— Vous vous ennuieriez plus encore si l’on devait vous livrer à l’un de ceux qui briguent déjà votre alliance car vous n’auriez d’eux ni joie, ni bonheur.
— Parce qu’on me demande ? Et qui donc ?
— Vous le savez fort bien. Ce vieux soudard de Renaud de Châtillon à cause de qui mère Yvette vous a fait quitter le couvent. Il y a aussi dame Etiennette de Milly qui voudrait vous faire épouser son fils… Et ce ne serait pas pour vous rendre heureuse car vous seriez obligée d’aller vivre aux confins du royaume et des déserts, dans son redoutable Krak de Moab. Jérusalem vous paraîtrait encore plus éloignée.
— Je sais qu’elle déteste ma mère, que ma mère la déteste et je ne voudrais à aucun prix devenir sa fille. Mais, s’il faut vraiment me marier, pourquoi donc le roi mon frère ne me donnerait-il pas à quelque chevalier qui aurait place dans son estime et son affection ?
— Qui, par exemple ?
— Pourquoi pas vous ? Je crois que… j’aimerais beaucoup devenir votre épouse… Thibaut.
Il dut fermer les yeux un instant, tant ce qu’il lisait dans les yeux bleus de la fillette l’éblouissait. Il dut aussi se forcer pour répondre :
— Vous êtes une grande princesse… et moi je ne suis qu’un bâtard…
— De très noble maison tout de même et, par votre alliance, vous serez plus encore. En outre… il me souvient, un jour, alors que vous quittiez le couvent avec mon frère, de l’avoir entendu vous dire… je ne sais à quel propos car vous remontiez tous deux à cheval : « Allons, ne sois pas si modeste ! Je te ferai prince et tu auras ma sœur », et il a ajouté : « Je sais bien que tu l’aimes… » Thibaut ! Est-il vrai que vous m’aimez ?
Éperdu, Thibaut n’osait pas regarder Isabelle. Ce qui lui arrivait là était trop beau, trop doux, trop soudain surtout, et il osait à peine y croire.
— C’est si facile de vous aimer, madame ! Pour moi, ce n’est pas cela le plus important : c’est…
— … de savoir si moi je vous aime, peut-être ?
Cette fois il plongea son regard dans les beaux lacs d’azur qui le tentaient :
— Peut-être, émit-il d’une voix si étranglée qu’elle se mit à rire, ce qui tout de suite effaroucha le garçon. Il serait cependant cruel d’en faire un jeu, madame…
— Un jeu ? Je n’ai jamais été aussi sérieuse et je vais vous répondre. Mais penchez-vous un peu : vous êtes décidément trop grand !
Il fit ce qu’elle demandait. Alors elle glissa ses bras autour de son cou que les raides broderies de sa robe griffèrent, mais il n’en sentit rien parce que Isabelle venait de poser ses lèvres sur les siennes après avoir chuchoté :
— Et cessez donc de m’appeler madame quand nous sommes seuls !
Le baiser qu’elle lui donna le bouleversa, tout inexpérimenté qu’il était et même un peu maladroit, mais c’était le premier qu’il recevait et lui eût-il été donné par les savantes houris du paradis de Mahomet qu’il ne l’eût pas grisé davantage. Il fut heureux de s’être gardé pur pour cet instant divin. En effet, et parce qu’il portait en lui cet amour dès avant la puberté, il n’avait jamais voulu répondre aux avances subtiles des dames ou demoiselles de la cour attirées par sa prestance, le contraste entre ses yeux d’acier froid et le charme de son sourire – à commencer par Agnès ! –, et celles plus appuyées et plus crues des filles follieuses au hasard des ruelles de la Ville sainte. Pur il était au moment où il avait reçu la chevalerie par l’épée de Baudouin, pur il était encore à cet instant où Isabelle lui offrait son âme…
Cependant le baiser l’enflamma d’un seul coup. Il referma ses bras autour de sa bien-aimée afin de sentir son Corps contre le sien… et découvrit que c’était impossible : l’empesage de broderies et de pierres qui couvrait la robe en faisait le plus efficace des porte-respect. Contre son visage, Isabelle se mit à rire :
— Tout beau, messire ! Les fiançailles ne sont pas le mariage et vous pouvez constater que les modes de Byzance s’entendent à vous y amener pucelle !
