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— Qu'est-ce qu'on fout ? grogna Danglard.

— Je ne sors pas pisser, je vous dessine cette guillotine. Ou plutôt ce dessin de guillotine. Donc je vous dessine un dessin.

— C'est cela.

Adamsberg alluma ses feux de détresse et se tourna vers le commandant.

— Vous vous souvenez de la Révolution ? demanda-t-il tout en décollant une boule de bardane de son pantalon.

— Française ? Je n'y étais pas mais je m'en souviens, oui.

— Tant mieux parce que moi pas. Mais je sais qu'à un moment ou à un autre, un ingénieur a proposé qu'on adopte la guillotine pour les condamnés à mort, pour que tous soient exécutés de manière égale et sans souffrance. À l'époque, il ne s'agissait pas de la destiner à la Terreur.

— Pas un ingénieur, un grand médecin. Le Dr Guillotin.

— Voilà.

— Joseph-Ignace Guillotin.

— Si vous voulez.

— Qui fut d'abord médecin du comte de Provence.

— Danglard, vous voulez que je vous dessine ce dessin, oui ou non ?

— Allez-y.

— À une certaine date, le roi est encore roi. Et ne me dites pas qu'il s'appelait Louis XVI, je le sais. À je ne sais quelle réunion, Guillotin vient présenter sa machine. On dit que le roi est présent.

— Avant août 1792, alors.

— Sans doute, Danglard.

Le commandant fronça les sourcils, et Adamsberg alluma une cigarette défraîchie, en tendant une à son adjoint. Les deux tisons brillèrent dans l'habitacle silencieux.

— On pourrait croire qu'on est seuls au monde, dit Adamsberg à voix basse. Où sont les gens ? Les autres ?

— Ils existent. Ils ne sont pas en train de dessiner des dessins sur les bords de route, voilà tout.

— On dit, reprit Adamsberg, que le docteur a présenté un dessin de guillotine classique. Parce qu'en réalité elle existait depuis bien avant.

— Depuis le XVIe siècle. Mais Guillotin en avait amélioré le système.

— Parce qu'elle se présentait comment, avant, la guillotine ?

— Avec une lame convexe.

— Comme ça, donc, dit Adamsberg en dessinant sur la buée du pare-brise deux barres verticales et une ligne en forme de croissant entre les deux.

— Comme ça. Ou avec une lame droite. Et Guillotin a estimé qu'une lame transverse serait beaucoup plus efficace et rapide.

— Eh bien, ce n'est pas ce qu'on m'a dit. On m'a dit que le roi, qui était beaucoup plus calé en mécanique qu'en politique, s'est emparé du croquis, l'a examiné, a réfléchi, puis a barré la lame ronde d'un trait oblique, pour indiquer sa modification. C'est lui qui a transformé la machine, c'est lui qui l'a améliorée.

Adamsberg ajouta une ligne transversale à son dessin sur le pare-brise.

— Comme cela.

Danglard abaissa sa vitre à son tour, jeta sa cendre par la fenêtre. Adamsberg décolla une seconde boule de bardane. Si c'étaient bien des graines, il pourrait les planter dans son très petit jardin. Il la déposa sur le tableau de bord de la voiture.

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? demanda Danglard.

— C'est une histoire, précisément, et je n'ai pas dit qu'elle était vraie. Je dis qu'on la raconte. Que Louis XVI aurait dessiné lui-même l'outil parfait qui allait le décapiter.

Danglard était mécontent, soufflant la fumée entre ses dents.

— Où avez-vous lu ça ?

— Je ne l'ai pas lu. Vous vous rappelez le vieil érudit de la place Edgar-Quinet ? C'est lui qui me l'a racontée un jour, en dessinant la même chose avec son doigt sur la table mouillée du café, au Viking. Je suis désolé, Danglard, dit Adamsberg en remettant le contact. Il n'est pas déshonorant d'ignorer des choses. Ou bien je roulerais dans un fleuve de boue.

— Je ne suis pas humilié, je suis stupéfait.

— Alors qu'en pensez-vous à présent ? Du signe ?

— Pas révolutionnaire en tous les cas. Ou il n'y aurait pas cette allusion au roi.

— À un roi décapité, Danglard. Ce n'est pas pareil. On peut le voir comme un signe de Terreur suprême, de châtiment suprême.

