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Le lendemain, 26 janvier 1904, Le Messager du Gouvernement publiait que M. Kourino, ambassadeur du Japon à Saint-Pétersbourg, avait annoncé officiellement la décision du Japon de rompre toute négociation avec la Russie et de rappeler son ministre. Michel, qui était sorti très tôt le matin, revint tout bourdonnant de nouvelles contradictoires. Lamsdorf avait résolu de tenter une suprême démarche. On comptait sur l’intervention de Delcassé auprès du gouvernement japonais. L’Allemagne poussait la Russie à la guerre et lui assurait son concours entier. À plusieurs reprises, au cours du déjeuner, le téléphone sonna, et, chaque fois, Michel sursautait, comme s’il eût attendu une communication capitale. Il mangeait de mauvais appétit. Il buvait beaucoup. Peu à peu, son angoisse se transmettait à Tania. Elle s’inquiétait surtout au sujet de ses frères. Mais Michel la rassura en quelques mots : Nicolas avait été reconnu inapte au service militaire pour raisons de santé ; quant à Akim, il se trouvait en garnison aux confins de la Pologne, à deux verstes de la frontière allemande, et il était improbable qu’on dégarnît les territoires des marches occidentales, où des troubles étaient toujours à craindre en période d’hostilités.

— Et toi, et Volodia ? demanda Tania, encore à demi convaincue.

— Volodia te l’a dit. Nous sommes fils uniques. De plus, nous nous occupons tous deux d’une entreprise qui, en temps de guerre, travaillera certainement pour l’armée.

— Vous ne serez donc pas mobilisés ?

— Mais non, dit Michel avec agacement. D’ailleurs, cette question-là est secondaire.

Tania ne trouvait pas du tout que cette question fût « secondaire ». Maintenant que Michel l’avait renseignée sur les répercussions bénignes que cette guerre provoquerait dans son entourage, elle se sentait mieux. Un regain de courage lui permettait de considérer les événements avec lucidité. Elle se découvrait même bizarrement excitée par la menace d’un conflit qui modifierait le décor de son existence. Mais Michel, à qui elle tenta d’expliquer son état d’âme, ne voulait pas la comprendre. Il répétait stupidement :

— Nous courons à la catastrophe !

L’arrivée de Volodia interrompit leur conversation. Il avait le front moite, ses cheveux étaient dépeignés.

— Je tiens de source sûre qu’il y aura la guerre, dit-il.

— C’est Olga Varlamoff, votre source sûre ? demanda Tania.

Cependant, Volodia n’était pas d’humeur à plaisanter. Autant il paraissait, la veille, envisager l’avenir avec indifférence, autant il se passionnait aujourd’hui pour les dernières nouvelles diplomatiques et militaires. Il avait quitté son ton de bravade légère. L’approche de la guerre le rendait sérieux. Il disait :

— La guerre est une chose absurde et laide.

Et :

— J’ai vu des officiers qui redoutaient de partir pour la guerre. L’héroïsme est un état de crise…

Mais il suffit que Tania le taquinât à cause de sa prudence excessive, et, aussitôt, il se crut obligé de justifier sa conduite : à l’entendre, il ne condamnait la guerre que sur le plan philosophique, et, s’il n’avait pas été fils unique, il eût été heureux de partir avec les autres pour infliger une leçon à ces petits Japonais outrecuidants et interchangeables.

— Ne te donne pas tant de mal pour lui répondre, dit Michel.

D’autres visites arrivèrent bientôt, et leur venue détourna Michel de ses pensées. Tania recevait ses invités avec le sourire et déclarait, à la ronde, que la guerre ne lui faisait pas peur. Les messieurs la complimentaient sur sa vaillance et la citaient en exemple à leurs épouses. Un général en retraite lui dit :

— Vous avez un cran admirable, madame.

Tania fut très fière de cette remarque et répéta la phrase à quelques intimes.