— Sommes-nous donc fiancés ?
Je croyais vous l’avoir fait entendre ? Mais, afin de mieux vous en convaincre, prenez cette bague et gardez-la jusqu’au jour où vous me donnerez l’anneau qui la remplacera.
Elle ôta une de ses bagues – un cercle de turquoises et de petites perles – qu’elle voulut lui passer au doigt, mais cette entreprise-là présentait elle aussi une difficulté insurmontable : aucun des doigts de Thibaut, même l’auriculaire, n’était assez mince pour la recevoir. Il la prit cependant et y posa ses lèvres avec une sorte de piété :
— Je la porterai sur mon cœur, au bout d’une chaîne. Grand merci, douce… Isabelle !
À nouveau elle le baisa sur la bouche, puis s’éloigna en courant comme elle était venue. Thibaut l’entendit encore lancer :
— N’oubliez tout de même pas de dire au roi mon frère que je m’ennuie ici !
L’écho d’une voix grondeuse qui appelait la princesse lui parvint aussitôt et, serrant bien fort la bague dans sa paume, il reprit son chemin vers les défenses du palais sur lesquelles s’étendait un coucher de soleil si glorieux, si doré, si triomphant que le jeune amoureux y vit le plus merveilleux des présages. Fiancé ! Il était le fiancé d’Isabelle, et même si aucun prêtre n’était venu bénir l’anneau qu’elle lui avait donné, même si le roi n’avait rien confirmé, il serait à jamais pour lui le plus sacré des engagements, le plus inviolable des serments.
Il allait atteindre le corps de garde pour prendre l’escalier menant à la grande salle quand un chevalier suivi d’un écuyer et de quatre cavaliers franchit la double herse relevée de l’entrée. Ses armes étaient magnifiques, encore que ternies par la poussière des chemins, mais Thibaut n’eut pas besoin de consulter les symboles brodés sur la cotte ou peintes sur l’écu pour identifier l’arrivant : le profil de faucon que révélait le camail d’acier lui était familier comme appartenant à l’un des plus fidèles soutiens de la couronne, l’un des plus puissants barons aussi : Balian d’Ibelin, l’ex-beau-frère et l’ennemi juré de la « reine mère ». Que venait-il faire ici ?
Apparemment l’arrivant se posait la même question à son sujet car il avait, lui, reconnu le bâtard de Courtenay, mais il était trop courtois pour la formuler. Aussi Thibaut se chargea-t-il de le renseigner :
— Je suis ici de par le roi, seigneur comte, dit-il en souriant. Envoyé extraordinaire en quelque sorte, mais dans le genre discret.
— Il faut qu’il en soit ainsi pour que l’on vous trouve en ce lieu sans escorte, répondit Ibelin aimablement. Cela fait honneur à votre courage car vous êtes encore bien jeune, mais on sait l’estime – justifiée – que vous porte notre sire ! Quant à moi, je suis mon propre envoyé, ajouta-t-il plus sérieusement. Il m’arrive de venir à Naplouse afin que la reine Marie soit toujours au fait de ce qui se passe à la cour. Vous savez que ses amis n’y sont guère bienvenus…
— Vous assurez la liaison ? fit Thibaut avec un bon sourire.
— En quelque sorte. Je me veux ses yeux et ses oreilles afin de pallier toutes les avanies que pourrait lui vouloir dame Agnès.
Thibaut pensa qu’il venait lui annoncer la requête de la Dame du Krak et choisit de ne pas dire qu’elle en était déjà informée. Balian d’Ibelin était un homme réservé, plutôt grave même. Or, à cet instant, il rayonnait d’une joie inconnue et le bâtard ne voulut pas lui gâcher son plaisir. Il salua courtoisement le comte et le laissa poursuivre son chemin vers le logis de la reine.
Il ne le vit pas à la table du souper et s’en étonna, mais pensa qu’il avait tant de choses à dire à la reine Marie qu’elle le retenait encore ou alors qu’il n’avait pas faim. Ce qui n’était pas son cas à lui. L’appétit de Thibaut était en effet sur le point de passer à l’état légendaire, d’autant plus qu’il ne le faisait pas grossir d’une ligne. Il est vrai que sa croissance n’était pas encore achevée !