Rione recula d’un pas, écarlate. « Ça… peu importe. Je me suis mal exprimée. Ce que je voulais dire, c’est que vous avez trahi tout le monde dans cette flotte, tous les officiers et les matelots qui avaient fini par croire que vous la dirigeriez avec intelligence ! Je n’ai jamais œuvré contre vous. J’ai toujours tenté de vous soutenir, persuadée que vous aviez donné la preuve de votre absence d’ambition personnelle et d’un certain bon sens. Je me trompais, capitaine Geary. En me leurrant sur vos véritables intentions, vous avez réussi à conduire sournoisement cette flotte là où vous pourriez enfin jouer au héros, héros que, de toute évidence, vous avez toujours cru être. Et vous avez fait de moi la complice écervelée de vos magouilles !
— Je ne suis pas un héros, rétorqua sèchement Geary. Il ne s’agit nullement de ça. Si vous preniez seulement la peine de réfléchir à mes raisons de…
— Vos raisons ? Je les connais déjà, vos raisons, s’entêta Rione. Vous craignez que le capitaine Falco ne vous confisque le commandement. J’ai entendu ce qu’il vous a dit quand il vous a prévenu que, si vous ne vous montriez pas assez hardi, la flotte se trouverait un autre chef. Si bien que, pour empêcher ça, vous êtes prêt à risquer son anéantissement ! Comme si elle n’était, avec tous ceux qui la composent, qu’un simple jouet que le capitaine Falco et vous-même vous disputeriez comme deux gamins envieux. “Si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura” ! »
Geary parvint péniblement à maîtriser sa fureur. « Madame la coprésidente, grinça-t-il, j’ai extrapolé à partir de toutes les lignes d’action possibles et…
— Vraiment ? Et où sont les preuves de ces extrapolations, capitaine Geary ? »
La question le déstabilisa quelques secondes. « Vous avez accès à mes modèles et simulations stratégiques ? Ils sont censément soumis à la plus stricte confidentialité. »
Rione avait l’air de regretter d’avoir laissé échapper cet aveu, mais elle n’en hocha pas moins la tête impérativement. « Auriez-vous quelque chose à cacher, capitaine Geary ? Comme par exemple l’absence totale d’archives de ces simulations dont vous prétendez qu’elles justifient votre décision ?
— Je n’ai effectué aucune simulation, rugit Geary. J’aurais pu tout faire de tête. Pas avec le même degré de précision que dans une simulation, bien entendu, mais bien assez pour comprendre quelles menaces nous affrontons !
— Vous vous imaginez vraiment que je vais vous croire ? Vous me jugez à ce point naïve, capitaine Geary ? De quelle manière comptiez-vous me manipuler ensuite pour parvenir à vos fins ? Me croyez-vous sans aucune fierté ? Privée de tout sens de l’honneur ? »
Il tenta encore de réprimer sa colère. « Je ne vous ai jamais trompée ni manipulée. J’ai toujours été honnête envers vous. »
Rione se pencha, l’œil flamboyant. « J’ai enduré beaucoup de choses pour le salut de l’Alliance, capitaine Geary. Mais découvrir que j’ai été trahie de cette façon par un homme que je croyais au-dessus de ces contingences a été la pire de mes humiliations. Pire, en réussissant à vous servir de moi pour parvenir à vos fins, vous avez scellé le sort de cette flotte, voire de l’Alliance elle-même et de la population de la République de Callas, que j’ai juré de servir fidèlement. J’ai échoué, capitaine Geary. Vous aurez au moins cette satisfaction. Vous n’avez plus besoin de feindre d’avoir été injustement accusé. »
Geary la fixa d’un œil noir. « Croyez-le ou non, il ne s’agit pas de vous.
— Non, capitaine Geary. Pas de moi. Mais des milliers d’hommes et de femmes que vous menez à leur perte. »
Il détourna les yeux et tenta de reprendre contenance. « Si vous vouliez bien avoir la courtoisie de me laisser vous exposer mes intentions…
— Je les connais déjà. » Rione pivota sur elle-même et s’éloigna, puis se retourna de nouveau pour l’affronter. « Les simulations que vous prétendez avoir effectuées n’ont jamais existé. Vous n’avez même pas pris la peine de le nier.
