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Jake pressa de nouveau la détente du Schmeisser. Rien. L’arme devait être vide ou enrayée, mais l’heure ne se prêtait guère aux hypothèses. Jake recula de deux pas, puis le vaste siège qui servait de trône à l’Homme Tic-Tac lui coupa toute retraite. Avant qu’il n’eût pu le contourner, et le mettre entre eux, Tic-Tac l’avait saisi par la cheville et portait son autre main sur le manche du poignard. Les vestiges de son œil gauche gisaient sur sa joue, petite boule de gelée à la menthe ; l’œil droit regardait Jake avec un éclat de haine démentielle.

Jake essaya de se libérer de l’étau et s’affala sur le trône de l’Homme Tic-Tac. Son regard tomba sur une poche cousue dans l’accoudoir de droite. La crosse de nacre lézardée d’un revolver dépassait de la bordure élastique.

— Ô mon couillon, comme tu vas souffrir ! chuchota extatiquement Tic-Tac. (Le O de surprise avait cédé la place à un large sourire tremblant.) Oh, comme tu vas souffrir ! Et que je vais être heureux de… Quoi ?

Le sourire s’estompa et le O surpris refit surface, tandis que Jake pointait sur Tic-Tac l’affreux revolver nickelé et en abaissait le chien. L’étau se resserra sur sa cheville et il crut que ses os allaient se briser.

— Non ! dit Tic-Tac dans un murmure perçant.

— Si, dit Jake, inflexible.

Et il pressa la détente de l’arme fatiguée de l’Homme Tic-Tac. Il y eut un claquement assourdi, beaucoup moins spectaculaire que le rugissement du Schmeisser teuton. Un petit trou noir apparut à la tempe droite de Tic-Tac. Celui-ci continuait de fixer Jake, son œil unique empli d’incrédulité.

Jake voulut s’obliger à tirer encore, mais ne le put.

Soudain, un lambeau de peau se déroula du crâne de l’Homme Tic-Tac comme un vieux papier mural et tomba sur sa joue droite. Roland aurait su ce que cela signifiait ; Jake, lui, était désormais au-delà ou presque de toute pensée cohérente. Une sombre horreur panique tournoyait dans sa tête comme la spirale d’une tornade. Il se rencogna dans le grand fauteuil lorsque la main libéra sa cheville et que l’Homme Tic-Tac s’effondra face contre terre.

La porte. Il devait ouvrir la porte pour permettre au Pistolero d’entrer.

Se concentrant sur cette pensée à l’exclusion de toute autre, Jake lâcha le revolver à crosse de nacre qui cliqueta sur le grillage et s’extirpa du fauteuil. Il tendait de nouveau les doigts vers le bouton qu’il supposait être celui sur lequel avait appuyé Tic-Tac quand deux mains le saisirent à la gorge et l’entraînèrent loin du podium.

— J’ai dit que j’allais te tuer, mon sale petit pote, lui chuchota une voix à l’oreille, et papa Gasher tient toujours ses promesses.

Jake battit l’air de ses bras derrière lui, mais ne rencontra que du vide. Les doigts de Gasher s’enfoncèrent dans sa gorge, l’étranglant sans merci. Le monde vira au gris devant les yeux de Jake. Puis le gris se transforma rapidement en pourpre, et le pourpre en noir.

34

Une pompe se mit en marche, et le volant, au centre de la porte, tourna à toute vitesse. Que les dieux soient remerciés ! songea Roland. Il saisit le volant de la main droite avant qu’il ne fût complètement à l’arrêt et ouvrit d’un coup. La seconde porte était entrebâillée ; au-delà, on distinguait des bruits de lutte et l’aboiement d’Ote, à présent strident sous l’effet de la souffrance et de la fureur.

Roland poussa la porte du pied et vit Gasher en train d’étrangler Jake. Ote, qui avait abandonné Vipère, essayait de faire lâcher prise à Gasher, mais la botte de celui-ci remplissait une double fonction : protéger son propriétaire des dents du bafouilleux, et ce dernier de la virulente infection qui courait dans le sang du pirate. Brandon enfonçait de nouveau son poignard dans le flanc d’Ote pour l’empêcher de harceler la cheville de Gasher, mais l’animal n’en avait cure. Jake pendait des mains crasseuses de son ravisseur tel un pantin dont on a coupé les fils. Son visage était blanc bleuâtre, ses lèvres tuméfiées avaient une délicate nuance lavande.

