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Aussi, lorsque après deux jours d’un voyage où son compagnon avait fait en sorte de la ménager, Ariane aborda la demeure de l’ancienne souveraine, se crut-elle arrivée en paradis. Les appartements d’Agnès au palais de la citadelle n’étaient pas dépourvus de splendeur grâce à leur profusion bien orientale de tapis, de tentures et de coussins ; mais un concentré de la magnificence byzantine se retrouvait là dans le dallage de marbre figurant une prairie émaillée de fleurs, dans les mosaïques des murs représentant des anges aux longues ailes tournés vers une Mère de Dieu à l’œil absent, drapée d’azur et d’or, offrant à l’adoration un Enfant Jésus hiératique et bénisseur, dans les colonnes de porphyre soutenant une voûte étoilée qui rejoignait un portique ouvert sur un jardin de lauriers et d’orangers où chantait une fontaine.

La reine Marie elle-même semblait tout juste descendue d’une de ces mosaïques. À la mode byzantine, elle portait une longue et somptueuse robe d’une pourpre sombre ornée de bandes de broderies d’or qui lui emprisonnait le cou, mais dont les larges manches doublées de drap d’or tombant jusqu’à terre pouvaient glisser jusqu’à l’épaule si elle levait un bras chargé de lourds bracelets. Un bandeau d’améthystes et de perles assorti au pectoral disposé sur ses épaules ceignait son front. Deux longues mèches lisses et brunes encadraient un visage d’une étonnante pureté, mais dont on ne remarquait les traits qu’après avoir échappé à la fascination d’énormes yeux sombres d’icône, infiniment plus brillants.

Cependant, le hiératisme de sa personne s’arrêtait là. À vingt-six ans, la nièce du Basileus était une jeune femme pleine de vie. Lorsque Thibaut et sa compagne lui furent amenés, conduits par une dame de parage rebondie à qui un chambellan âgé et sourcilleux les avait confiés, elle jouait sous le portique avec un petit chien blanc taché de roux qui s’étranglait dans son enthousiasme à sauter sur le menu bâton qu’elle lui lançait. Elle retrouva le maintien convenable à une reine pour accueillir les arrivants, mais il était évident que leur venue l’enchantait comme toute nouvelle de Jérusalem car, dans ce beau pays et cette magnifique demeure, Marie Comnène s’ennuyait ferme. En bonne Grecque, elle adorait la musique, la danse, les fêtes, la poésie et la jeunesse, toutes choses que son statut de reine veuve écartait d’elle, remplacées par un redoutable cérémonial où la prière et les exercices religieux tenaient la plus grande place.

Assise sur un haut siège d’ivoire sculpté, elle les reçut avec un plaisir d’autant plus vif qu’elle connaissait bien Thibaut :

— Messire de Courtenay ! s’écria-t-elle. Que me vaut la joie de recevoir le fidèle, l’indispensable compagnon de notre sire Baudouin que Dieu veuille tenir en Sa sainte garde ?

— Une lettre de sa main, madame.

Le jeune homme mit genou en terre, aussitôt imité par Ariane, et offrit le message scellé du petit sceau privé que le dragon introducteur qui s’était placé près du fauteuil voulut prendre d’une main d’ailleurs hésitante, mais Marie la devança :

— Ce message est du roi lui-même, Euphémia ! À moi de le prendre. Et ne faites pas cette tête-là ! Vous savez bien que mon beau-fils ne quitte pas ses gants.

Elle fit sauter le cachet de cire, déroula le parchemin et le parcourut des yeux, puis le laissa reposer sur ses genoux :

— Relevez-vous, tous deux ! Le roi nous confie cette jeune fille, Euphémia, afin de la soustraire aux entreprises d’un haut personnage de la cour. Il dit qu’elle a été peu de temps au service de sa mère, qu’elle joue du luth avec grâce et brode avec une extrême habileté…

— Et vous pensez qu’avoir été au service de cette femme la rend digne de servir une aussi grande princesse que vous ? s’indigna la dame de parage. Le roi doit avoir perdu l’esprit. Nous n’avons que faire de filles de cette sorte !

