— Oh, non, j’y viens un mois l’hiver. Le reste du temps, j’habite Madrid et New York.
« Tiens donc, comme sa maman », me dis-je.
— Puis-je savoir votre nom afin de le réciter dans mes prières, madame ? galantiné-je.
— Dorothy Nino-Clamar.
Sur l’instant, je pige mal. Comment se fait-il qu’elle ait gardé son teint et son nom de jeune fille ?
Ma chandelle s’éclaire dans les secondes qui succèdent.
— Je suis veuve, me dit-elle. Depuis quatre ans. Je m’occupe des affaires de mon défunt mari, avec l’aide de sa fille et de son gendre que vous avez vu.
Pour une stupeur, c’est une surprise, hein ? Je la pressentais pas du tout commak, la dame Nino-Clamar. Je me figurais la veuvasse espagote, avec mantille noire, robe noire, visage de cire, regard baissé. Et qu’est-ce je tombe sur quoi ? Sur une pétulante Américaine d’une trentaine damnée, belle à faire dégobiller les plus belles danseuses du Casino de Petit (là que Zizi interprète la chanson de Roland). Une sœur tellement frénétique du concasseur que je vous en mettrais la main aux fresques qu’elle s’envoie son beau-gendre !
Ah merde, moi j’en peux plus de constater ça. Et puis cette douce paluchette qui me promène du coton imbibé, lentement, lentement sur la frite, comme soucieuse de faire durer le plaisir. Y a de quoi accrocher ses bitos à la patère (noster) du vestiaire en laissant sa tête à l’intérieur ! Sont-ce les vapeurs de l’alcool à 90° qui me chavirent ?
Ce n’est pas faire preuve de misérabilisme intellectuel que de le supposer. Toujours est-il que mon bras droit se pose au bas de la chute de reins de Dorothy.
Ça s’appelle jouer son va-tout. Au lieu de rebuffer, la petite Nino-Clamar a un léger sourire et elle cambre le dos pour s’approcher plus fort. Ayant déjà le pif dans son décolleté, que voulez-vous que je fasse de mieux, hein ? Bon, je le fais tout de même.
Une envolée sublime, mes petits canailloux.
J’aurais pas la modestie chevillée au corps, parole, je serais content de moi.
Du point de vue technique, surtout.
On arrive à réaliser des exploits pleins de prouesses, de nos jours. Y a un dépassement de l’homme très net. Une formidable conjugaison des sens et du muscle.
L’énergie et le sensoriel en étroite union, mes poules. Joignez à ça une précision diabolique. Une économie de mouvements rendant ceux-ci totalement efficaces.
Faudra bientôt qu’on organise les Jeux olympiques de l’amour. Ça s’impose. Et puisque les Nordiques ont ouvert les portes, soyons pas bêcheurs : allons inaugurer chez eux cette nouvelle discipline.
Là, oui, on verrait du sport en chambre authentique ! De la compétition farouche. Une empoignade féroce, question prestige national. Espérez : ça serait plus les Amerloques et les Ruskoffs qui monopoliseraient les médailles. Finito, le règne des grandes puissances. Les petits auraient leurs chances. Ça se bigornerait noirement entre Méditerranéens. Tiens, je vois une razzia française en Minette géante. L’or, l’argent. Le combiné ! L’Italie en vitesse pure, probable. Au spécial, on aurait sûrement du suif avec l’Espagne et le Liban. Les épreuves de Sodomie polyvalente verraient le triomphe d’un pays de la Nord-Afrique, vous pensez ! A moins que les Grecs… Y a que pour les imposés du bouillavage artistique qu’on pourrait, les Latins, se faire souffler l’or par un patelin tel que l’Autriche ou la Tchécoslovaquie. L’Onanisme reviendrait probable à un Scandinave quéconque, de même que le Zob à quatre. Ah, le baron Coubertin avait pas prévu la découlade de son initiative. L’essentiel est de participer, il a dit.
J’opine.
Et pour participer, je participe, craignez rien.
Surtout que la tenue de Dorothy se prête aux ébats impromptus. Un geste à faire pour lier complètement connaissance avec elle ! Certes, une salle de bains n’est pas un territoire idéal, niais j’aime bien le pique-nique en amour. On rivalise d’ingéniosité, tous les deux. Elle a droit, avant toute chose, au tabouret pivotant. Ça, c’est l’abaissé du métier. Et la mandoline Jacob-Delafon, dites, vous connaissez ? Avec jet ascensionnel ? Le coup du lavabo n’est pas mal non plus. Le côté « reste accoudé au balcon, tu vas voir passer les coureurs » ! La savonnette bondissante ! Le manche à brosse vibrant. Le coup de peigne à Brutus ! La vaseline marocaine ! Toute la lyre, quoi, dirait Victor Hugo.
