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— Suppose que je décide de n’en rien faire ? fit Roland. Suppose que je choisisse de te loger une balle dans ta tête scrofuleuse ?

— Dans ce cas, je te précéderai en enfer juste le temps de te tenir la porte. (L’homme à l’écharpe jaune émit un gloussement éraillé. Il agita la main qu’il levait en l’air.) Pour moi, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Roland devina qu’il disait vrai. L’homme donnait l’impression d’avoir au plus un an à vivre… et probable que les derniers mois de cette année-là seraient loin d’être un lit de roses. Les pustules suintantes de sa face n’étaient pas dues à des radiations ; sauf si Roland se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude, ce type était dans la phase finale de ce que la Faculté désigne sous le nom de syphilis et que les profanes appellent tout bêtement les bourgeons des putes. Affronter un homme dangereux était toujours une affaire délicate, mais du moins pouvait-on calculer ses chances dans ce genre de rencontres. Mais quand il s’agissait de la mort, les paramètres changeaient.

— Vous savez ce que j’ai là, mes petits chéris ? demanda le pirate. Vous savez ce qu’a dégoté ce bon vieux Gasher ? Une grenade, un chouette truc que les Anciens ont laissé sur place, et je l’ai dégoupillée… Rester couvert avant que les présentations soient faites trahirait un manque total de savoir-vivre, pas ? (Il jacassa gaiement pendant un moment, puis son visage redevint calme et grave. Tout humour déserta ses traits, comme si on venait de tourner un bouton dans quelque recoin de son cerveau dégénéré.) Il n’y a que mon doigt, désormais, qui retienne la goupille, mon petit chéri. Si tu me descends, il va y avoir une sacrée explosion. Toi et la guenon juchée sur ton dos, vous serez atomisés. Le louchon, itou, m’est avis. Le jeune gandin qui se tient derrière vous et pointe son joujou sur mon nez a peut-être une chance de vivre, mais seulement jusqu’au moment où il touchera l’eau… et sûr qu’il la touchera, parce que ce pont ne tient que par un fil depuis quarante ans, et il ne faudrait pas grand-chose pour l’achever. Alors, veux-tu ranger ton pétard ou est-ce qu’on va tous faire une petite virée en enfer dans la même charrette ?

Un court instant, Roland envisagea de dégommer l’objet que Gasher appelait une grenade ; il vit comment l’homme l’agrippait et rengaina son revolver dans son étui.

— Ah, bien ! cria Gasher, remis de bonne humeur. Je savais que tu étais un mec correct, rien qu’à te voir ! Oh oui ! Je le savais !

— Que veux-tu ? demanda Roland, bien qu’il crût connaître la réponse.

Gasher leva sa main libre et pointa un index crasseux en direction de Jake.

— Le louchon. Donne-moi le louchon en échange de votre liberté.

— Va te faire foutre ! s’écria Susannah aussi sec.

— Pourquoi pas ? répliqua le pirate dans un gloussement. Passe-moi un éclat de miroir que je me coupe la bite et me l’enfile dans le cul… Pourquoi pas, vu le bien qu’elle me fait, ces temps-ci. Ouais, je ne peux même pas pisser sans qu’elle me brûle toute. (Ses yeux, singulièrement froids, ne quittaient pas le visage de Roland.) Qu’est-ce que t’en dis, mon poteau ?

— Qu’adviendra-t-il de nous si je te livre le gosse ?

— Ma foi, vous poursuivrez votre route peinards. Vous avez la parole de l’Homme Tic-Tac. Je suis son truchement, parfaitement, et Tic-Tac est un mec régule, lui aussi, il ne reprend pas sa parole une fois qu’il l’a donnée. Je ne peux pas parler pour les Ados que vous pourriez croiser sur votre route, mais vous n’aurez aucun ennui de la part des Gris de Tic-Tac.

— Qu’est-ce qui te prend, Roland, bordel de merde ? rugit Eddie. Tu n’as pas l’intention d’obtempérer, non ?

Roland ne regarda pas Jake et dit, sans remuer les lèvres :

— Je tiendrai ma promesse.

