Выбрать главу

Le discret Justin, assis à côté de Retancourt, qui semblait pouvoir le balayer d'un souffle, était le seul à prendre des notes en continu.

Pendant qu'Adamsberg arrachait des graines de gratteron du bas de son pantalon, Danglard fit tourner le dessin du signe autour de la table et tous secouèrent la tête les uns après les autres, décontenancés, à l'exception du lieutenant Veyrenc de Bilhc, un Pyrénéen sorti du même morceau de montagne qu'Adamsberg. Veyrenc retint le papier dans sa main un moment, sous l'œil attentif du commissaire, attendu que son compatriote avait enseigné l'Histoire dans une première vie.

— Rien, Veyrenc ? demanda Adamsberg en relevant la tête.

— Pas certain. Ce sont des graines de gratteron ?

— Oui, mais de l'an passé. Elles sont desséchées, mais elles adhèrent encore rudement bien. À moi, cela m'évoque une guillotine. Allez-y, Danglard, développez, sans nécessairement vous étendre trop longuement sur Joseph-Ignace Guillotin.

Un moment de flottement suivit l'exposé de Danglard, énoncé sans aucune conviction, sur Louis XVI, la lame convexe et la correction en une lame droite et oblique. Veyrenc seul adressa un léger sourire à Adamsberg, ce sourire ourlé et posé de biais, signalant sa discrète satisfaction.

— La Révolution ? dit Retancourt en croisant ses bras épais. Je crois qu'on peut tirer un trait dessus, non ?

— Je n'ai pas dit que c'était cela, répondit Adamsberg. J'ai dit que cela me l'évoquait. Et les analyses du signe ont montré qu'il a bien été dessiné ainsi : d'abord les deux barres verticales, puis la ligne courbe, puis le barrage en oblique.

— L'idée est jolie, intervint Mercadet, qui pour l'heure était réveillé et dont l'esprit offrait une vivacité maximale.

Mercadet souffrait d'hypersomnie, obligé à une sieste toutes les trois heures, et la brigade faisait corps autour de lui pour dissimuler le fait au divisionnaire.

— Mais il est vrai, continua-t-il, qu'on comprend mal ce que viendrait faire une guillotine — moitié royale, moitié révolutionnaire — dans ce contexte du drame islandais.

— On ne le voit même pas du tout, approuva Adamsberg.

— Surtout qu'on ne peut pas affirmer qu'il s'agit de meurtres, dit Noël de sa voix rauque, enfonçant ses poings dans son blouson de cuir. Ces deux-là, Alice Gauthier et Henri Masfauré, étaient peut-être des amoureux transis — c'est le cas de le dire, ricana-t-il — qui avaient décidé de disparaître ensemble.

— Mais on n'a pas trace du moindre appel téléphonique entre Gauthier et Masfauré, dit Danglard. Bourlin a remonté sa ligne sur un an.

— Elle a peut-être écrit. Ils se tuent, laissant leur signe de connivence. Non, rien ne prouve les meurtres.

— Maintenant si, dit Adamsberg en ouvrant son téléphone portable. Le labo a fait vite. Danglard vous a exposé que les mains du suicidé, Henri Masfauré, étaient couvertes de poudre. Alors qu'un éventuel assassin, ganté, couvrant le pouce de Masfauré pour tirer, aurait laissé l'ongle vierge de résidus. Mais non, poudre partout. Donc suicide. J'ai demandé un autre examen, plus fin.

— Je comprends, déclara Estalère avec gravité, suivi par une éphémère consternation.

— Et il y a en effet des manques sur les poignets, enchaîna Adamsberg, là où le tueur aurait maintenu les mains de Masfauré dans les siennes. Et on a une trace sans équivoque sur le pouce droit. Une ligne, un trait blanc de trois millimètres de large. Le tueur a donc bien appuyé sur le doigt de sa victime, mais à l'aide d'une ficelle, ou plutôt d'un solide lacet de cuir. Masfauré a été assassiné.

— Si c'est le même signe, s'obstina Estalère en frottant son front, la femme a été noyée de force dans sa baignoire.

