Выбрать главу

— Ça pourrait presque être un nom d'ici. Et c'est toi qui veux y aller, sur l'îlot, hein ?

— C'est vrai.

— Mais elle, non, dit Rögnvar en désignant Retancourt.

— Non.

— Alors pourquoi elle vient ?

— Les ordres, dit Adamsberg en écartant les bras en un geste d'impuissance.

— Les ordres, tu parles. Et lui, dit-il en montrant Veyrenc, il vient parce que c'est ton ami.

— C'est vrai.

— Mais elle, même furieuse comme une orque, elle peut servir. Parce qu'on dit que seule une force hors du commun peut vaincre un afturganga. Ou une grosse force spirituelle. Mais je ne sens pas de grosse force spirituelle ici.

Adamsberg sourit.

— C'est pas vrai que t'as des ordres, hein ? reprit Rögnvar.

— Tu as raison.

— C'est toi qui voulais venir ?

— Oui.

— Enfin, tu croyais que c'était toi qui voulais venir. Mais c'était lui.

— L'afturganga ?

— Oui. Il t'a appelé de loin.

— Pourquoi ?

— Possible qu'il ait quelque chose à te dire. Que veux-tu que j'en sache, Berg ? Mais y a une chose de sûre, c'est que quand un afturganga te convoque, t'as drôlement intérêt à obéir. Bonne chance, Berg, je sais pas si je te reverrai.

— Dans ce cas, je te laisse mes cigarettes, dit Adamsberg en lui posant son paquet sur les genoux, près de la morue.

Après le récit de Rögnvar, il régnait un certain flottement dans le petit groupe, que les pêcheurs suivaient des yeux comme pour un adieu. Phrases inachevées, questions sans réponses, conversation en bout de course, et cela dura jusqu'à l'heure du déjeuner.

— Mangez solidement, dit enfin Adamsberg.

— Tu n'es pas sûr de ton coup ? demanda Veyrenc en souriant.

— Bien sûr que si, puisque c'est l'afturganga qui me convoque en personne. C'est un honneur. Cela me conforte, même.

— Sûr qu'il va en fumer une avec vous, commissaire, dit Retancourt, avec ses écailles grises et sa tête de mort, et va vous raconter aimablement toute l'histoire du groupe. Comment il a mangé le légionnaire, comment il a mangé Mme Masfauré, comment il allait tous les manger si la brume ne s'était pas dissipée.

— Preuve, Retancourt, qu'il ne commande pas à la brume plus de quinze jours.

— C'est déjà suffisant.

— Danglard me signale que Lebrun est passé ce midi à la brigade, dit Adamsberg en consultant son portable. Il voulait me voir. Expressément.

— Et alors ? demanda Veyrenc.

— Rien. On lui a dit que j'étais en voyage pour raisons de famille. Il n'a voulu parler à personne d'autre.

— Danglard demande de nos nouvelles ?

— Aucune. Il ne veut rien savoir de nous. Il est où, ce cercle polaire ?

Almar éclata de rire et secoua ses bras.

— Au milieu d'un lit conjugal, dit-il.

— Qui ?

— Le cercle polaire. Ce qui se raconte, c'est qu'un pasteur découvrit un jour que le cercle passait au milieu de sa maison et pire, au milieu de son lit. Ce qui refroidit les relations amoureuses, l'homme n'osant plus franchir la ligne inconsidérément. Marrant, vous voyez.

— Mais il est où ? Elle existe toujours, cette maison ?

— Jean-Baptiste, dit Veyrenc, le cercle polaire se déplace tous les ans.

— Soit. Et il est où ?

— Il paraît qu'il y a un piquet pour l'indiquer. Vous voulez vraiment poser les pieds dessus ?

— Si on revient, pourquoi pas ?

XXXVII

Brestir était au poste, et Adamsberg lui tendit les cinq cents couronnes promises. Cette fois, il n'y avait plus dans son regard bleu l'indifférence ironique du matin, mais ce respect dû aux crétins téméraires que l'on ne reverra plus.

— Ici, dit Brestir, le démarreur, ici, la manette de vitesse. Vous serez vent debout, ça souffle plein ouest.

