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Les vieillards ne savaient rien des habitants originels de la cité, bien sûr, ni des technologies qu’ils avaient utilisées pour bâtir tours et tourelles ; c’étaient les Grands Anciens, et leur histoire s’était perdue au plus lointain du passé, même lorsque le trisaïeul de Tantine Talitha était enfant.

— Les édifices sont toujours debout, dit Eddie. Je me demande si les machines dont les Grands Anciens de l’âge d’or se sont servis pour les construire marchent encore.

— Possible, répondit l’un des jumeaux. Si c’est le cas, jeune homme, il n’est pas un homme ou une femme ici qui sache encore comment les faire fonctionner… C’est ce que je crois, si fait.

— Nenni, argumenta son frère, je doute que les anciennes façons de faire soient complètement inconnues aux Gris et aux Ados, même maintenant. (Il regarda Eddie.) Notre pa disait qu’il y avait jadis des bougies électriques dans la cité. Certains prétendent qu’elles brûlent peut-être encore.

— Voyez-vous ça… répliqua Eddie, pensif.

Susannah lui pinça méchamment la jambe sous la table.

— Si fait, dit l’autre jumeau avec sérieux, sans s’apercevoir du sarcasme. Vous appuyez sur un bouton et d’éclatantes bougies ne dispensant pas de chaleur s’allument, sans mèche ni réservoir à pétrole. Et j’ai entendu dire qu’au temps jadis Quick, le prince hors-la-loi, a volé dans le ciel à bord d’un oiseau mécanique. Mais une des ailes s’est cassée, et il est mort en une longue chute, comme Icare.

Susannah en fut bouche bée.

— Vous connaissez la légende d’Icare ?

— Ah, madame ! dit-il, à l’évidence surpris qu’elle trouve le fait curieux. L’homme aux ailes en cire d’abeille.

— Des contes pour enfants, l’un et l’autre, déclara Tantine Talitha avec un reniflement de mépris. Je sais que l’histoire des lumières qui ne s’éteignent jamais est vraie, car je les ai vues de mes propres yeux quand je n’étais qu’une enfançonne, et il se peut qu’elles brillent par-ci, par-là, oui-là ; certains, que je crois sur parole, affirment les avoir aperçues par nuit claire, bien que, moi-même, je ne les aie plus revues depuis de longues années. Mais aucun homme n’a volé, ça, non, pas même les Grands Anciens.

Pourtant, il y avait bel et bien d’étranges machines dans la cité, construites pour accomplir des tâches particulières et parfois dangereuses. Il se pouvait que nombre d’entre elles fonctionnent toujours, mais, selon les jumeaux, personne en ville désormais ne savait comment les mettre en marche — il y avait des années qu’on ne les avait entendues.

N’empêche, peut-être que cet état de fait pourrait changer, pensa Eddie, les yeux brillants. Supposons, par exemple, qu’un jeune gars entreprenant, ayant la fibre voyageuse et s’y connaissant un minimum en machines bizarres et en lumières qui ne s’éteignent jamais, vienne à passer par là. Peut-être qu’il ne s’agit que de trouver les boutons MARCHE. Je veux dire, le truc pourrait être aussi simple que ça. Ou peut-être que c’est juste une histoire de fusibles sautés… Imaginez, les amis ! En remettant une demi-douzaine d’ampoules de quatre cents ampères, on illuminerait le coin comme Reno un samedi soir !

Susannah lui donna un coup de coude et lui demanda à voix basse ce qu’il y avait de si drôle. Eddie secoua la tête et porta un doigt à ses lèvres, récoltant un regard courroucé de l’amour de sa vie. Les albinos, entre-temps, poursuivaient leur récit, s’en passant et s’en repassant le fil avec l’aisance toute de spontanéité que seule, sans doute, confère une vie de gémellité.

