Après deux heures de recherches, l’emplacement des coffres n’avait été découvert ni chez Robic ni chez Le Guillou. Pensif, debout sur sa béquille dans la cuisine de Robic et cerné par ses gardes, Adamsberg observait les deux volumineuses cuisinières blanches qui se faisaient face.
— Louis, tu sais si les Robic recevaient beaucoup ?
— Selon Johan, la femme de Robic donnait une fête somptueuse tous les dimanches au moins, ce qui exaspérait le mari.
— Évidemment, c’est possible en ce cas.
— Qu’est-ce qui est possible ?
— Qu’il y ait deux cuisinières. On les a ouvertes ?
— Oui, et ce sont bien des cuisinières.
— Et comment sont les fours ?
— Ce sont des fours, Jean-Baptiste. Normaux.
— Réellement ?
— Disons que le four de celle-ci est peu profond, concéda Veyrenc.
— Alors c’est là, dit Adamsberg. Appelle le perceur.
Veyrenc ouvrit les boutons de gaz.
— Regarde, elles fonctionnent très bien toutes les deux, dit-il.
— Les brûleurs, oui, mais sûrement pas le four de la plus grosse.
— D’accord, dit Veyrenc après un essai, il ne fonctionne pas.
Derrière le double fond de la cuisinière au four inutile, le perceur mit à jour le coffre, un épais et haut rectangle qui s’encastrait dans le mur arrière, et s’y attaqua dans la foulée. Adamsberg appela Matthieu qui dirigeait les fouilles chez Le Guillou.
— Robic avait trouvé une astuce inédite. Deux cuisinières dont le fond de l’une masquait son coffre. Très possible que les deux hommes aient partagé leur combine. Tu ne remarques rien dans la cuisine ?
— Un grand réfrigérateur et un congélateur assez colossal. On les a vidés tous les deux.
— Prends les mesures entre le fond intérieur du congélateur et son épaisseur totale.
— Trente-deux centimètres de différence, dit Matthieu.
— Il est là. Démonte les plaques arrière.
Chacun de leur côté, les perceurs travaillèrent une bonne heure pour débloquer les portes des coffres. Les contenus de l’un et de l’autre étaient impressionnants, les deux têtes du groupe s’arrogeant plusieurs dizaines de millions et quantité de bijoux, preuve de l’inégalité flagrante du mode de partage entre les divers associés. Robic possédait un passeport encore vierge, comme Yvon Le Bras, signal d’une précaution en cas de fuite en urgence. Il ne pouvait évidemment emporter cette immense fortune avec lui mais avait déjà sûrement imaginé d’en confier la gestion à un financier véreux de sa connaissance. Sans envisager sans doute qu’avant sa « libération », les flics embarqueraient sans délai le contenu de son coffre. Outre les armes, les téléphones, les millions, les papiers, les bijoux, un dossier contenait tous les documents concernant l’héritage « légal » de Robic. Une affaire à traiter avec les flics de Los Angeles dès son retour à Paris, en scrutant à la loupe les plus petites différences entre ce texte et la véritable écriture de Donald Jameson.
XLI
Depuis l’assassinat de Gaël Leuven, Sept jours à Louviec sortait des éditions spéciales d’une page à chaque nouvel événement, rendant compte du meurtre d’Anaëlle Briand, puis de celui du maire, puis de la psychiatre, enfin du docteur, et établissait l’existence d’un intermédiaire entre un habitant de Louviec et un ou plusieurs complices de l’extérieur. Les journalistes ne mirent pas longtemps à supposer un lien entre les deux attaques contre Adamsberg et une bande bien organisée osant défier les forces de police venues en protection du commissaire. Comme l’avaient dit Johan et Maël, cela faisait bien longtemps que Robic était suspecté de délits par les habitants, soutenu par une troupe performante, sans nulle preuve pour l’affirmer. Et l’arrestation successive de l’assassin du docteur et de quatre hommes coupables d’attentats contre le commissaire avait mis le petit journal en ébullition. « L’affaire de Louviec » avait gagné les unes de la presse nationale et l’on tentait de contenir au mieux les hordes de journalistes qui envahissaient le village. Mais ils allaient de maison en maison et le nom de Pierre Robic, maintes fois prononcé, gagna lui aussi sa place dans leurs articles.