Gasher leva les yeux.

— Toi ! lança-t-il d’un ton hargneux.

— Moi, acquiesça Roland.

Il fit feu, et la partie gauche de la tête de Gasher se désintégra. Le pirate partit en arrière, son écharpe jaune maculée de sang se dénouant, et alla atterrir sur l’Homme Tic-Tac. Ses pieds frappèrent spasmodiquement le grillage de fer un moment, puis s’immobilisèrent.

Le Pistolero tira deux fois sur Brandon, actionnant le chien de son revolver du plat de la main droite. Brandon, penché sur Ote pour lui donner un nouveau coup, virevolta comme une toupie, heurta le mur et s’affaissa lentement, s’agrippant à l’un des tubes. Une lumière verte et diffuse jaillit d’entre ses doigts desserrés.

Ote boitilla vers Jake et entreprit de lécher son visage blême, sans vie.

Vipère et Hoots en avaient assez vu. Ils coururent au coude à coude vers la petite porte que Tilly avait empruntée pour aller chercher la louche d’eau. L’heure n’était pas à la chevalerie ; Roland leur tira dans le dos. Il devait faire vite, à présent, très vite, en vérité, et il n’allait sûrement pas risquer d’être attaqué par ces deux-là au cas où ils reprendraient du cœur au ventre.

Un bouquet de lumière orange vif s’alluma en haut de l’enceinte en forme de capsule, et une alarme se déclencha : un fracas épouvantable à défoncer les murs. Peu après, les lumières se mirent à puiser, synchrones avec la sirène.

35

Eddie revenait vers Susannah quand l’alarme se mit à hurler. Il cria sous l’effet de la surprise et leva le Ruger, le pointant sur rien.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Susannah secoua la tête ; elle n’en avait pas la moindre idée. La sirène faisait froid dans le dos, mais ce n’était là qu’une partie du problème : elle était également suffisamment forte pour être physiquement douloureuse. Ces déchirements sonores amplifiés rappelaient à Eddie le klaxon d’un semi-remorque élevé à la puissance dix.

Ce fut alors que les lampes à arc au sodium orange se mirent à puiser. Quand il atteignit le fauteuil de Susannah, Eddie vit que les touches COMMANDE et ENTREZ battaient elles aussi en pulsations rouge vif. On aurait dit des yeux qui clignaient.

— Blaine, que se passe-t-il ? hurla-t-il. (Il regarda autour de lui, mais n’aperçut que des ombres dansant frénétiquement.) C’est toi qui fais tout ce boucan ?

L’unique réponse de Blaine fut un rire… un épouvantable rire mécanique qui évoqua à Eddie le clown-horloge qui se tenait à l’entrée de la Maison des Horreurs à Coney Island quand il était mioche.

— Blaine, arrête ça ! brailla Susannah. Comment pouvons-nous nous concentrer pour répondre à ta devinette avec cette alarme de raid aérien dans les oreilles ?

Le rire cessa aussi soudainement qu’il avait commencé, mais Blaine ne répondit mot. Ou peut-être que si ; d’au-delà des grilles qui les séparaient du quai, d’énormes moteurs actionnés par des turbines sans frottement à transmission lente naquirent à la vie sur l’ordre des ordinateurs dipolaires qu’avait tant convoités l’Homme Tic-Tac. Pour la première fois en dix ans, Blaine le Mono s’était réveillé et accélérait vers sa vitesse de croisière.

36

L’alarme, prévue en effet pour avertir les habitants de Lud (depuis longtemps morts et enterrés) d’une attaque aérienne imminente (et qu’on n’avait même pas vérifiée en près de mille ans), enveloppa la cité d’une couverture sonore. Toutes les lumières encore en état de fonctionnement s’allumèrent et se mirent à puiser en rythme. Des Ados, dans les rues, et des Gris, au-dessous, furent également persuadés que la fin qu’ils redoutaient depuis toujours leur tombait bel et bien dessus. Les Gris supposèrent que quelque panne mécanique cataclysmique était en train de se produire. Les Ados, qui avaient toujours pensé que les fantômes tapis dans les machines sous la cité ressusciteraient un beau jour pour se venger enfin de ceux qui vivaient encore, étaient sans doute plus près de la vérité.