Le 27 janvier, en sortant du bureau, Michel loua un traîneau pour rentrer chez lui. Il faisait doux. La neige ensoleillée brillait au revers des trottoirs et aux toits des maisons. Des gamins couraient le long de la chaussée. Ils tenaient des liasses de journaux sous le bras. Ils hurlaient :

— L’attaque de Port-Arthur !… Trois cuirassés coulés !…

Michel ressentit un choc au cœur.

— Arrête, cria-t-il au cocher.

Puis, il appela un gamin, acheta un journal, l’ouvrit avec des mains tremblantes.

— Ça ne va pas, là-bas, barine ? demanda le cocher.

— Non, dit Michel, ça ne va pas.

— Ils ont coulé nos bateaux ?

— Oui.

— Et sans déclarer la guerre ?

— Oui.

— On voit bien que ce ne sont pas des chrétiens. Des chrétiens auraient d’abord déclaré la guerre. Et puis, ils auraient coulé les bateaux, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Michel.

— Et ça s’est passé loin d’ici ?

— À Port-Arthur.

— Port-Arthur ? dit le cocher en écarquillant ses yeux jaunes et poisseux.

— Tu ne vois pas où c’est ?

— Non. Et on va tous nous mobiliser ?

— Je n’en sais rien. Les troupes qui sont là-bas se tireront peut-être d’affaire. Sinon, il faudra lever des renforts.

— À Moscou ?

— À Moscou, et ailleurs.

— Alors, je partirai ? Je me suis tout juste établi à mon compte. Et puis ma femme, mes enfants.

— Tu n’es pas le seul !

— On raconte que c’est pour une histoire de forêts que l’empereur a achetées chez eux et qu’ils veulent reprendre.

— Ce n’est pas tout à fait exact.

— Même si ce n’est pas exact, dites, barine, nous n’avons rien à voir là-dedans ! Je ne sais pas où elles sont, leurs forêts ! Et on va me mobiliser… comme ça… S’il a ses forêts à défendre, l’empereur, moi, j’ai mon traîneau et mon cheval à défendre. Chacun son bien…

— Tu parles trop, dit Michel.

— Tout de même, barine, vous ne croyez pas que notre empereur aurait pu s’entendre avec le leur ?

Michel ne répondit rien. Le cocher secoua les guides et le traîneau glissa doucement dans le soleil et la neige.

CHAPITRE II

Les premières nouvelles du front étonnèrent les milieux les plus pessimistes. Après la catastrophe de Tchémoulpo, l’amiral Makaroff, prenant le commandement de l’escadre, s’était porté au-devant de la flotte japonaise. Mais, dès le début du combat, le Petropavlovskbattant pavillon amiral, heurtait une mine et coulait avec l’équipage et l’état-major. Les autres bâtiments, sévèrement canonnés, se retiraient dans la rade. Depuis le 7 février, les forces japonaises occupaient Séoul. Partout, les troupes russes reculaient devant l’ennemi.

Cependant, le théâtre de la guerre était si lointain, les noms des localités lâchées et reconquises étaient si étrangers aux préoccupations quotidiennes que les hostilités contre le Japon prirent très vite, pour le public, l’aspect d’une expédition coloniale, dont ni la réussite ni l’échec ne pouvaient affecter gravement l’avenir de la Russie. La garde impériale avait été maintenue à Saint-Pétersbourg pour assurer la sécurité de l’empereur et du gouvernement. Les proches parents de Nicolas II s’étaient abstenus, pour la plupart, de manifester leur dévouement à la cause. Seuls les grands-ducs Cyrille et Boris avaient été envoyés aux armées. À Saint-Pétersbourg et à Moscou, la vie mondaine n’avait rien perdu de son éclat. Simplement, les galas s’intitulaient galas de bienfaisance, les bals devenaient des bals-tombolas au profit des blessés, et quelques grandes dames, à l’exemple de l’impératrice, avaient institué des ouvroirs, où elles travaillaient avec leurs amies pour améliorer le paquetage des conscrits.