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Aussi quand le dernier messager de Flandre à Jérusalem, Robert de Béthune, revint lui annoncer que Doukas et l’Ange étaient prêts à modifier leurs plans et à attendre son bon vouloir pour peu qu’il s’engageât par serment à les accompagner en Égypte ou, s’il était empêché par la maladie, à laisser partir ses hommes, répondit-il avec fureur par un refus aussi obstiné que définitif. Il irait guerroyer contre l’Islam avec qui lui conviendrait et quand il lui plairait !

Cependant, dans les jardins du palais, Thibaut retrouvait Isabelle près de ces mêmes cyprès qui avaient été témoins de leur engagement. Elle avait grandi et elle était plus ravissante encore qu’au soir du baiser donné. La nature semblait décidée à lui épargner les angles et les gaucheries de l’adolescence : ce qui aurait dû être aigu se traduisait chez elle en fragile délicatesse, mais le discours qu’elle lui tint n’avait rien de fragile :

— Eh bien, messire Thibaut, que devient votre promesse de nous faire regagner Jérusalem ? Voilà que vous vous mêlez de marier ma mère au seigneur d’Ibelin et qu’apparemment il est venu ici pour y rester ?

— Je n’ai rien promis de tel, il me semble ? protesta le jeune homme outré de tant de mauvaise foi. J’ai dit seulement que je serais infiniment heureux de vous revoir auprès de votre frère. Quant à marier la reine, je ne suis dans cette affaire que le témoin du roi ! Il se peut d’ailleurs que vous ne restiez pas ici. Vous irez peut-être à Ibelin.

— Je ne sais même pas où cela se trouve. Un trou perdu sans doute ? Et qui pourrait me faire regretter Naplouse.

Puis, se calmant et changeant de ton, elle demanda :

— Comment va-t-il ?

— Qui, madame ?

— Ne faites pas l’âne ! Mon cher Baudouin, bien sûr.

Son inquiétude faisait trembler sa voix. Ses beaux yeux imploraient une réponse réconfortante, mais Thibaut détourna son regard :

— Pas bien ! Le mal qu’il a pris en Ascalon du défunt marquis de Montferrat a manqué le tuer, mais n’a pas tué la lèpre dont il souffre plus que jamais. Son visage est attaqué, comme ses mains et ses pieds, et il le cache désormais sous un voile blanc.

— Oh, mon Dieu !

Au cri de douleur d’Isabelle, un autre fit écho, suivi de sanglots plus déchirants encore… Ils venaient de derrière un buisson que Thibaut franchit, suivi de la princesse. Ariane était là, à genoux sur le sable de l’allée et quasi prosternée, son visage caché dans ses mains crispées, image vivante et pitoyable du désespoir. Aussitôt Isabelle se laissa tomber près d’elle et la prit dans ses bras pour la bercer, mais releva son menton pour regarder Thibaut :

— Elle était là, Bonne Mère de Jésus ! Vous n’imaginez pas, Thibaut, combien elle l’aime !

— Je le sais, madame… mieux encore que vous, peut-être, mais je ne regrette pas qu’elle sache dès à présent à quoi s’en tenir. De toute façon, il me fallait le lui dire et, au moins, à cette heure vous êtes là pour adoucir le coup. Non, je ne regrette pas qu’elle ait entendu.

Un long moment, tous deux restèrent muets. Isabelle caressait doucement les cheveux d’Ariane dont le chapel rouge et le voile avaient glissé. Elle pleurait, elle aussi, et Thibaut les regardait, navré. Isabelle dit enfin :

— Je l’aime beaucoup, vous savez ? Pas au début, parce que je la croyais votre douce amie en dépit de ce…

— De ce que je vous ai avoué… et de cet anneau que je porte toujours au cou ? Oh, Isabelle !

— Je pensais qu’elle l’avait été et que par chevalerie vous vouliez la protéger, mais une nuit je l’ai entendue pleurer et elle m’a tout dit. Aussi m’est-elle devenue chère, comme une sœur puisque son être entier est à mon frère.

