— “Enrayée de façon permanente” ? Est-ce à dire qu’il faudrait les tuer tous ? »
Falco lui jeta un regard lourd d’incompréhension. « Nous menons une guerre au nom de toutes les valeurs auxquelles nous croyons, capitaine Geary. Nous ne pouvons permettre à des finasseries juridiques de nous empêcher de protéger nos foyers et nos familles.
— Des “finasseries juridiques” ? C’est le nom que vous leur donnez, capitaine Falco ? Selon vous, ce serait le seul obstacle qui se dresserait entre nous et le massacre des civils de ces deux planètes ? » demanda-t-il sur un ton imbu d’un calme trompeur.
La question eut l’air de mystifier Falco ; il y répondit comme on s’adresse à un enfant. « Ce sont des rouages de la machine de guerre du Syndic. Nous ne pourrons l’emporter qu’en réduisant ses capacités à néant et sous tous ses aspects.
— Et vous croyez sincèrement qu’un tel geste refléterait nos valeurs ? Que nos ancêtres verraient d’un bon œil ce génocide ?
— Les Syndics ont fait bien pire !
— C’est bien pour cette raison que nous les combattons, non ? » Geary trancha l’air du plat de la main. « Je ne commettrai ni ne permettrai d’atrocités tant que je serai aux commandes. Nous tirerons une salve et une seule de projectiles cinétiques sur ces planètes, pour rendre aux Syndics la monnaie de leur pièce. Les cibles seront industrielles, militaires et gouvernementales. Point final. »
Falco avait l’air partagé entre stupéfaction et fureur. « J’ai entendu dire que vous aviez épargné des Syndics prisonniers, mais je ne vous croyais pas à ce point laxiste.
— “Laxiste” ? » Geary se rendit compte que le qualificatif l’amusait au lieu de l’exaspérer. « Combattre des soldats ennemis ne me pose aucun problème de conscience. Si vous avez réellement eu vent de ce qu’il est advenu de la flottille du Syndic à Caliban, vous devez vous en rendre compte. Quant à ces prisonniers, j’aurais cru que vos deux décennies d’emprisonnement vous auraient à tout le moins enseigné les vertus d’un traitement en accord avec les lois de la guerre. » Il s’interrompit, sachant qu’il ne servirait à rien d’ergoter davantage avec Falco, mais pressentant que l’autre sauterait sur le premier signe de faiblesse qu’il percevrait. « J’ai reçu une formation qui s’est perdue depuis, capitaine Falco, sans que nul ne puisse en être tenu responsable. J’ai rapporté cet entraînement du passé avec moi, pour aider la flotte à mieux combattre. En même temps qu’un comportement et des attitudes qu’on pourrait juger archaïques aujourd’hui, mais auxquels je me fie. Je les crois capables de la renforcer. »
Falco soutint son regard, le visage figé. « C’est vous qui le dites. » Il faisait manifestement un gros effort pour se contrôler. « Peut-être devrions-nous repartir de zéro. »
Geary hocha la tête. « Ça me paraît une excellente idée.
— Nous voulons la même chose tous les deux », fit remarquer son interlocuteur. Geary se demanda ce qu’il entendait par « la même chose ». « À nous deux, nous pourrions beaucoup.
— Pour l’Alliance ?
— Bien sûr ! Mais l’Alliance a besoin d’hommes forts à sa tête. Nous pourrions être ces hommes forts. » Il secoua la sienne et poussa un soupir théâtral. « Vous voyez bien où nous en sommes, non ? Dans quel état est la flotte ! Ces gens qui se permettent de lui donner des ordres ! Cette Rione, par exemple. Un sénateur de l’Alliance qui accompagne la flotte… Comme si nous avions besoin que des politiciens nous soufflent dans le cou pour bien faire notre travail ! J’ai cru comprendre qu’elle était une épine dans votre flanc, ce dont je me serais douté. »
Geary s’efforça d’afficher l’expression la plus neutre possible. « Vous l’avez entendu dire ?
— De nombreuses bouches. Mais, bien sûr, nous pouvons œuvrer ensemble à contrecarrer son influence.
