L’arme de Matthieu collée à son dos, et en compagnie de Berrond et Retancourt, Robic descendit l’escalier de la cave, et s’arrêta à mi-chemin. Élevant ses mains menottées vers le mur, il agrippa une brique qu’il fit doucement sortir de son logement. Matthieu plongea ses doigts dans la cavité et en sortit une clef longue et brillante.
— Ramenez-le, Berrond, dit-il. Restez, Retancourt, j’ai besoin d’une femme pour rassurer la petite.
Le commissaire dévala les dernières marches, ouvrit la porte blindée et s’agenouilla près du petit matelas où était étendue Rose. Il colla son oreille contre sa poitrine, souleva la mince couverture, retourna l’enfant sous tous les angles comme un sac de farine, la pinça, lui parla, puis la recouvrit, calant bien sa tête sur son oreiller.
— Elle n’est pas morte, dit-il d’une voix essoufflée, ni blessée. Mais totalement droguée, ça ne fait pas le moindre doute. Jusqu’à quel point, mortel ou non, on n’en sait rien. Mais j’ai bon espoir car elle réagit quand on la pince, elle entend ce qu’on lui dit. Et surtout, c’est très récent. La droguer, c’est ce que venait de faire Robic juste à notre arrivée. Remercions Adamsberg d’avoir embarqué une ambulance. D’ici vingt minutes, elle sera prise en charge à l’hôpital de Rennes. Et c’est dans la première heure qu’il faut agir.
Retancourt prit la fillette dans ses bras, enroulée dans la couverture, et rejoignit à grands pas l’ambulance qui prit la route de Rennes toutes sirènes hurlantes. Matthieu appelait Johan pour lui annoncer la nouvelle. Il entendit l’homme pleurer, de délivrance cette fois.
— Rose est en route pour l’hôpital, dit Matthieu. Non, ne te tracasse pas. Attends-nous à l’auberge.
Le Guillou et les quatre autres hommes furent emmenés vers le commissariat de Rennes par les gendarmes de Matthieu. Robic fut embarqué avec les autres afin de ne pas éveiller sur-le-champ les soupçons de la presse. Matthieu, Berrond, Verdun et l’équipe d’Adamsberg revinrent vers Louviec, accompagnés des gardes à bouclier qui, sans ordre nouveau, continuaient d’assurer la protection du commissaire. Gardes qui tinrent à reprendre leur formation en tortue pour faire pénétrer Adamsberg dans l’auberge de Johan.
XXXVIII
L’aubergiste, planté devant sa porte, serra Adamsberg dans ses bras dès son arrivée.
— Tu peux bénir Mercadet, dit Adamsberg. Sans lui, on était foutus.
Johan s’avança vers le lieutenant qu’il enlaça avec effusion.
— Merci pour votre potion, Johan, dit Mercadet. Elle tombait à pic. Et puisque nous en sommes à bénir, eh bien, bénissez le commissaire d’avoir prévu l’ambulance. Car à ce que m’a décrit Matthieu, c’est un barbiturique que Robic a fait avaler à votre fille.
Le nouveau docteur de Louviec, accouru à la demande de Johan, hocha la tête.
— L’hôpital a appelé, dit-il. À son arrivée, il était encore temps, ils ont pu la traiter au carbone végétal activé. Juste temps.
— Docteur, dit Johan d’une voix trouble, que se serait-il passé sans ce truc activé ?
— Elle mourait cette nuit, dit le docteur de sa voix la plus douce. Mais, ajouta-t-il en posant sa main fine sur la grosse épaule de Johan, ne vous faites pas le moindre souci. Tout danger est à présent écarté, je vous l’assure. Il fallait intervenir très vite et ces hommes ont tenu les délais.
— Sans vous, dit Johan en s’asseyant pesamment, les traits défaits par l’angoisse et l’émotion, j’aurais perdu ma fille.
— Tu oublies Maël, ajouta Adamsberg. C’est à lui qu’on doit d’avoir trouvé la planque. Et Josselin, qui a localisé la baraque de Le Guillou.
— Et toi, qui avais exigé une ambulance. Je ne sais pas comment on dit une reconnaissance pareille, je ne sais pas comment on fait.
— En me donnant de l’aspirine, et en nous servant un café, dit Adamsberg en souriant.
— Avec une part de gâteau, de gâteau reconstituant. Tu m’en diras des nouvelles, dit Johan en retrouvant son souffle et son sourire. Mais tu as rouvert tes blessures ?
