— Pourquoi, puisque tu ne veux pas m’aider ?
Je suis comme ton père, j’ai besoin de réfléchir, mais ne perds pas espoir ! Tu sais bien que je ne t’ai jamais rien refusé !
Thécla remonta une fois de plus l’escalier de la cave, fermement décidée à faire de son mieux pour sauver celle qu’elle appelait la prunelle de ses yeux !
Les jours suivants, elle découvrit que l’entreprise serait plus ardue qu’elle ne l’imaginait et que tirer Ariane de ce mauvais pas représentait un problème difficile à résoudre. Méfiant de nature, Toros n’ignorait pas le dévouement de sa servante pour sa fille, même si le mot tendresse lui était totalement hermétique. Thécla n’eut plus le droit de porter à la captive ce dont elle avait besoin que sous sa surveillance. Les clefs lui furent retirées et, à heures fixes, Toros ouvrait la porte devant elle et, du haut de l’escalier, surveillait chacun de ses gestes, un bâton sous le bras, prêt à lui en administrer quelques bons coups si elle enfreignait ses ordres : elle devait se contenter d’échanger les plateaux de nourriture, d’enlever l’eau usée et d’en rapporter de la fraîche tous les deux jours – le lapidaire tenait à ce que sa fille se lave ! –, le tout sans lui adresser la parole. L’opération terminée, il refermait la porte de la cave et remettait la clef dans sa ceinture.
La pauvre femme s’exécutait la mort dans l’âme, elle qui jusqu’alors savait si bien tenir tête à son maître. Cette fois elle n’avait pas le choix et le maître avait fait entendre sa volonté : ou elle obéissait sans discussion ou elle serait chassée à coups de bâton en s’estimant encore heureuse qu’on lui laissât la vie. Alors elle subissait, dominée par cette lueur mauvaise jamais encore vue dans l’œil de l’orfèvre et qui traduisait trop bien sa rancœur, sa rage et son humiliation ! Quelqu’un en ferait les frais un jour et la servante redoutait que ce fût la jeune fille. Que paraisse la première trace de la lèpre et il ne se donnerait pas la peine de conduire Ariane chez ses pareils : il la tuerait et brûlerait son corps. Mais si elle sortait indemne de sa claustration, il saurait bien l’obliger à faire sa volonté. C’était à quoi l’avait conduit la fameuse réflexion qu’il appelait si fort de ses vœux au jour de son « grand malheur ».
Une seule chose consolait un peu Thécla. Sa colombe ne paraissait pas souffrir vraiment de son emprisonnement. Elle ne semblait même pas s’en apercevoir. Elle ne se plaignait pas, ne récriminait pas, trouvait un sourire pour sa vieille servante, puis refermait les yeux comme si elle se rendormait. En réalité elle ne cessait de revivre l’instant de son baiser et en éprouvait une telle joie, une telle paix que son existence recluse lui importait peu.
Lorsqu’elle ne rêvait pas – tout éveillée ou endormie –, elle priait. Sans trop savoir ce qu’elle demandait. Peut-être que lui soient pardonnés son aveu public et le scandale causé mais, plus sûrement, que lui soit donné de revoir le bien-aimé et, si c’était impossible, qu’on lui permette d’achever sous le voile des moniales une vie qui n’avait de sens que par lui. À part Thécla, Baudouin était le seul être qu’elle aimât au monde.
