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Le garçon se rua vers Ote, Blaine le Mono (ou était-ce Charlie le Tchou-tchou ?) fondit sur eux et Jake s’éveilla en sursaut, frissonnant, baigné de sueur. Il avait l’impression que la nuit pesait sur lui comme du plomb. Il roula sur lui-même et chercha frénétiquement Ote à tâtons. L’espace d’un moment atroce, il crut que le bafouilleux était parti, puis ses doigts trouvèrent la fourrure soyeuse. Ote poussa un glapissement et regarda Jake avec une curiosité ensommeillée.

— Tout va bien, chuchota Jake, la gorge sèche. Il n’y a pas de train. Ce n’était qu’un rêve. Rendors-toi, mon p’tit pote.

— Ote, acquiesça l’animal, qui referma les yeux.

Jake se remit sur le dos et resta étendu à contempler les étoiles.

Blaine est plus que peine, songea-t-il. Il est dangereux, très dangereux.

Oui, peut-être.

Pas de peut-être quand il s’agit de lui ! insista son esprit saisi de folie.

D’ac, Blaine était peine, admettons. Mais sa composition de fin d’année avait eu autre chose à dire au sujet de Blaine, n’est-ce pas ?

Blaine est la vérité. Blaine est la vérité. Blaine est la vérité.

— Ô mon Dieu, quel merdier ! murmura Jake.

Il ferma les paupières et sombra aussitôt dans le sommeil. Cette fois, il ne fit pas de rêves.

17

Vers midi, le lendemain, ils atteignirent le faîte d’un autre drumlin et virent le pont pour la première fois. La construction enjambait la Send à un endroit où le fleuve, se rétrécissant, filait plein sud et longeait la cité.

— Doux Jésus ! murmura Eddie. Ça ne te rappelle-t-il pas quelque chose, Suzie ?

— Si.

— Et toi, Jake ?

— Si… On dirait le pont George-Washington.

— Je veux, mon neveu !

— Mais que vient fiche le pont George-Washington dans le Missouri ? demanda Jake.

Eddie le dévisagea.

— Où ça, mon vieux ?

Jake parut embarrassé.

— Dans l’Entre-Deux-Mondes, je veux dire. Tu sais…

Eddie l’observait plus sévèrement que jamais.

— Comment sais-tu que c’est l’Entre-Deux-Mondes ? Tu n’étais pas avec nous quand nous sommes arrivés devant la borne.

Jake fourra les mains dans ses poches et baissa le nez sur ses mocassins.

— Je l’ai rêvé. Est-ce que tu t’imagines que j’ai pris des réservations à l’agence de voyages de mon père ?

Roland toucha l’épaule d’Eddie.

— Laisse-le tranquille.

Eddie jeta un coup d’œil au Pistolero et acquiesça.

Ils demeurèrent quelque temps à contempler le pont. S’ils avaient eu le loisir de s’habituer à la ligne des toits de la cité, la structure, elle, était une nouveauté. Le pont rêvassait dans le lointain, forme vague esquissée contre le ciel d’azur du milieu de matinée. Roland parvint à distinguer quatre groupes de tours métalliques incroyablement hautes — un à chaque extrémité du pont et deux en son centre. Des câbles gigantesques les reliaient, qui fendaient l’air en de longs arcs. Entre ces derniers et la base du pont se dressaient de nombreuses lignes verticales — d’autres câbles ou des poutrelles d’acier, il n’aurait su se prononcer. Mais il vit aussi des brèches et se rendit compte au bout d’un bon moment que le pont n’était plus vraiment à niveau.

— Ce pont-là ne va pas tarder à se retrouver dans la Send, à mon avis.

— Ça se peut, admit Eddie de mauvais gré. N’empêche qu’il ne me paraît pas en si piteux état que ça.

Roland soupira.

— Ne nourris pas trop d’espoirs, Eddie.

— C’est censé signifier quoi ?

Eddie prit conscience de la susceptibilité que trahissait son ton, mais il était trop tard pour rattraper le coup.

— Que j’aimerais que tu croies ce que te disent tes yeux, Eddie, c’est tout. Du temps de mes années de formation, un proverbe circulait : « Seul un fou s’imagine qu’il rêve avant de se réveiller. » Tu comprends ?