— Paix, Euphémia ! Paix et silence ! Notre sire dit aussi qu’elle lui est chère et que nulle part ailleurs que dans ma maison elle sera mieux protégée. Tu viens du quartier arménien, écrit-il, et tu es la fille unique de Toros, le riche lapidaire. Quel âge as-tu ?

— Quinze ans, madame la reine, depuis la Saint-Jacques.

En dépit du sourire encourageant de Thibaut, Ariane, consciente de subir encore un examen, se sentait mal à l’aise. La lettre du roi, elle le savait, taisait ce qui faisait sa honte, se bornant à dire que le Sénéchal la poursuivait d’assiduités gênantes ; pourtant, elle avait l’impression que les larges prunelles violettes de la reine pouvaient lire jusqu’au fond de son âme…

Celle-ci cependant lui tendait une main et prononçait des paroles de bienvenue, ajoutant qu’elle serait attachée au service de sa fille Isabelle, quand celle-ci arriva soudain du jardin en courant, sa robe bleue, copie réduite de celle de sa mère, tenue à deux mains et retroussée jusqu’aux genoux pour faciliter la course, ce qui, vu la raideur du vêtement, lui donnait une curieuse allure que la grosse Euphémia salua d’un cri d’horreur :

— Voulez-vous lâcher vos robes tout de suite ! Il y a ici un homme !

Le cœur de l’homme en question venait de manquer un battement à la vue de celle qui l’occupait de façon si constante. Leur dernière rencontre remontait à plusieurs mois et, bien qu’elle approchât seulement de l’adolescence – mais dans les pays d’Orient la nature des filles se développe plus vite –, la jeune Isabelle était déjà si ravissante que ceux qui la voyaient ne pouvaient se défendre d’anticiper ce qu’elle serait dans peu d’années quand ses membres encore un peu grêles – et ses façons de poulain vif-argent – se seraient assouplis, adoucis. Elle réussissait l’exploit de ressembler à la fois à sa mère par la délicatesse des traits, du petit nez droit et des lèvres déjà pulpeuses et à son frère Baudouin dont elle avait l’allure fïère, la silhouette élancée due au sang Plantagenêt – elle était déjà presque aussi grande que la reine Marie –, et surtout les longs yeux d’azur clair extraordinairement lumineux sous des cils foncés d’une invraisemblable longueur. Quant à sa chevelure d’un brun de châtaigne mûre traversé d’éclats d’or que nul ne pouvait ignorer, car on la laissait danser librement sur son dos, elle n’appartenait à personne, sauf peut-être à sa grand-mère paternelle, la reine Mélisende, qui avait été l’une des foudroyantes beautés de son temps. De toute évidence Isabelle allait marcher sur ses traces.

Cependant, l’apostrophe d’Euphémia faisait son effet : elle lâcha ses robes, rougit violemment et vint baiser la main de sa mère en murmurant comme excuse qu’elle avait aperçu l’arrivée des voyageurs et accourait aux nouvelles ; mais, en même temps, elle reconnut l’écuyer de son frère et, incapable de se maîtriser davantage, se précipita vers lui avec des paroles presque semblables à celles de sa mère :

— Messire Thibaut ! Quelle joie ! Je commençais à croire que vous m’oubliiez !

— C’est là chose impossible, madame, et ce n’est pas ma faute si l’on vous a fait quitter le couvent pour revenir ici.

— Il paraît que c’était sagesse, fit Isabelle avec un soupir, mais ce n’est pas sans regret de ma part. La vie que nous menons ici, ajouta-t-elle en baissant le ton, est encore plus religieuse que chez la révérende mère Yvette… et plus ennuyeuse ! Au fait, qui est celle-ci ? ajouta-t-elle en faisant voleter ses lourdes robes pour considérer Ariane.