La servante, elle, priait beaucoup mais avec infiniment moins de sérénité. Ses prières avaient quelque chose d’échevelé, une sorte de fébrilité dans des supplications désordonnées. La malheureuse ne savait plus à quel saint se vouer ni à qui demander secours dans une situation qui lui paraissait inextricable. Si Ariane sortait indemne de la cave, elle serait livrée à l’affreux Léon et très certainement mourrait à brève échéance de chagrin, de dégoût et peut-être de mauvais traitements, car on le disait violent. D’autre part, si la lèpre l’attaquait, Toros ne la laisserait pas vivre. Cruel dilemme où, de toute façon, se briserait son cœur. À moins que… ? Alors, jour après jour, la vieille femme courait entendre la messe de l’aurore, à la cathédrale voisine, et restait à genoux tant que durait le service mais elle ne s’approchait plus de la sainte table à cause des pensées terribles qui lui venaient et qu’elle ne pouvait pas avouer. Comment confesser que, durant ses nuits d’insomnie, elle formait le projet de tuer Toros avant qu’il ait eu le temps de disposer d’Ariane ? Et qui lui donnerait l’absolution si elle avouait qu’à ce plan elle avait donné un commencement d’exécution en se rendant à la nuit close dans la Juiverie, au nord de la ville, y rencontrer une certaine Rachel, connue pour son art des parfums et des onguents destinés à la guérison ou à la beauté, mais qui savait aussi confectionner d’étranges liqueurs moins innocentes. Entre ses mains Thécla avait laissé la moitié de sa fortune : l’un des deux bracelets d’or légués jadis par la mère d’Ariane en échange d’une petite fiole de verre sombre enveloppée de paille dont le contenu pouvait se mélanger à n’importe quel aliment épicé ou aillé comme les aimait le lapidaire. Et, depuis qu’elle était en possession de ce breuvage, la vieille femme se sentait un peu plus tranquille, même si ne plus communier lui fendait le cœur…
La solution allait venir d’ailleurs.
Ariane végétait dans sa cave depuis environ trois semaines quand un soir, tard, alors que Toros examinait dans son atelier un lot de perles et de turquoises qu’un marchand caravanier venu d’Akaba lui avait vendu le jour même, des coups violents retentirent sur sa porte armée de fer. Puis, comme saisi d’une crainte instinctive il se figeait, une seconde série de coups plus pressés se firent entendre accompagnés cette fois d’un appel autoritaire :
— Ouvre, Toros le lapidaire ! De par le roi !
Du coup, il bondit, glissa vivement ses emplettes dans un sachet de peau qu’il fourra dans un coffre et se rua vers sa porte dont il fit sauter les barres avant de tourner la clef, puis s’inclina devant la silhouette martiale qui se découpait sur le seuil. Il s’effaça aussitôt pour livrer passage à une autre presque aussi grande : celle d’une femme dont le parfum complexe, subtil et légèrement enivrant emplit la salle basse. L’allure de cette femme était inimitable et en dépit du voile qui la recouvrait jusqu’aux genoux, l’Arménien l’avait déjà reconnue et s’inclinait encore plus bas tandis qu’elle passait devant lui et allait s’asseoir sur le siège sculpté et garni d’un coussin rouge réservé aux visiteurs. L’officier, lui, resta dehors.
Cependant Toros prononçait les paroles convenables avec si haute dame.
— Qui suis-je pour que l’auguste mère de mon roi vienne jusqu’à ma misérable demeure, alors qu’il lui suffisait de me faire appeler pour que je lui présente ce qu’elle désire voir ?
Agnès releva son voile, découvrant sa tête blonde enveloppée d’une mousseline azurée que couronnait un cercle d’or et de saphirs :
— L’affaire que je veux traiter avec toi, marchand, n’est pas des plus ordinaires, soupira-t-elle en jouant avec le pan de la large ceinture orfévrée sertie d’émaux, de perles et de saphirs qui ceignait ses hanches. Ce que je viens t’acheter n’est pas une gemme, mais t’est peut-être encore précieux en dépit de sa dévalorisation récente…
Dès l’instant que l’on parlait affaires, Toros retrouvait son aplomb, encore que le préambule lui parût obscur. Il le dit sans détours :
— Je ne comprends pas… Veuillez me pardonner.
La « reine mère » sourit :
— C’est tout simple pourtant : je veux ta fille !
— Ma… fille ?
Toros avait le cuir dur et une sensibilité à peu près nulle quand il s’agissait d’argent ; mais cette femme disait qu’elle voulait « acheter » Ariane et, balayant le sens du commerce, la fierté qui sommeillait en tout Arménien de bon cru se réveilla :