Je perçois les ahanements généreux du Mastar qui, très lentement, se remet de ses émotions sexuelles.
Un certain temps passe, puis il m’hèle, dans l’obscurité clapoteuse.
— Dis voir, Sana…
— Quoi donc ?
— J’sus embêté.
— Je le suis autant que toi, bougre de vieux bouc déliquescent.
— Non, mais moi, c’t’à cause de ma p’tite potesse qu’ j’sus embêté, Mec ?
— A cause ?
— Elle est morte. A s’est noyée dans le yogourt. J’croye qu’j’ai dû trop la pencher en avant pour y placer mon bec verseur.
Il soupire :
— Note qu’c’t’une belle fin, somme toute, si tu compares à Jeanne d’Arc par exemple qui, elle, a cramé sans même s’être pris un chibre dans la calebasse.
Telle fut l’oraison funèbre de la gentille Slavadsowa.
OH ! CE CHAPITRE ONZE, MADAME LA BARONNE ! TU VAS T’EN LÉCHER LES CINQ DOIGTS ET LE POUCE !
Une pluie diluvienne — voire, presque antédiluvienne — nettoie cette province bulgare lorsque nous nous risquons hors de notre yaourt salvateur.
Des cataractes, des trombes ! Il pleut à verse, à lance, à flots, à seau ! Tu veux que je te dise ? Que je fonce dans la hardiesse métaphorique ? The déluge !
Le ciel est bas, tout noir. Il fait nuit de mauvais temps, tu te rends compte ?
Nous n’avons pas parcouru cinquante centimètres que nous sommes nettoyés, détrempés, spongieux. Note que cette douche du ciel est idéale dans notre état.
Tout est calme. On a embarqué le taxi de la pauvre chauffeuse. Personne en vue. Qui donc se hasarderait sous cette eau compacte, furieuse ?
J’aperçois de la lumière dans le logis de cette petite garce d’Ivana. En courant sous la baille, je trace jusqu’à sa fenêtre. A travers les petits rideaux pauvre femme, je l’avise qui épluche des patates, assise à sa table. Touchant spectacle, malgré l’eau glacée qui me harcèle et prend ma raie médiane pour un chéneau.
A pas menus, je m’approche de sa lourde, cramponne le loquet et le tournique menu. Grâce au grondement roulant de la pluie, elle ne peut percevoir le faible bruit que je fais. Hélas, la môme a tiré le verrou intérieur.
Je n’ai qu’un signe à adresser au Gros. L’enfonçage de lourdes n’est-il pas son violon d’Ingres ? Un sourire ravi fend sa bouche dédentiérée.
Il recule, et son œil se fige, son front de taureau paraît s’élargir, son épaule droite se gonfler. Une vapeur en coup de sifflet de locomotive lui part des naseaux. C’est toujours un grand moment que celui qui voit se concentrer Alexandre-Benoît. L’instant critique où il mobilise ses forces vous sèche la gorge.
Un frémissement de son genou d’appui. Son œil se voile, comme pour l’orgasme. Il va partir, il est parti ! Quand il passe à ma hauteur, je sais qu’il vient de franchir le point de non-retour. Et c’est l’impact, le crash indicible : vrrrranggggg ! La porte fout le camp comme une folle. Elle ne cède pas du côté verrou, mais de partout en même temps pour s’abattre devant le bulldozer humain. Si bien que Sa Majesté, entraînée par l’élan, marche sur l’huis et continue à travers la pièce.
Il bouscule la table aux pommes de terre, qui s’en va d’Ivana avec son humble chargement de tubercules. Le Mammouth achève de trajecter dans la modeste cuisinière noire qu’il renverse également, démantelant les tuyaux qui en assuraient le tirage. Ce fourneau étant allumé, il en consécute une âcre fumée noire. Du charbon incandescent se répand dans le logis, vadrouillant un peu partout.
Pour ma part, je me précipite vers l’appareil tubophonique et m’interpose entre le bouton d’alerte et la gardienne.