— Il a fallu remuer, bouger, j’ai simplement mal.
— J’appelle mon cuisinier, il va te désinfecter et te refaire tes pansements illico. Tu te souviens qu’il a fait un an d’études d’infirmier avant de changer de voie ?
— Je te remercie, je l’attends sur le lit de « ma » chambre.
Adamsberg se hâta d’adresser des messages à Maël et Josselin afin de les rassurer sur le sort de Rose et les remercier, pendant que l’infirmier-cuisinier désinfectait ses blessures au bras et à la jambe, et refaisait des pansements, l’air mécontent.
— Mais qu’est-ce que vous avez fabriqué ? dit-il. Un parcours de militaire ?
— Bougé, traîné, remué…
— Vous ne pouviez pas rester tranquille ici ?
— Non. On pouvait avoir besoin de moi.
— Et on l’a eu ?
— Oui, dit Adamsberg en songeant au faux message avec un sourire, et à la rapidité avec laquelle Robic l’imbattable s’y était fait prendre.
— Je comprends, dit-il, mais à présent, repos. Où est votre béquille ?
— Perdue dans la bagarre. J’irai la récupérer dans le chemin.
Le cuisinier secoua la tête pour marquer sa désapprobation, comme il l’aurait fait pour un enfant rétif, et administra un analgésique au commissaire.
Adamsberg écoutait les bruits de vaisselle provenant de la grande salle et entendait, imperturbables, les gardes du corps fermer les volets. Que faire de ces gardes à présent ? Demain, Robic serait relâché, afin d’accréditer impérativement le faux message. Car si on le gardait en taule après cela, il comprendrait qu’il avait été joué, que les flics avaient piraté la messagerie officielle et lui avaient montré un message qui n’était qu’une contrefaçon. C’était grave, très grave, et Robic ne manquerait pas d’en alerter le ministère. Toute la Brigade de Paris exploserait avec celle de Matthieu, avec peines de prison exemplaires à la clef. Oui, malgré les risques, Robic devrait rentrer chez lui demain. Il ne regrettait pour rien au monde la périlleuse décision illégale qu’il avait prise. Il avait cependant hésité un court instant avant de faire fabriquer ce faux à Mercadet. Certes, ils auraient pu attendre l’arrivée de spécialistes des portes blindées depuis Rennes, et la difficile opération aurait encore pris du temps. Or le médecin venait d’annoncer que la fillette n’aurait pas passé la nuit, et c’est ce qu’il avait craint. Robic ne l’aurait pas laissé survivre et avait déjà amorcé son assassinat. Non, pas le moindre regret. Il faudrait néanmoins expliquer au ministère, qui en serait informé demain soir, pourquoi Robic était de nouveau dans la nature, alors que dans son interrogatoire, Le Guillou dénoncerait à coup sûr son rôle majeur.
Il faudrait mentir, dire qu’il se gardait Robic sous la main – sous surveillance – comme appât pour le reste des complices. Bien dit, bien amené et fermement expliqué, cela passerait.
Lui s’estimait hors de danger, à présent que la bande était démantelée. Mais rien n’était sûr, avec Robic. Il pouvait très bien l’attaquer lui-même, de nuit, imitant la manière du tueur de Louviec ou en lui tirant tout simplement dessus, et se venger ainsi d’avoir été dépossédé par sa faute de toute son organisation. Mieux valait donc conserver ses gardes encore un moment, au moins jusqu’à ce qu’il redevienne valide et apte à se défendre.
Il s’assoupissait en attendant que l’analgésique fît de l’effet quand il sentit une bulle imprévue remonter avec lenteur et difficulté vers sa conscience, du fond de son lac opaque. Immobile, aux aguets, il la laissait cheminer, les mains placées en cuvette sur son torse comme pour la saisir quand elle émergerait. Elle était lourde, confuse, charriant des fragments mêlés de son hérisson revenu au bosquet, des derniers mots de Gaël, des images de Joumot, du docteur, de l’œuf, de la cordialité… Il l’attrapa avec délicatesse quand elle pointa son nez trouble, puis, les mains refermées sur elle en coquille, telles celles de Matthieu sur le papillon de nuit, il se récita une dizaine de fois les mots enchevêtrés et hétérogènes qui l’avaient poussée vers lui pour les mémoriser. Le cuisinier eut la gentillesse de lui apporter une autre béquille. Il nota en hâte tous ces termes disparates offerts parcimonieusement par la bulle et rejoignit la troupe qui s’empressait de se mettre à table.