Le combat dura trois interminables semaines, mais un jour enfin la maladie se retira du corps épuisé comme le flot se retire du rivage que sa colère vient de battre. La fièvre tomba et tout s’apaisa… Hélas, à la douleur muette des deux fidèles, la lèpre, elle, avait gagné du terrain. Des boursouflures étaient apparues aux narines, aux tempes et sur les membres, épaisses et d’un brun cuivré, tandis que sur le corps les taches s’étendaient sans épaisseur. On s’attacha alors à réparer les forces perdues par une nourriture saine, tonique et rafraîchissante.
Vint enfin le jour où Baudouin put se lever, marcher dans la chambre et déclara qu’il fallait cesser de prier pour lui, mais rendre grâces au Seigneur Tout-Puissant qui lui accordait de poursuivre sa tâche pendant quelque temps encore. Pas une seule fois, durant tout ce temps, Sibylle ne s’était approchée de la chambre du malade. Les nouvelles lui étaient portées par l’une de ses femmes qu’elle envoyait auprès de Thibaut, exigeant qu’elles lui soient communiquées à travers la porte car l’écuyer lui non plus ne devait pas s’approcher d’elle. Sa grossesse avançait et il était naturel qu’elle voulût protéger son enfant, mais les bruits du palais étaient venus jusqu’à la chambre de Baudouin, véhiculés par les serviteurs chargés du nettoyage : la jeune veuve, toutes nausées abolies, avait recouvré sa belle santé et s’impatientait à présent d’être retenue à Ascalon. Elle souhaitait que l’on conduisît le corps de Guillaume à Jérusalem pour y recevoir sa sépulture et gagner ensuite, avant les fortes chaleurs de l’été, le petit palais de Jaffa, en bord de mer lui aussi, mais où rien ne lui rappellerait les jours pénibles d’Ascalon. C’était tout à fait dans sa manière égoïste de réagir devant le deuil ou la souffrance des autres et Thibaut, qui la connaissait bien, était persuadé qu’une fois l’enfant venu au monde elle n’aurait de cesse qu’on lui trouve un nouvel époux aussi beau et aussi vaillant au déduit que l’avait été le pauvre Guillaume déjà oublié sans doute. Comme dame Nature et dame Agnès, Sibylle avait horreur du vide…
La convalescence de Baudouin se poursuivait cahin-caha dans un corps déjà tant éprouvé quand deux nouvelles franchirent les portes d’Ascalon, fermées sur l’ordre du roi pour éviter que l’épidémie – plusieurs personnes étaient mortes après Guillaume de Montferrat – ne se propage. D’abord, la flotte de guerre byzantine venait de rejoindre, dans le port d’Acre, les navires du protosébaste et elle était d’importance : plusieurs dizaines de dromons, ces énormes coques cuirassées qui transportaient des troupes, mais aussi les lourdes machines de siège, les catapultes et les tubes de fer vomissant le feu grégeois, cette arme redoutable dont les flammes pouvaient incendier n’importe quel objectif et que l’eau n’éteignait pas car elles pouvaient courir sur la mer ; il y avait aussi des galères rapides et des navires de débarquement dont l’arrière s’abattait sur le rivage pour y jeter leur chargement d’hommes. Plusieurs hauts personnages de l’empire les commandaient et ceux-ci ne cachaient pas leur impatience de s’adjoindre les forces promises jadis par le roi Amaury et d’aller attaquer Saladin sur sa terre d’Egypte. En attendant, tout ce monde créait dans le port d’Acre une agitation et un désordre que la longue absence du roi autorisait.
La seconde nouvelle était de moindre importance encore qu’elle relevât du même processus d’absence : Etiennette de Milly, la Dame du Krak, venait d’épouser Renaud de Châtillon.
— Sans mon aveu ! gronda Baudouin. Ces gens-là me croient-ils déjà mort pour se conduire comme si je n’existais plus ? Il faut rentrer à Jérusalem. Et vite !
— Vous êtes encore faible, sire ! objecta Joad ben Ezra. Au moins, acceptez de faire le chemin en litière !
— Comme une femme, ma sœur par exemple qui devra suivre le corps de son époux ? Jamais ! Surtout en de telles circonstances ! Je ferai la route à cheval !
