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Sa mère la renseigna et elle vint regarder la nouvelle venue sous le nez, tourna autour en fronçant le sourcil :

— Si mon frère l’aime, qu’a-t-elle besoin d’autre protection ? Il est le roi, il me semble ?

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que la vie à la cour comporte de dangers, dit la reine avec fermeté. Et le roi a d’autres soucis que de veiller sur telle ou telle demoiselle du palais…

— Êtes-vous bien sûre, ma mère, que ce n’est pas lui qu’elle fuit ? Si elle l’aime elle doit avoir peur de son mal parce que, comme les autres, elle n’est pas capable de comprendre quel être merveilleux il est…

— Oh, si, je l’aime ! Dieu m’est témoin que je l’aime plus que tout au monde !

Le cri désespéré d’Ariane frappa Isabelle au point de la pétrifier. Elle s’immobilisa, tandis que la jeune Arménienne se laissait tomber à genoux en sanglotant, proche de la crise nerveuse et balbutiant au milieu de ses pleurs qu’elle voulait retourner vers lui. Mais aucun de ceux qui étaient là n’eut le temps d’intervenir. Quittant brusquement sa pose figée, Isabelle s’agenouillait auprès de la jeune fille, sans oser la toucher. Sa voix sonna haute et claire :

— Pardonnez-moi ! dit-elle. Voyez-vous, il est mon frère bien-aimé et je souffre de toutes ses douleurs. Je crois que je suis un peu… jalouse. Voulez-vous me donner la main ?

Ariane relevait la tête pour regarder la petite princesse à genoux près d’elle. Timidement, elle tendit sa main sur laquelle Isabelle posa la sienne, la serra, l’aidant du même coup à se relever.

— J’ai pensé à la mettre auprès de vous, ma fille, dit alors Marie. Si j’en crois ce que je vois, vous ne vous y opposerez point ?

— Non. Et même je vous en prie ! Je vais la conduire chez moi. Venez-vous aussi, messire Thibaut ?

— J’ai grande espérance de vous revoir avant de repartir, madame, mais, avec sa permission, je dois parler encore à la reine, répondit-il, étouffant un soupir en suivant des yeux les gracieuses silhouettes qui s’éloignaient appuyées l’une sur l’autre, comme si elles se connaissaient depuis toujours.

Quand elles eurent disparu, Marie Comnène se leva et, se tournant vers sa suivante :

— Suivez-les, Euphémia, et veillez au logement de cette jeune fille ! Quant à nous, ami Thibaut, allons respirer sous les palmes. Il me semble que je recevrai vos autres nouvelles plus sereinement. Surtout si elles sont désagréables…

— Pas toutes, noble reine ! Un ambassadeur du Basileus est entré dans Jérusalem peu avant mon départ. Il s’agit du protosébaste Andronic l’Ange qui vous est cousin, je crois, et son intention déclarée est de venir vous rendre hommage sous peu.

— Je ne l’aime pas beaucoup. Si c’est là votre bonne nouvelle…

— Je l’espérais, madame, et vous m’en voyez désolé car je crains fort que vous aimiez encore moins la suite de mon discours.

— Il en sera ce que Dieu voudra…

Elle fit un ample signe de croix, joignit les mains et se mit à prier tout en marchant dans les allées dallées du jardin jusqu’à une fontaine de mosaïques bleues qui murmurait au milieu d’un rond-point ombragé de hauts palmiers dattiers. Un banc cernait la petite place où Marie alla s’asseoir ; des buissons de myrtes et de jasmin embaumaient l’air.

— Voyons votre nouvelle ! soupira-t-elle après s’être signée une dernière fois.

En quelques phrases rapides, Thibaut retraça l’intervention quasi solennelle de la Dame du Krak à l’assemblée des barons et sa demande instante de la main d’Isabelle pour son fils Onfroi, mais il n’eut pas le temps de s’étendre sur le sujet. À peine avait-il prononcé le mot mariage que Marie se levait, rouge de colère et raide d’indignation :

— Jamais ! Livrer ma fille à cette femme ? Jamais, vous m’entendez ? Elle n’aurait à en attendre qu’avanies et méchanceté.

