg. Mais on ne connaît pas leurs adresses, sauf celle de Le Guillou. Et, bon sang, nous devons y aller.
— Aucun droit légal d’investir sa propriété, objecta Matthieu en secouant la tête. On n’a rien contre lui.
— Et pourtant, insista Adamsberg, Le Guillou n’est pas revenu pour rien.
Il s’écoula un long et lourd silence, ponctué du claquement des briquets et du tintement de quelques verres. Chacun ruminait des pensées sombres, cherchait de nouveaux chemins par lesquels aboutir, se projetait au lendemain, treize heures, au moment où la petite serait abattue. Adamsberg avait reçu la réponse du ministère de l’Intérieur mais ne l’avait pas même montrée aux autres tant elle était affligeante. L’État ne cède pas à la menace. Prenez tous moyens nécessaires et retrouvez l’enfant.
On entendit frapper à dix-huit heures. Des coups sur la poutre en bois.
— Je veux voir personne, murmura Johan.
— C’est moi, Maël ! Bon Dieu, ouvre, Johan !
Une urgence faisait trembler la voix de Maël. Les gardes le firent entrer et l’ancien bossu resta debout, essoufflé.
— T’as couru ? demanda Matthieu.
— Non, c’est l’énervement. Hier matin, je suis venu à l’auberge pour prendre mon café et à travers les fenêtres, j’ai entendu la voix tendue du vicomte. Quelque chose était arrivé, il n’a pas l’habitude de parler si vite et si fort. Les gardes devant la porte ne m’ont pas laissé passer, ils m’ont fouillé et je me suis installé debout contre une fenêtre, en leur expliquant que j’attendais mon ami Josselin. Oui, c’est interdit d’écouter aux portes mais je voulais savoir. C’est comme ça que j’ai appris que Josselin avait vu Le Guillou revenir, et où. Ça m’intéressait car je méditais de casser la gueule de ce type une bonne fois quand on le reverrait. Et aujourd’hui, vers quatorze heures, j’ai appris la disparition de la petite.
— Comment l’as-tu apprise ? demanda Matthieu. Personne ne le savait.
— Par mon patron, le comptable, qu’est ami avec la maîtresse d’école.
— Continue.
— J’étais retourné. Et puis il m’a pris une idée : si Le Guillou avait rouvert sa maison, c’est qu’il se passait quelque chose. C’est que la gosse avait été enlevée.
— Nous sommes d’accord, dit Adamsberg, tendu.
— Alors j’ai expliqué au patron qu’il m’avait pris une autre idée, rapport à la petite Rose, et j’ai demandé mon après-midi. J’ai filé chez Le Guillou et je me suis installé derrière la haie, planqué de la route par les buissons. Par les ouvertures entre les branchages, je pouvais tout voir. J’ai attendu presque deux heures. Et vers environ seize heures trente y a un gars qui s’est pointé, avec un gros ventre et surtout un paquet. Et le paquet, il était encore dans son sac en plastique. Il est con ce type ou quoi. Ça venait de la boutique de jouets de Combourg. Dire que j’avais failli abandonner. Ah mais non, pas après ça. Je suis resté à l’affût et une heure après, un autre gars a débarqué avec un autre sac, où c’était marqué « Les habits des petits ». Je connais la boutique, c’est aussi à Combourg. Puis ça a été au tour d’une camionnette de rentrer. Elle, elle est allée jusqu’à la porte et j’ai couru derrière la haie pour voir ce qu’elle déchargeait. Un rouleau enveloppé de plastique, mais pas jusqu’au bout. Et ce qui dépassait, c’était un petit matelas mince. Vous savez, ces trucs qu’on peut rouler.
Maël marqua un silence.
— Pour les enfants, dit-il dans un souffle. Alors j’ai additionné deux et deux : des jouets – une poupée sans doute –, des vêtements de gosse et un petit matelas. Et je me suis dit comme ça, Maël, c’est là qu’est la petite Rose. Chez cette enflure de Le Guillou. Loin de tout, elle peut crier et pleurer comme elle voudra, personne ne l’entendra.
Johan semblait s’être regonflé comme un ballon tandis que les flics étaient suspendus à ses lèvres.
— Ça vaut bien un coup de chouchen, hein, Johan ?
— Ça en vaut dix ! dit Johan. Toi, quand une idée te traverse, on peut dire que tu laisses pas tomber.
— Et le mieux, c’est que ces trois types, ils ne sont pas ressortis de la maison. Avec Le Guillou, ils sont déjà quatre là-dedans. Et ça serait possible que le roi des enfoirés se pointe aussi. Robic, avec son chauffeur. J’ai attendu encore un peu mais après ça, ils ont fermé le portail. Et ce qu’on peut dire, c’est que les gars qui restent de l’équipe de Robic, c’est pas des futés. Parce que pour ramener les courses sans changer les sacs, faut pas avoir grand-chose dans le ciboulot.