Pâle comme : une morte, une endive, une merde de laitier, un pot de yaourt au naturel (goût bulgare), notre hôtesse involontaire. Ce fracassant retour l’interloque. Elle s’attendait à rien, mais surtout pas à ça. Ce culot démoniaque, franchement, lui paraît inconcevable. Et pourtant nous l’avons concevu.
Le Gravos a retrouvé son robuste équilibre d’arpenteur de réalités. Il va puiser un seau d’eau à l’évier et éteint le début d’incendie consécutif aux braises.
Je jette un regard au réveil polonais posé sur le buffet. Six heures moins dix.
— A quelle heure commence le travail, à la fabrique ? je lui questionne, en pauvre allemand.
— Sept heures ! me répond-elle.
Elle a changé d’attitude, Ivana. D’altitude aussi. L’est redescendue de ses hauteurs. La voici plus humaine. La frousse la rapproche de nous, car elle tremble d’effroi. Faut dire que c’est impressionnant, une telle réapparition, porte démantelée, intérieur saccagé, bonshommes hirsutes et ruisselants, encore crémeux, déboulant férocement comme des Japs dans la forêt indochinoise (ça s’appelait commak, à l’époque).
Vachement barbares, on lui paraît. Mongols en transes. D’autant que Béru, tu le connais ? Ne lui fait pas de cadeau. Une fois qu’il a réduit les velléités de sinistre, il emplit encore son seau et le lui balance en pleine poire, Ivana. Tchaoufff ! Elle suffoque, se comprime les roberts, violit.
Alors Mister Mastar se tourne vers moi.
— V’s’avez l’intention d’quoi t’est-ce, mon Seigneur ? Vous faites z’un enfant à Madame ou elle nous prépare la soupe ?
Je lui fais signe d’écraser car la radio qui jouait en sardine se met à désonder à toute vibure ! Voix trémolesque, pathétique, avec des chutes d’inflexions, des presque cris, des quasi sanglots, des positivement plaintes…
Malgré son seau d’eau mal assimilé, Ivana ne peut s’empêcher de réagir.
— Qu’est-ce qu’on dit ? demandé-je en montrant le vieux poste tchécoslovaque.
— Notre Secrétaire Général est mort cette nuit.
— De quoi ?
— Crise cardiaque.
Tu parles !
— D’autres nouvelles ?
— Boris Jankulavec, notre ministre de l’Intérieur, a été grièvement blessé dans un accident d’auto en se rendant à son chevet.
« Et voilà comment s’écrit l’histoire », me dis-je en aparté, puisque je parle également cette langue.
— Quoi encore ?
— Le corps de Siméon Grozob sera exposé à la maison du peuple, pendant trois jours. Ses funérailles auront lieu vendredi dans son village natal, selon ses dernières volontés.
A présent, le speaker ferme sa gueule et la radio diffuse de la musique si triste qu’elle rendrait neurasthénique une nichée de chatons.
Je réfléchis vite-fait sur le pouce. Juste avec un recoin du cervelet, là que mes cellules sont le moins poisseuses.
Le pays en deuil. Mais surtout, Boris Jankulavec, le ministre que j’ai planté, hors circuit. Ça, c’est bonnard.
Il était à la tête du complot visant à destituer Siméon, le barbu. En ce moment, le B.K.P. doit rudement effervescer. Ça grenouille tous azimuts. Le Politburo, le C.C., tout le tremblement.
— Il n’est pas question de nous ? je demande à la môme Ivana.
Nein, nein, niet, no, non. Pas question de nous, à aucun moment. Mort naturelle, Grozob, infarctus is good for you ! Et l’autre méchant ministre angora, lui « accident de voiture », dans sa hâte précipitentielle pour voler auprès du Secrétaire Général. Donc, nous sommes recherchés « normalement » sans déclenchement d’un grand dispositif.
Béru a dégauchi du pain noir et du saindoux. Il se fait la délicate tartine salon-de-thé, la sale, poivre, paprikate et se met à la dévorer.
— Il nous faut des vêtements, dis-je, après un silence.
Ivana hoche la tête, se refusant à branler le chef pendant que son époux est à l’hosto.