Et j’attire votre attention à l’écart, mes gredins : cette séance s’opère en un laps de temps record. Du concentré d’émotion. La bande-annonce de mon long métrage ! Des amuse-c… ! Mais quelle ardeur ! Quel synchronisme !
Je la laisse quimper en fin de pâmoison, en lui expliquant comme quoi on est un peu traqués par l’horaire et que de toute façon, cette conversation gagnerait à être poursuivie ultérieurement en terrain plus propice.
Elle prend ma tête à deux mains. Deux cernes pleins de tact soulignent son regard reconnaissant. Ses lèvres se posent sur ma pommette entamée. Quand elle les retire, un petit coquelicot pourpre fleurit au milieu de sa bouche.
— C’est beau, Paris, elle murmure…
Gentil, non ?
— Ça va mieux ? demande (fort à propos) le gendre par alliance(s) de Dorothy.
Il a passé une laine sur sa chemisette, une serviette-éponge verte à son cou. Il sourit à grandes dents blanches.
Mme Nino-Clamar fait les présentations. Le pénisman se nomme… Attendez, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Comment ? Vous vous en foutez ! Bon, alors il s’appelle Alonzo Balmasquez y Suerunpazo, voilà. C’est marrant, hein ?
— Où est Inès ? demande-t-elle.
— Elle vient ! Elle était en train de préparer la table pour mercredi soir avec l’abbé Schmurtz ! Tenez, ajoute-t-il comme au théâtre, lorsqu’un acteur se tourne vers la coulisse : les voici, justement.
Car, au théâtre, vous avez remarqué que ça se passe toujours ainsi, les entrées. On prévient à l’avance. On dit : « J’entends mon mari qui arrive ! »
Les portugaises drôlement exercées, l’acteur, car tu parles qu’on entend ballepeau. Si, parfois, un ronflement de voiture ponctué d’un claquement de portière. C’est toujours le même bruitage qui sert. Ils se le refilent, à Paris, dans les théâtres depuis soixante ans. L’auto qu’a servi pour l’enregistrement, c’était une Voisin d’avant 14. Je reconnais le ronron pour l’avoir entendu au musée du son de chez Sinotone. Là-bas ils ont des taste-bruits hautement qualifiés, pour la mise au point des appareils acoustiques. Pas moyen de les berlurer. Les yeux bandés, dans le noir, tu leur fais écouter des machins très chinois et ils t’annoncent, illico :
— Pet de jeune fille traversant le pont des Arts ! ou bien : Chute d’une pièce de vingt-cinq centimes trouée d’avant guerre. Ou encore : Bâillement d’écureuil dans la forêt de Fontainebleau. Voire : Projection séminale contre l’ardoise d’une pissotière ! Des as, je vous dis ! Le tympan de Notre-Dame ? De la quenouille comparé au leur !
Mais je m’écarte.
Ayant été annoncée, Mme Inès… (comment je l’ai appelé, déjà, son jules ? Ah oui, ça me revient : Balmasquez y Suerunpazo ! Seulement, si c’est poilant avec Alonzo, avec Inès ça tombe à plat, tant pis, je vais pas revenir en arrière).
Mme Inès Balmasquez y Suerunpazo (les noms espagnols sont très avantageux pour nous autres, sous-littérateurs, car ils nous permettent de tirer à la ligne. Et encore, reconnaissez-le, moi j’abuse pas. J’en sais, tiens, sans vouloir cafarder, ils te foutraient trois lignes de noms, les vaches), reprends-je, pénètre dans la pièce.
Ce qu’il y a de marrant dans cette famille, c’est que c’est la belle-fille qui semble être la belle-doche, et lycée de Versailles. La quarantaine. Sèche, grave, anguleuse, jaunasse, hostile d’instinct, vêtue austère, elle fait descendante d’inquisiteur. Son catholicisme lui dégouline par tous les pores (si elle est Franco d’opinion, elle n’est pas Franco de pores). Doit avoir dix piges de plus que son époux, cette rancerie ! Je comprends qu’avec un tréteau pareil, il préfère s’embourbiller belle-maman, Alonzo, pour se donner du changement. Avec Madame sa dame, ça doit pas être Byzance, question radaduche.