Quatre ou cinq générations plus tôt, disaient-ils, la cité était fort peuplée et normalement policée, bien que ses habitants eussent mené chariots et phaétons le long des larges boulevards que les Grands Anciens avaient percés pour leurs fabuleux véhicules sans chevaux. Les citadins étaient des artisans et, pour reprendre le terme des jumeaux, des « manufacturiers », et le commerce, tant sur le fleuve qu’au-dessus, était florissant.

— Au-dessus ? interrogea Roland.

— Le pont qui enjambe la Send existe toujours, expliqua Tantine Talitha, ou du moins existait-il voilà vingt ans.

— Si fait, le vieux Bill Muffin et son garçon l’ont vu il n’y a pas dix ans, acquiesça Si, apportant ainsi sa première contribution à la conversation.

— À quoi ressemble-t-il ? demanda le Pistolero.

— C’est une grande structure de câbles et d’acier, dit l’un des jumeaux. Il est accroché dans le ciel comme la toile de quelque araignée géante. (Il ajouta timidement :) J’aimerais le revoir avant de mourir.

— Il est probablement détruit à l’heure qu’il est, déclara Tantine Talitha, évacuant le problème d’un geste, et bon débarras ! C’est l’œuvre du diable. (Elle se tourna vers les jumeaux.) Dites-leur ce qu’il est advenu depuis lors et pourquoi la cité est devenue si dangereuse — on entend dire que deux ou trois fantômes hantent les lieux, mais moi j’affirme qu’ils sont légion. Ces gens veulent partir, et le soleil est au couchant.

10

Le reste de l’histoire n’était rien d’autre qu’une version différente d’un conte que Roland de Gilead avait entendu à maintes reprises et avait, dans une certaine mesure, vécu lui-même. Il était fragmentaire et incomplet, assurément entremêlé de mythe et d’éléments erronés, sa progression linéaire distordue par les singuliers changements — temporels et dans l’espace — qui survenaient pour l’heure dans le monde, et on pouvait le résumer en une unique phrase : Il était une fois un monde que nous connaissions, mais ce monde a changé.

Les vieillards de River Crossing n’en savaient pas plus sur Gilead que Roland n’en savait sur la Baronnie du Fleuve, et le nom de John Farson, l’homme qui avait semé la ruine et l’anarchie sur la terre de Roland, leur était inconnu ; cela dit, tous les récits du trépas du vieux monde étaient similaires… trop similaires, songea Roland, pour que cela ne fût qu’une coïncidence.

Une grande guerre civile — peut-être à Garlan, peut-être en une contrée plus lointaine appelée Porla — avait éclaté trois, peut-être même quatre siècles auparavant. Les ondes s’en étaient peu à peu propagées à l’extérieur, poussant devant elles l’anarchie et la dissension. Peu de royaumes, voire aucun, avaient pu résister à ce lent train de vagues, et l’anarchie s’était étendue à cette partie du monde aussi sûrement que la nuit suit le coucher du soleil. À un moment donné, toutes les armées s’étaient retrouvées sur les routes, tantôt marchant à l’attaque, tantôt battant en retraite, nageant toujours dans la confusion et dépourvues d’objectifs à long terme. À mesure que le temps passait, elles s’effritèrent en groupes plus petits qui, à leur tour, dégénérèrent en bandes d’écumeurs. Le négoce accusa une baisse, puis périclita complètement. Voyager fut d’abord une source d’ennuis, puis de dangers. À la fin, ce fut quasiment impossible. Les communications avec la cité se raréfièrent progressivement pour cesser définitivement cent vingt ans plus tard.

À l’instar de centaines d’autres villes que Roland avait traversées — d’abord en compagnie de Cuthbert et des autres Pistoleros chassés de Gilead, puis seul, à la poursuite de l’homme en noir —, River Crossing avait été coupée du monde et réduite à ses seules ressources.

À ce point du récit, Si sortit de sa torpeur, et sa voix captiva aussitôt les voyageurs. Il s’exprimait avec le phrasé rauque et rythmé des conteurs — un de ces fous de Dieu nés pour fondre mémoire et mensonge en des rêves d’une splendeur aussi ténue que des toiles d’araignées enchevêtrées de perles de rosée.