Eddie sentit une réponse sarcastique lui démanger la langue ; il la ravala au terme d’une brève lutte. C’était juste que Roland avait le chic — sans intention maligne, il en était certain, mais cela n’arrangeait pas pour autant le problème — pour lui donner l’impression d’être un gamin.

— Oui, je crois, dit-il enfin. Il signifie la même chose que le proverbe favori de ma mère.

— Et quel était-il ?

— « Espère le meilleur et prépare-toi au pire », répliqua Eddie avec aigreur.

Le visage de Roland s’éclaira d’un sourire.

— Je préfère le proverbe de ta mère.

— Mais il tient toujours, ce pont ! Je conviens qu’il n’a pas une forme du tonnerre — probable que personne ne lui a fait de check-up réellement digne de ce nom depuis une centaine d’années ou à peu près —, mais il est encore là ! La cité tout entière est encore là ! Est-ce réellement répréhensible d’espérer y trouver un petit coup de pouce ? Ou des gens qui nous donneront un petit quelque chose à bouffer et nous parleront, comme ces vieillards de River Crossing, au lieu de nous tirer comme des lapins ? Est-ce tellement répréhensible d’espérer que la chance va peut-être tourner ?

Dans le silence qui suivit, Eddie s’aperçut avec gêne qu’il avait fait une harangue.

— Non. (Il y avait de la gentillesse dans la voix de Roland, cette gentillesse qui surprenait Eddie chaque fois qu’elle se manifestait.) Il n’est jamais répréhensible d’espérer. (Il regarda tour à tour Eddie et les deux autres tel un homme qui émerge d’un rêve profond.) Assez voyagé pour aujourd’hui. L’heure est venue de discuter, je crois, et ça risque d’être longuet.

Le Pistolero quitta la route et s’enfonça dans les hautes herbes sans un regard en arrière. Au bout d’un moment, les trois autres lui emboîtèrent le pas.

18

Jusqu’à leur rencontre avec les vieillards de River Crossing, Susannah n’avait vu Roland que sous l’aspect d’un personnage de ces feuilletons télé qu’elle regardait rarement : Cheyenne, L’Homme à la Carabine, et, il va sans dire, l’archétype de tous, Gunsmoke. Celui-là, elle l’avait parfois écouté à la radio avec son père avant qu’il ne passe sur le petit écran (combien l’idée d’un drame radiophonique serait étrangère à Eddie et à Jake… À cette pensée, elle sourit — le monde de Roland n’était pas le seul à avoir changé). Elle se rappelait encore ce que le narrateur disait au début de ces petites pièces radiophoniques : « Cela rend un homme vigilant… et un peu solitaire. »

Jusqu’à River Crossing, ce stéréotype, pour elle, avait résumé Roland à la perfection. Il n’avait pas la carrure de Marshal Dillon, il n’était pas de grande taille, loin de là, et son visage lui évoquait davantage celui d’un poète fatigué que celui d’un redresseur de torts de l’Ouest sauvage, mais elle l’avait toujours vu comme une version existentialiste de cet officier de la paix de pure fantaisie du Kansas, dont l’unique mission dans la vie (à part boire un coup à l’occasion au Longbranch en compagnie de ses copains Doc et Kitty) avait été de nettoyer Dodge.

À présent, elle comprenait que Roland avait jadis été plus qu’un flic sillonnant un paysage surréaliste à la Dali aux confins du monde. Il avait été un diplomate ; un médiateur ; peut-être même un professeur. Surtout, il avait été un soldat de ce que ces gens-là appelaient « le Blanc », ce par quoi, supposa-t-elle, ils entendaient les influences de la civilisation qui freinaient suffisamment les massacres pour permettre quelque progrès. En son temps, Roland avait été plus un chevalier errant qu’un chasseur de primes. Et, à nombre d’égards, ceci était toujours son temps ; à coup sûr, c’était ce qu’avaient pensé les habitants de River Crossing. Pourquoi, sinon, se seraient-ils agenouillés dans la poussière pour recevoir sa bénédiction ?