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Il relâcha la touche. Il n’y eut pas de réponse pendant ce qui parut une éternité, hormis le volettement agité des pigeons dérangés. Quand Blaine reprit enfin la parole, sa voix ne parvint que de la boîte à micro incorporé fixée dans le portillon ; elle avait un accent quasi humain.

— NE POUSSEZ PAS MA PATIENCE À BOUT. TOUTES LES PORTES QUI MÈNENT À CE SONT CLOSES. GILEAD N’EXISTE PLUS, ET CEUX QU’ON APPELAIT DES PISTOLEROS SONT TOUS MORTS. À PRÉSENT, RÉPONDEZ À MA QUESTION : QUI ÊTES-VOUS ? C’EST VOTRE DERNIÈRE CHANCE.

Il y eut un grésillement. Un rai de lumière d’un bleu-blanc brillant tomba du plafond et fora un trou de la taille d’une balle de golf dans le sol de marbre à moins d’un mètre cinquante à la gauche du fauteuil de Susannah. De la fumée, qui sentait l’odeur que laisse la foudre, s’en éleva en volutes paresseuses. Susannah et Eddie se regardèrent un moment, muets de terreur, puis Eddie se rua sur le boîtier et écrasa la touche.

— Vous faites erreur ! Nous venons bien de New York ! Nous sommes passés par les portes, sur la plage, il y a de cela seulement quelques semaines.

— C’est vrai ! s’écria Susannah. Je le jure !

Silence. De l’autre côté de la longue barrière, le dos rose de Blaine s’arrondissait doucement. La vitre, à l’avant, semblait les considérer tel un morne œil de verre. L’essuie-glace aurait pu être une paupière clignant sournoisement à demi.

— PROUVEZ-LE, dit enfin Blaine.

— Bon sang, et comment ? demanda Eddie à Susannah.

— Je ne sais pas.

Eddie enfonça de nouveau la touche.

— La statue de la Liberté ? Ça vous dit quelque chose ?

— CONTINUEZ.

La voix, à présent, avait l’air songeuse.

— L’Empire State Building ! Wall Street ! Le World Trade Center ! Coney Island ! Le Radio City Music Hall ! L’East Vil…

Blaine lui coupa le sifflet… Et, prodige, la voix qui sortit du micro fut celle, traînante, de John Wayne.

— OK, PÈLERIN. JE TE CROIS.

Eddie et Susannah se jetèrent un coup d’œil, cette fois d’embarras et de soulagement mêlés. Mais quand Blaine reprit la parole, sa voix avait repris son ton froid et dénué d’émotion.

— POSE-MOI UNE QUESTION, EDDIE DEAN DE NEW YORK. ET MIEUX VAUT QU’ELLE SOIT BONNE. (Il y eut une pause, puis Blaine ajouta :) PARCE QUE, SINON, TA FEMME ET TOI ALLEZ MOURIR, QUEL QUE SOIT LE LIEU D’OÙ VOUS VENEZ.

Susannah porta son regard du boîtier à Eddie.

— De quoi parle-t-il ? siffla-t-elle.

Eddie secoua la tête.

— Je n’en ai pas la moindre idée.

28

Jake trouva que la pièce dans laquelle Gasher l’avait poussé avait tout du silo d’un missile Minuteman décoré par les pensionnaires d’un asile d’aliénés : hybride de musée, de salle de séjour et de squat pour hippies. Au-dessus de sa tête, l’espace se courbait jusqu’à un plafond arrondi et, au-dessous de lui, il s’abaissait à vingt-cinq ou trente mètres vers une base identiquement arrondie. Des tubes au néon couraient en lignes verticales sur l’unique mur incurvé en touches de couleurs alternées : rouge, bleu, vert, jaune, orange, pêche, rose. Les longs tubes se rejoignaient en nœuds vrombissants couleur de l’arc-en-ciel à la base et au sommet du silo… s’il s’agissait bien d’un silo.