Et sous ce vent qui forcissait, la température affichée était de − 5 degrés, mais le froid ressenti atteignait bien quelque − 12 degrés. Les trois flics étaient engoncés dans leurs vêtements, Adamsberg moins que les autres, qui avait enfilé sous son anorak son vieux gilet de laine de mouton des Pyrénées, feutré par tant de lavages qu'il s'était durci comme une carapace. Il examina le ciel, au plus loin, d'un bleu limpide qui faisait fermer les yeux.

— En mer, ne barrez pas droit devant vous, ordonna Brestir. Les vagues frontales choqueront trop le bateau, vous risquez un sale coup et surtout, ça arrange pas le moteur. Tirez des bords. Qui pilote ?

— Moi, dit Veyrenc.

— Ça ira, dit Brestir, après avoir examiné la silhouette compacte et le visage dense du lieutenant. Équilibrez bien la charge, placez la femme au milieu, conseilla-t-il sans embarras. Qu'elle ne se penche ni d'un côté, ni de l'autre.

Almar traduisit avec gêne, Veyrenc lança le moteur et quitta le petit port en virant vers le sud. Les pêcheurs avaient cessé pour un instant leurs activités, petit groupe d'hommes observant leur départ avec fatalisme. Seul Rögnvar leva un bras pour les saluer.

— Tu l'as bien en main ? cria Adamsberg depuis la proue, pour se faire entendre de Veyrenc dans le sifflement du vent glacé.

— Bon bateau, cria Veyrenc à son tour, stable et souple.

— Vire au nord.

De bord en bord, le bateau zigzaguait en se rapprochant de l'île aux oreilles blanches.

— Tu es certain que tu ne sais pas piéger un phoque ? demanda Adamsberg en criant toujours, serrant sa capuche sur ses oreilles pour les protéger du vent qui les paralysait.

— Jamais fait, dit Veyrenc en souriant, aussi tranquille que s'il conduisait sa voiture vers la brigade.

Il y avait en Louis Veyrenc quelque chose d'immuable, et Adamsberg l'éprouva plus vivement en cet instant. Les réunions de bureau sont peu propices à ressentir l'immuable.

— Vire au sud.

— C'est le moment de s'intéresser à la chasse au phoque ? demanda Retancourt.

— Le moment ou jamais, lieutenant. Vire au nord, accoste en douceur. Ce n'est pas du sable, c'est des galets noirs.

— Je n'ai pas l'intention d'éventrer le bateau, dit Veyrenc en approchant délicatement de la petite plage en ligne parallèle.

Le canot fut halé sur la grève rocheuse, Retancourt en ayant à elle seule soulevé l'avant. Adamsberg demanda une cigarette à Veyrenc — ayant laissé les siennes en dépôt funèbre à Rögnvar —, ôta ses gants et s'abrita derrière la coque pour l'allumer, difficilement.

— Foutaises, dit Retancourt, dont seuls le nez fin et les yeux clairs émergeaient de sa capuche jaune vif.

— Faut obéir à Rögnvar, dit Adamsberg.

— De toute façon, la créature t'attend, observa Veyrenc, que tu fumes ou non.

— Ce n'est pas une raison pour l'indisposer avec notre odeur. Fume, Louis. Question de courtoisie, dirait Danglard. Je fais donc les premiers pas sur la plage. Je pense que le lieu de rendez-vous est à la pierre tiède.

Adamsberg tendit le bras vers la plate-forme où se dressaient encore les restes des baraquements de bois.

— Elle ne peut être que là, dit-il, sur la hauteur. De l'autre côté, c'est la falaise à pic.

À mesure qu'ils traversaient l'assez longue plage, vent debout, les galets faisaient place à de la roche plate, qui s'élevait ensuite sur une pente de quelque vingt-cinq mètres jusqu'aux baraquements. La neige et la glace persistantes par plaques rendaient l'ascension difficile. Retancourt seule atteignit la plate-forme sans avoir accéléré son rythme cardiaque.

— Vrai, dit Adamsberg en soufflant, qu'ils ont arraché les trois quarts du vieux bâtiment pour le brûler. On cherche la stèle. On ne se sépare pas.