— Je n’ai jamais prétendu en avoir effectué ! »
Rione laissa passer un instant, puis un sourire désabusé retroussa un coin de sa bouche. « C’est ainsi, si soigneusement, que le simple guerrier choisit ses mots ? En laissant entendre que quelque chose qui n’a pas eu lieu s’est produit ?
— Je n’ai jamais eu l’intention d’induire quiconque en erreur sur les raisons qui m’incitaient à suivre cette ligne d’action ! Croyez-moi sur parole : j’ai élaboré ce plan comme je vous l’affirme.
— Comme c’est commode, déclara Rione d’une voix brusquement glaciale. Ne me reste plus qu’à me fier de nouveau à votre parole. Je ne m’étais pas rendu compte que vous me méprisiez autant. Suis-je vraiment si facile à manœuvrer ?
— Je ne vous ai pas manœuvrée ! Ça n’a jamais été mon but !
— Que vous dites. » Elle secoua lentement la tête sans le quitter une seconde des yeux. « Vos véritables intentions ne m’apparaissent que trop clairement.
— Parfait. » Geary avait quasiment grogné. « Alors pourquoi ne m’expliqueriez-vous pas ce qu’elles sont selon vous ?
— C’est déjà fait. Confronté à une grave remise en cause de votre autorité sur cette flotte, vous avez choisi de prendre une initiative aussi follement risquée qu’irréfléchie, et dont vous aviez déclaré pendant plusieurs mois qu’elle vous semblait exécrable. Votre intention réelle, capitaine Geary, c’est d’administrer la preuve que vous n’êtes pas moins stupidement agressif que le capitaine Falco et, donc, d’obtenir de ces vaisseaux qu’ils continuent à vous suivre en dépit des conséquences.
— Ça n’a rien d’irréfléchi, aboya Geary. J’ai envisagé toutes les alternatives.
— Et visiblement écarté les plus intelligentes !
— Je me refuse à voir cette flotte détruite ! Si nous avions continué comme prévu, nous nous serions retrouvés piégés par des forces du Syndic supérieures aux nôtres, après avoir été graduellement décimés lors d’affrontements dans chacun des systèmes que nous aurions abordés ! » Il vociférait à présent, se rendit-il compte ; il ne se rappelait pas avoir éprouvé une telle colère depuis son sauvetage.
« Qu’est-ce qui me prouve que vous avez pris en considération ces alternatives ? Où sont les simulations que vous avez effectuées ?
— Dans ma tête !
— Me croyez-vous vraiment prête à accepter un argument aussi spécieux ? Aussi invérifiable ? Suis-je censée continuer de vous faire confiance ?
— Oui ! Je crois avoir au moins mérité qu’on m’accorde le bénéfice du doute !
— Le bénéfice du doute ? Je vous l’ai accordé par le passé, capitaine Geary. À mon plus grand regret. Mais vous êtes incapable de me montrer une seule preuve tangible, une seule justification à cette initiative en dehors de vos allégations. Vous ne devriez pouvoir vous accrocher à votre commandement qu’en prouvant que vous êtes meilleur que Falco ! Pas en vous montrant encore plus stupide que lui ! »
Geary secoua la tête comme un taureau enragé. « Je n’ai jamais prétendu être meilleur que lui.
— Oh que si ! Vous prétendiez vous soucier de la vie des matelots de cette flotte, vous parliez de la commander avec sagesse. Vous… » Elle s’interrompit, le visage convulsé de rage. « Comment avez-vous pu me faire ça ?
— À vous ? » C’était reparti. Il parvint de nouveau, en faisant un effort suprême, à retenir sa colère, tout en se demandant pourquoi celle de Rione l’affectait tellement. « Je n’ai pas trahi votre confiance. Je ne vous ai pas manipulée. C’est là ma conclusion la plus justifiée, je vous le jure, si nous voulons voir cette flotte survivre et rentrer chez nous.