— C’est une idée », déclara Geary, toujours sur le même ton. L’idée que Falco avait sans doute tenu la même conversation avec la coprésidente Rione, pour se plaindre de la présence de Geary et lui proposer de s’allier avec lui contre le commandant de la flotte, lui traversa l’esprit. Rione lui en ferait-elle part s’il lui posait la question ? se demanda-t-il.
Falco se pencha plus près en affichant le sourire d’un frère d’armes et en brandissant un index péremptoire : « Quand cette flotte retrouvera l’espace de l’Alliance, ses chefs seront en mesure de décider eux-mêmes de son avenir. Vous le savez. Nous jouirons d’une occasion historique d’orienter la poursuite de cette guerre et d’écrire la feuille de route de l’Alliance. Nous pourrions en profiter pour créer les conditions d’une victoire définitive. Vous aurez besoin à vos côtés de quelqu’un qui connaîtra le terrain. Qui vous aidera à contrer ces politiques qui ont fait tout leur possible pour la conduire à sa ruine et la mettre à la merci des Syndics. »
Geary se contenta de le regarder sans trahir ses sentiments. Avec moi ? Pourquoi suis-je persuadé que, dès que nous aurons rallié l’espace de l’Alliance, le capitaine Falco enverra des dépêches à la presse, saluant le grand succès qu’il aura remporté en ramenant cette flotte indemne, et me décrivant au mieux comme une potiche ?
« Vous êtes resté interné pendant deux décennies dans un camp de travail du Syndic, capitaine Falco. Votre “connaissance du terrain” personnelle est formidablement périmée. »
Le sourire de Falco, maintenant plein d’assurance, était empreint de l’aplomb du conspirateur. « J’ai des amis qui sauront me remettre au courant. Après tout, j’ai plusieurs décennies d’avance sur vous, pas vrai ?
— J’apprécie toujours les suggestions utiles, capitaine Falco. Néanmoins, mon rôle se limite à ramener cette flotte chez elle. Une fois là-bas, il se réduira à la remettre au gouvernement élu de l’Alliance, sans considération de la sagesse de ses décisions ni de ce que j’en pense moi-même. Si elles ne me reviennent pas, en toute conscience, il ne me restera plus qu’à donner ma démission.
— Le salut de l’Alliance prévaut sur les prérogatives des politiques, affirma péremptoirement Falco.
— À l’époque d’où je viens, capitaine Falco, on savait que ce salut était la préservation des valeurs qu’elle prônait. Celles des droits de l’homme et de la primauté des élections. » De toute évidence, Falco s’efforçait âprement de ne pas froncer de nouveau les sourcils. « Je souhaite continuer de travailler de façon constructive avec la coprésidente Rione. J’espère obtenir votre appui dans toutes mes décisions. »
Falco le fixait, souriant toujours mais une lueur de méfiance dans les yeux. « L’appui a son prix. »
La belle surprise ! « Je crains fort de n’avoir rien à vous offrir en échange de votre soutien, sinon le salut de cette flotte et de l’Alliance.
— Je ne me soucie que de ça ! » L’exclamation avait l’accent de la plus entière franchise et Geary se rendit que l’homme parlait sans doute sincèrement. Falco croyait véritablement pouvoir sauver l’Alliance et prendre de meilleures décisions que ses dirigeants élus. « L’Alliance a besoin d’un homme de poigne ! Il me faut impérativement savoir si vos actions profiteront à l’Alliance à court et à long terme et, pour l’instant, en toute franchise, je crains que vous ne soyez pas conscient de l’aggravation qui s’est produite au cours de vos nombreuses années d’hibernation. »
Ne voir en Falco qu’un pur opportuniste aurait sans doute été plus simple. Mais, au lieu de cela, il était visiblement motivé par la conviction sincère et profondément enracinée que lui seul pouvait sauver l’Alliance. D’une certaine façon, songea Geary, ça le rendait d’autant plus dangereux. Nul ne pourrait jamais mieux que lui incarner son chef idéal, position qui, à son avis, lui était réservée, et aucune action n’obtenant pas son approbation ne saurait être justifiée.