— Juste. Et c'est le tueur qui a tracé le signe.

— Ça ne tient pas, intervint Retancourt. S'il veut maquiller les deux meurtres en suicide, pourquoi trace-t-il un signe ? Sans le signe, les deux morts auraient été classées séparément et on n'en parlait plus. Alors ?

— Parce qu'il revendique ? proposa Voisenet. Il inscrit la marque de son pouvoir ? Avec cette supposée guillotine ?

— Considérations banales, dit Retancourt.

— Quand bien même, dit Mordent. C'est le terreau de la vie, la banalité. Rarement, une perle, un grain de sable, une particule luisante tombe sur notre épaule. Et dans cet océan de vagues ordinaires, le pouvoir est le vice banal le plus à son aise chez l'homme. Alors, pourquoi pas le symbole d'une guillotine pour marquer sa puissance ?

— Royaliste ? dit Adamsberg. Révolutionnaire ? Qu'importe au fond. C'est un signe qui indique une exécution suprême.

— Quoi de suprême là-dedans ? dit Mercadet.

— L'Islande. Il y tenait onze êtres sous son emprise, il les tient toujours, et cela le grise. Plus que six à présent.

— Tous en danger de mort, dit Justin.

— Seulement s'ils parlent.

— Mais l'édifice du silence a commencé à se fissurer, dit Adamsberg. Deux morts en deux jours. Divulgués dans la presse. Les six autres ont compris. Vont-ils se taire, vont-ils se terrer, vont-ils s'effondrer ?

— Et impossible de les protéger, ajouta Danglard, affaissé. À part Victor, tous sont anonymes. Nous avons un cadre supérieur — Jean —, un « Doc », une environnementaliste — la compagne de Gauthier —, un spécialiste des manchots empereurs, un sportif. Rien d'autre. On peut ajouter Amédée à la liste des menacés.

— Si Amédée n'a pas tué lui-même, contra Mordent. Et des mobiles, il en avait. À se demander pourquoi on ne lui serre pas la vis dès maintenant.

— Parce que pour le moment, on visserait dans le vide, dit Adamsberg.

Qui rassembla sous ses doigts un petit tas de graines de gratteron et laissa passer un assez long moment.

— Huit d'entre vous partent pour Le Creux sitôt après le déjeuner, ordonna-t-il. Vous aussi, Estalère.

— Estalère peut assurer la permanence à la brigade, dit Noël, de son intonation railleuse.

— Estalère met en confiance ceux qu'il interroge, précisa Adamsberg, contrairement à l'ensemble des flics, et à vous par exemple, lieutenant. Allez me chercher là-bas tous les ragots possibles. Les médisances, les éloges, les ressentiments, les vérités, mensonges, soupçons, rancœurs. Voyez les villageois, les notables, les maires de Sombrevert et de Malvoisine, tout ce que vous pouvez. Qui fut Henri Masfauré ? Quelle fut sa femme ? Et Céleste ? Et Pelletier ? Amédée ? Victor ? Qui, quoi, comment ?

— C'est amusant de remarquer, observa Danglard, que le premier qui passa sous la guillotine nouvelle en 1792 était un voleur nommé Pelletier.

— Danglard s'il vous plaît, dit mollement Adamsberg, ils ont tous faim, et ils partent à 14 heures. Vous aussi. Pour vous, passage chez le notaire d'Henri Masfauré. Mercadet vous accompagne, il est calé en chiffres. La fortune est immense, dit-on. Mordent, prenez qui vous voulez et fouillez dans le passé de l'épouse. Noël, concentrez-vous sur la brute qui dirige le haras, un ex-détenu, c'est votre rayon. Prenez Retancourt avec vous. Étant donné le prototype du gars, ce ne sera pas de trop. Et ne vous placez pas à l'arrière des chevaux, il est capable d'ordonner une ruade sur un simple sifflement. Veyrenc, vous collez au fils, Amédée. Froissy, vous restez ici, vous serrez sur Alice Gauthier, vous réinterrogez le voisin, la garde-malade, les collègues, fouillez tout.