Ordre fut donc donné de tout préparer pour le départ. Le roi escorterait lui-même la dépouille mortelle de son beau-frère jusqu’à la chapelle des Chevaliers de l’Hôpital dont la maison était proche du Saint-Sépulcre, où Guillaume de Tyr célébrerait les obsèques et où le défunt reposerait pour l’éternité en compagnie de sa longue épée devenue inutile.
Le matin du départ, Baudouin, pour la première fois, demanda un miroir. Déjà revêtu du long surcot armorié passé sur le haubert, il se tenait debout près d’une fenêtre dans la claire lumière du matin et, sans se retourner, tendit la main pour saisir l’objet demandé. Enfin il se regarda mais sans que l’on pût voir trembler sa main ou frissonner sa haute silhouette. Il n’eut même pas un soupir tandis que durant une interminable minute, il scrutait son visage. Enfin il rendit le miroir à Thibaut mais ordonna :
— Va me chercher un voile !
— Un voile ?
— Oui. Est-ce si difficile à comprendre ? Une mousseline suffira… pour le moment. Mais blanche !
Un peu plus tard, Thibaut, crispé, rapportait ce qu’on lui demandait : l’une de ces écharpes transparentes dont les dames s’enveloppaient la tête et les épaules. Baudouin prit l’étoffe, trop longue pour ce qu’il voulait en faire, la trancha en deux sur le fil de son épée, s’en enveloppa la tête et ordonna que l’on pose dessus le heaume couronné sans ventail qu’il portait lorsqu’il n’allait pas au combat.
— Bientôt, dit-il – et sa voix était calme et unie comme l’eau d’un lac –, je n’aurai plus de visage acceptable. Mieux vaut que je n’en aie plus du tout pour personne. Sauf Marietta ! Je ne suis pas sûr que ma mère le supporterait, elle pour qui la beauté est la seule raison d’être !
— Mais moi je ne suis pas elle ! Mais moi je vous vénère et je vous aime, cria Thibaut soudain hors de lui. Votre visage ne m’effraie pas.
— Pas encore parce que tu y es habitué, mais cela viendra.
— Jamais ! Imaginez qu’au cours d’une bataille ma figure soit détruite : me rejetteriez-vous ?
— Tu sais bien que non.
— Alors pourquoi voulez-vous me rejeter maintenant ? Car c’est à quoi cela revient si vous ne voulez plus me montrer votre visage. Comment vous soigner ? Comment vous servir en ce cas ? Aurais-je démérité ?
— Ne pose pas de questions stupides ! Tu viens de te battre durant des jours pour sauver ma misérable vie. Je t’en remercie au nom de mon royaume… comme je te remercie aussi, Joad ben Ezra, ajouta-t-il en se tournant vers le médecin qui l’observait, bras croisés sur la poitrine, en triturant un bout de sa barbe. Je saurai te payer de ta peine.
— Si vous continuez d’accepter mes soins, je serai payé au centuple. Oh, je ne suis pas indifférent aux biens terrestres, mais, sire, je suis médecin avant tout et vous représentez le cas le plus fascinant de toute ma carrière, répondit-il avec dans les yeux une étincelle malicieuse. Et à moi non plus vous ne cacherez pas votre visage parce que je veux combattre le mal pied à pied, et si le Très-Haut le veut…
Baudouin garda le silence un instant, appréciant à leur valeur ces dévouements dont il n’aurait sans doute jamais douté sans le choc émotionnel ressenti en découvrant dans le miroir que son visage avait commencé sa destruction. Peut-être qu’au fond de lui-même il n’y avait jamais cru et sa décision de porter désormais un voile venait certainement du besoin de cacher les traces de son désespoir plus encore que les ravages de la lèpre.
— Merci ! dit-il enfin, et il se dirigea vers l’escalier.
Quand il parut dans la cour sous les rayons du soleil une sorte de frisson passa sur ces hommes en armes qui l’attendaient rangés autour du chariot tendu de noir où reposait le corps du défunt. La vue du léger tissu, immaculé et ondoyant, qu’encadrait l’acier du casque couronné d’or et qui changeait le visage en une brume neigeuse les frappa de plein fouet. Certains se signèrent, comprenant ce que cela signifiait. Sans se soucier de la douleur soudaine qu’il ressentit à la hanche, Baudouin enfourcha Sultan qu’il fit volter, cabrer même, puis il le calma en flattant son encolure soyeuse. Sa voix s’éleva, sonore et grave, tandis qu’il tirait son épée et la brandissait :