— Oui… j’en suis sûr. (Puis Jake dit d’une voix forte :) Baisse ton flingue, Eddie. La décision m’appartient.

— Jake, tu as perdu l’esprit !

Le pirate gloussa joyeusement.

— Que nenni, mon couillon ! C’est toi qui as perdu l’esprit si tu ne me crois pas. À tout le moins, il sera à l’abri de la batterie avec nous, n’est-ce pas ? Et dis-toi bien que si je ne pensais pas ce que je disais, j’aurais commencé par vous ordonner à tous de jeter vos feux par-dessus la rambarde. C’était facile comme bonjour ! Mais est-ce que je l’ai fait ? Non !

Susannah avait surpris les paroles échangées entre Jake et Roland. Elle avait également eu l’occasion de comprendre combien leurs choix étaient limités en l’état actuel des choses.

— Range-le, Eddie.

— Comment être sûrs que vous ne lancerez pas la grenade une fois que vous aurez le gamin ? cria Eddie.

— Je la ferai exploser dans les airs s’il essaie, dit Roland. J’en suis capable, et il le sait.

— Je le ferai peut-être. Tu ne te mouches pas du coude, sûr.

— S’il dit vrai, poursuivit Roland, il mourra même si je manque son jouet, car le pont s’effondrera et on fera tous le plongeon.

— Très futé, fiston ! dit Gasher. Tu es un petit malin, tu sais ça ? (Il croassa de rire, puis redevint sérieux et confiant.) Assez causé, mon poteau. Décide. Vas-tu me donner le petit gars ou marcherons-nous tous comme un seul homme jusqu’au bout du chemin ?

Avant que Roland ait pu dire un mot, Jake s’était éloigné sur le câble, Ote toujours pelotonné dans sa main droite. Il tendait la gauche, raide et sanglante, devant lui.

— Jake, non ! cria Eddie, au désespoir.

— Je viendrai te chercher, dit Roland, toujours de cette même voix basse.

— Je sais, répéta Jake.

Le vent se remit à souffler. Le pont oscilla et gémit. À présent, la Send était tachetée de moutons et l’eau bouillonnait, blanchâtre, autour de l’épave du mono bleu en amont.

— Si fait, mon couillon ! chantonna Gasher. (Il retroussa les lèvres, révélant quelques dents rares qui saillaient de ses gencives blanches telles des pierres tombales décaties.) Ah, mon beau petit louchon ! Viens donc !

— Roland, c’est peut-être du bluff ! hurla Eddie. Un bobard.

Le Pistolero ne répliqua mot.

Comme Jake approchait de l’extrémité de la brèche, Ote dénuda les dents à son tour et se mit à gronder à l’adresse de Gasher.

— Balance-moi ce fourbi parleur à la mer, fit le pirate.

— Allez vous faire foutre, rétorqua Jake d’une voix aussi unie.

Un instant, Gasher parut surpris, puis il hocha la tête.

— Tu l’aimes, c’est ça ? Très bien. (Il recula de deux pas.) Dans ce cas, pose-le par terre dès que tu auras mis le pied sur le béton. Et s’il me saute à la gueule, je te jure que je lui fais sortir sa cervelle par son mignon petit trou du cul.

— Trou du cul, dit Ote entre ses dents à nu.

— La ferme, Ote ! marmonna Jake.

Le garçon atteignit le revêtement de béton au moment où une rafale hyperviolente frappait le pont. La vibration de câbles cédant sembla venir de partout à la fois. Jake jeta un coup d’œil derrière lui. Roland et Eddie agrippaient la rambarde. Susannah l’observait par-dessus l’épaule du Pistolero, son casque de boucles ondulant et s’ébouriffant dans la bourrasque. Jake leva la main vers eux. Roland leur fit signe en retour.

Tu ne me laisseras pas tomber, ce coup-ci ? avait-il demandé. Non. Plus jamais, avait répondu Roland. Jake le croyait… mais il avait une frousse du diable à la pensée de ce qui pouvait se produire avant son arrivée. Il posa Ote à terre. Gasher se rua vers le bafouilleux, lui décochant des coups de pied. Ote s’esquiva pour échapper au pied botté.