— Si c'est bien ce que le tueur a voulu représenter.

— Ça peut être une coïncidence. Mais remarquable.

— Ça voudrait dire un tueur qui s'intéresse à l'Histoire.

— Pas nécessairement. Je le connaissais bien, moi, ce dessin. Ou bien un tueur qui se souvient de tout.

— Un hypermnésique.

— Comme Victor par exemple.

Adamsberg roula en silence, s'approchant des portes de Paris.

— Nous ne sommes pas seuls au monde, finalement, dit-il en doublant un camion. Sûrement un gars qui réfléchit à la Révolution.

— Ça ne fait pas de doute.

XI

À l'opposé de Danglard, Adamsberg n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil. Il ouvrit les yeux à 7 heures, mit le café en route tandis que son fils, Zerk, coupait le pain. Zerk n'était pas plus maniaque que lui, et ses tranches étaient épaisses et inégales.

— Des soucis cette nuit ?

— Un mort dans la vallée de Chevreuse. Interrogatoires, fils nerveux joli comme une fille, secrétaire doué d'une étrange mémoire, un haras, une brute pour le diriger, une femme logée dans une cabane forestière, un sanglier, l'auberge locale, la guillotine de Louis XVI, une tour maudite pleine de fientes de corvidés, le tout dans un endroit qu'on appelle « Le Creux » et qui n'est pas sur la carte.

— C'est mal embrayé ?

— C'est très compact.

— Le pigeon est passé hier. Tu l'as raté.

— Ça faisait bien deux mois qu'il n'était pas venu. Il allait bien ?

— Très bien, mais il a encore chié sur la table.

— C'est un cadeau, Zerk.

À 9 heures, Adamsberg avait réuni la presque totalité de ses adjoints dans la plus grande salle de la Brigade, que Danglard avait nommée un jour précieusement la « salle du concile ». En opposition avec la plus petite « salle du chapitre », qui rassemblait des groupes d'officiers plus restreints. Les appellations étaient entrées dans l'usage courant. Danglard lui-même était ce matin au concile, mal réveillé, et tendait la main vers le café que lui apportait Estalère. Au concile comme ailleurs, le jeune brigadier s'était voué de lui-même à cette fonction, celle de préparer les cafés, qu'il remplissait à la perfection — la seule, disaient certains. Pour le reste, ses yeux verts écarquillés donnaient l'impression de quelque ahurissement perpétuel. Estalère vénérait deux idoles dans la brigade, le commissaire et la puissante et omnipotente Violette Retancourt, à qui ses parents, par quelque malentendu, avaient donné le nom d'une fleur fragile sans prévoir qu'elle atteindrait la taille d'un mètre quatre-vingt-quatre et la masse musclée de cent dix kilos. La dissemblance fondamentale de ses deux dieux laissait souvent Estalère dans une perplexité chagrine, incapable de choisir à la croisée des chemins divergents.

Adamsberg n'avait pas de talent pour les synthèses et les exposés organisés, et il abandonnait pour l'heure cette tâche à Danglard, qui résumait les événements, depuis la femme dans la baignoire — tout habillée, précisa-t-il à l'intention du lieutenant Noël, l'officier le plus trivial de la brigade — jusqu'à la course en forêt menée par le sanglier. Le tout de manière chronologique en même temps que thématique, dans un tressage savant qu'Adamsberg admirait. Chacun savait bien sûr que le commandant Danglard allait bifurquer de-ci de-là dans quelques méandres érudits, ce qui allongerait son récit, mais on s'en accommodait. La femme dans la cabane des bois et la tour mauvaise suscitèrent l'intérêt du commandant Mordent, qui dressa sa tête ridée sur son long cou, prenant cette étonnante allure de vieux héron guettant mélancoliquement un poisson. Mordent était un fin connaisseur des contes de fées, une spécialité qui n'aidait en rien le travail de la brigade, pas plus que le savoir pointu de Voisenet en ichtyologie — soit la science des poissons, avait fini par mémoriser Adamsberg. Et particulièrement des poissons d'eau douce. Sa passion s'étendait à d'autres domaines fauniques et Voisenet se demandait déjà quels corvidés peuplaient la tour, des choucas, des corneilles — noires ou mantelées ? — , des corbeaux freux ?