La pièce occupait en hauteur à peu près les trois quarts du vaste espace en forme de capsule et son plancher était fait d’un grillage de fer rouillé. Des tapis turcs (Jake apprit par la suite qu’ils venaient en fait d’une Baronnie appelée Kashamin) étaient disposés çà et là sur le sol grillagé. Les coins en étaient maintenus en place par des malles renforcées de bronze, par des lampadaires ou par les pieds trapus de sièges rembourrés. Si tel n’avait pas été le cas, les tapis auraient voleté comme des bandes de papier attachées à un ventilateur électrique, à cause d’un courant d’air chaud qui s’engouffrait d’en bas. Un autre courant d’air, venant celui-là d’un cercle de grilles de ventilation identiques à celles du tunnel, décrivait des arabesques à environ un mètre cinquante au-dessus de la tête de Jake. À l’autre bout de la pièce, il y avait une porte pareille à celle par laquelle Gasher et lui étaient entrés, et Jake supposa que c’était un prolongement du corridor souterrain suivant le Sentier du Rayon.

Une demi-douzaine de personnes étaient réunies dans la salle, quatre hommes et deux femmes. Jake devina qu’il affrontait le haut commandement des Gris — c’est-à-dire s’il restait assez de Gris pour assurer un haut commandement. Aucun d’eux n’était jeune, mais tous étaient encore dans la fleur de l’âge. Ils considéraient Jake avec une curiosité égale à la sienne.

Au centre de la pièce, une de ses jambes massives nonchalamment jetée par-dessus l’accoudoir d’un fauteuil assez grand pour être un trône, était assis un homme qui semblait tenir autant du guerrier viking que du géant de conte de fées. Son torse puissant et musclé était nu, à l’exception d’un bracelet d’argent enserrant un biceps, d’un fourreau passé sur une épaule et d’un curieux pendentif autour du cou. Il portait un pantalon de cuir souple très ajusté, rentré dans des bottes, dont l’une était ceinte d’une écharpe jaune. Ses cheveux, d’un blond-gris sale, descendaient en cascade jusqu’au milieu de son large dos ; ses yeux étaient aussi verts et aussi inquisiteurs que ceux d’un matou assez vieux pour être sage, mais pas suffisamment pour avoir perdu ce sens raffiné de la cruauté qui passe pour de l’amusement dans les cercles félins. Une antique mitrailleuse, semblait-il, pendait par sa bretelle au dossier du fauteuil.

Jake examina de plus près le collier du Viking ; il s’agissait d’une boîte en verre en forme de cercueil suspendue à une chaîne d’argent. À l’intérieur, une minuscule pendule en or indiquait qu’il était 3 h 05. Sous le cadran, un balancier miniature de même métal allait et venait, et, en dépit du doux bruissement de l’air circulant d’en haut et d’en bas, Jake en percevait le tic-tac. Les aiguilles se déplaçaient plus vite que la normale, et Jake ne fut guère surpris de constater qu’elles tournaient à l’envers.

Il songea au crocodile de Peter Pan, qui passait son temps à pourchasser le capitaine Crochet, et un léger sourire effleura ses lèvres. Gasher le vit et leva la main. Jake eut un mouvement de recul et se protégea le visage.

L’Homme Tic-Tac menaça Gasher du doigt avec indulgence, comme une maîtresse d’école, un élève dissipé.

— Allons, allons… C’est inutile, Gasher.

Gasher baissa aussitôt le bras. Son expression avait changé du tout au tout. Avant, elle alternait de la rage stupide à une espèce d’humour rusé, quasi existentiel. À présent, elle n’était qu’adoration servile. À l’instar des autres occupants de la pièce (et de Jake lui-même), papa Gasher ne pouvait détourner longtemps son regard de Tic-Tac ; ses yeux étaient inexorablement attirés vers lui. Et Jake comprenait pourquoi. L’Homme Tic-Tac était la seule personne présente qui semblât déborder d’énergie, de bonne santé et de vie.

— Si tu dis que c’est inutile, c’est inutile, déclara Gasher, qui ne put s’empêcher de gratifier Jake d’un regard noir avant de reporter les yeux sur le blond géant assis sur son trône. Cela étant, il est fort impertinent, Ticky. Très, très impertinent, pour sûr, et si tu veux mon avis, il aura besoin d’un sacré dressage.