— Le roi n’est pas plus favorable que vous, madame, mais dame Etiennette est têtue, elle reviendra à la charge, à moins que le protosébaste ne fasse une demande pour un prince de la famille impériale. Ce qui pourrait être dans ses intentions…

— Cela non plus ne saurait me convenir. J’entends garder ma fille près de moi et il faudra bien que le roi, mon beau-fils, tienne compte. de ma volonté. En outre, je n’oublie pas que le mal dont il souffre le conduira au tombeau dans peu d’années sans doute et ma fille, à sa mort, deviendra reine de Jérusalem.

— Nul n’en serait plus heureux que moi, car ce serait un baume sur la blessure qu’ouvrira en moi le trépas de mon cher seigneur mais… il y a aussi la princesse Sibylle qui vient de prendre époux, et elle est l’aînée.

— La fille de la putain ? Jamais les hauts barons ne l’accepteront ! Le sang d’Isabelle est entièrement royal. Cela fera la différence en temps voulu. Vous direz au roi que la princesse sa sœur n’ira pas à Byzance épouser un des nombreux cousins de l’empereur pour s’y perdre dans leur foule, et ne sera pas non plus livrée à la Dame du Krak pour qu’elle en fasse un otage. À présent, allons prier ! J’entends les simandres(10) qui nous appellent à l’office du soir.

Il fallut bien la suivre. Thibaut réprima un soupir. Il était aussi bon chrétien que n’importe qui, plein d’amour et d’humilité pour le Rédempteur crucifié, mais s’il priait chaque jour comme le devait tout bon chevalier, il ne voyait pas l’utilité de passer la moitié de son temps à genoux sur la terre ou la pierre à la manière des moines. Ainsi que l’avait dit tout à l’heure Isabelle, ce palais semblait extraordinairement religieux et à cette heure il eût de beaucoup préféré aller manger un morceau avant de s’étendre dans un coin tranquille pour y prendre un repos réparateur : ce voyage trop lent mais nécessaire au confort d’une jeune fille blessée dans sa chair l’avait fatigué plus qu’une rapide chevauchée. Cependant, il se résigna à passer une heure dans les fumées de l’encens et des cierges, consolé malgré tout par la présence d’une Isabelle qui lui envoyait sourires et clins d’œil tout en se tortillant sur son carreau de soie mince comme une galette.

L’office terminé, il se disposait à rejoindre le châtelet, commandant l’entrée de l’enceinte fortifiée, où logeaient les gardes et les éventuels visiteurs masculins, les seuls hommes autorisés à résider dans le palais de la reine douairière étant les prêtres ou les moines, lorsque quelqu’un le rattrapa : Isabelle.

— Quand partez-vous, sire Thibaut ? fit-elle un peu essoufflée d’avoir couru. Pas ce soir j’espère ?

— Non, madame, mais demain matin dès l’ouverture des portes. Je ne vous reverrai donc pas, ajouta-t-il avec une note de tristesse qui n’échappa pas à la fillette.

— Quand reviendrez-vous ?

— Pas de sitôt, je le crains. Je n’ai rien à faire ici…

— Et me voir ? Ce n’est pas important ?

Il était trop jeune pour savoir dissimuler les mouvements de son cœur et lâcha :

— Oh si ! S’il n’était que de moi, princesse, je voudrais vous voir toujours !

Le sourire qu’elle lui offrit fit rayonner son ravissant visage et battre un peu plus vite encore le cœur du jeune homme :

— Alors, faites ce qu’il faut pour cela : dites au roi mon frère que je l’aime… et que je m’ennuie à mourir ici ! Je voudrais tant rentrer à Jérusalem !

Implorante, elle s’accrochait à son bras et Thibaut s’accorda le bonheur de poser sa paume sur les deux petites mains : elles étaient douces et tièdes comme un plumage d’oiseau.