Pour le moment, et afin qu’on la laisse en paix, nul d’entre eux n’avait su l’enlèvement de la petite Rose, mais les flics avaient accepté de les informer de l’arrestation des six derniers hommes de la bande, dont une partie des noms avaient été révélés. Mais parmi ces hommes, se plaignait la presse – tout en saluant ce « remarquable coup de filet » –, aucun élément n’avait encore permis d’impliquer l’un d’entre eux dans les meurtres de Louviec. Les soupçons se portaient sur Hervé Pouliquen, puisqu’auteur d’un meurtre semblable sur la personne du docteur, sans qu’on puisse établir le moindre rapport avec les quatre autres assassinats.
Traversant la haie de journalistes installés devant le commissariat de Rennes, Matthieu et Adamsberg décidèrent de laisser aux adjoints du commissaire le soin de se charger du Poète et du Muet et d’interroger ensemble Robic et Le Guillou, espérant attiser le conflit qui était né entre les deux hommes.
Face aux deux chefs de bande, ils se heurtèrent à la dureté des anciens caïds qui terrorisaient déjà le lycée de Rennes, mais cette fois pour des raisons différentes, le premier se sachant lavé du rapt de la fillette et se sentant à l’abri de poursuites trop lourdes pour ses autres délits, le second, rageur, sachant qu’il n’échapperait pas à la détention à perpétuité, sauf s’il niait toute participation à un meurtre.
Les deux anciens amis indissociables s’étaient mués en ennemis farouches. Robic, comme le ministère lui en donnait le droit, croyait-il, se désolidarisa spontanément de toute implication dans l’enlèvement et reconnut, de même que Le Guillou, les vingt-deux forfaits énumérés par le Ventru et le Lanceur. Auxquels manquaient tous ceux exécutés sur la zone de Los Angeles sur lesquels ils demeuraient farouchement muets. Tout en jurant n’avoir jamais commis d’homicide.
— C’est faux ! cria Le Guillou. C’est lui et lui seul qui, quelques jours après son arrivée à Louviec, a tué le Bourlingueur !
Robic secoua la tête, indifférent, niant l’évidence et rejetant l’accusation d’un revers de main.
— À supposer que cela soit vrai, quels étaient alors les tueurs attitrés de l’équipe ?
— Hervé Pouliquen et le Prestidigitateur, débita Le Guillou. Et c’est Robic qui les dirigeait comme des marionnettes et distribuait les rôles.
— Tu oublies le Tombeur, dit Adamsberg. C’est-à-dire toi-même, Le Guillou. Non, n’ajoute rien, tu te défendras plus tard. Et lequel a assassiné Donald Jack Jameson ?
— Le Bourlingueur, mais c’est Robic qui a manigancé toute l’affaire, Robic qui a rédigé le testament.
— Et lequel de la troupe a tenté de tuer la petite Rose, en lui faisant avaler deux cachets de barbituriques avec son dîner ? Car sans notre intervention, selon les médecins, la dose était si forte qu’elle en serait morte dans la nuit.
— Quoi ? hurla Le Guillou qui s’était levé, menottes aux mains, se tournant vers son ancien chef. Quoi ? Tu as osé faire cela ?
— Ce n’était que pour l’aider à dormir.
— Tu te fous de ma gueule ? T’as entendu ce qu’ont dit les médecins ? Tu avais projeté de l’assassiner, à l’insu de nous tous ! Parce qu’elle t’avait vu ! Et tu nous as fait gober que tu la libérerais samedi ! Espèce d’ordure ! Toucher aux gosses ! C’est pour cela que tu as voulu lui porter son dîner toi-même !
— Je n’ai pas à répondre dans cette affaire, que le ministère a effacée de mon dossier. À juste titre.