La voix d’Ariane se fit alors entendre, suppliante et désolée :

— Ramenez-moi auprès de lui, messire ! S’il souffre à ce point, il a plus que jamais besoin de se savoir aimé…

— Marietta le soigne mieux qu’une mère et moi je suis là aussi. Nous l’aimons tous les deux. J’admets qu’il en a besoin, car nous n’avons plus de cette huile et de ces graines qui retardaient le mal. La caravane n’est jamais arrivée et celle envoyée par Guillaume de Tyr pas encore revenue. Vous voyez, je vous dis tout.

— Si c’est votre manière de chercher à la décourager, fit Isabelle acerbe, ce n’est pas la bonne !

En effet, Ariane se redressait, visiblement prête à livrer bataille :

— Alors il faut que j’y aille ! Nous autres gens d’Arménie avons nos remèdes appris dans nos montagnes. Il en est que l’on pourrait essayer…

— Non, coupa Thibaut, pensant que la discussion avait assez duré et qu’il fallait y mettre fin. Non, vous ne le soignerez pas parce qu’il ne l’acceptera pas. Surtout de vous ! Je vous ai dit qu’il cachait son visage sous un voile : pensez-vous qu’il vous permettrait de le soulever ? Seule la main divine du Christ pourrait tout effacer et vous n’êtes pas le Christ. Vous ne pouvez rien, sinon aggraver sa souffrance !

— Devez-vous vraiment être aussi brutal ? s’insurgea la princesse. Ayez au moins un peu de pitié !

— J’en ai, mais pas pour elle ! Votre frère, madame, a l’âme trop haute pour accepter compassion ou attendrissements alors qu’il rassemble ses forces pour poursuivre sa mission royale. Et savez-vous pourquoi il les accepterait moins de cette jeune fille que de quiconque ?

— Pourquoi ?

— Parce qu’il l’aime ! Aussi, Ariane, resterez-vous là où il vous a mise, ajouta-t-il en revenant à la jeune fille qui l’écoutait, muette. Vous lui obéirez parce que c’est sa volonté ! Et que moi, Thibaut de Courtenay, je ne vous aiderai jamais à la transgresser !

— Même si c’est moi qui vous en prie ? murmura Isabelle.

Il venait de saluer, il allait s’éloigner. La phrase l’atteignit comme une flèche. Il s’arrêta, puis revint mettre genou en terre devant elle, se pencha, prit l’ourlet de sa robe de samit vert raidie par le lacis serré de ses broderies d’or dessinant des fleurs dont le cœur était fait de pierres fines, et le porta à ses lèvres :

— Je suis à jamais votre chevalier, gracieuse dame, et vos désirs me sont aussi sacrés que la loi divine… sauf s’il leur arrive de contrarier les ordres de mon seigneur et roi. Là où il en est, il ne se soucie plus que de la gloire de Dieu et de la sauvegarde du royaume. Il a besoin, pour cette tâche, de toutes les forces qui lui restent : ne l’en privez pas !

Un instant, la petite princesse contempla le jeune homme quasi prosterné à ses pieds. S’il l’avait regardée, il eût vu des larmes glisser sur sa joue. Enfin, elle étendit sa main pour lui toucher l’épaule et l’y appuya :

— À Dieu ne plaise, mon ami, que je veuille ajouter à ses tourments. Dites-lui qu’il sera obéi, mais qu’il n’oublie pas que je suis sa sœur tendre et fidèle… et que je garde auprès de moi un cœur qui est tout à lui !

— Et votre cœur à vous, madame, saurez-vous me le garder par-delà le temps ? Il se peut que de nombreux jours s’écoulent avant que j’aie le bonheur de vous revoir.

— Je ne reprends jamais ce que je donne, Thibaut ! Et je saurai patienter… Vous aussi, j’espère ?

Sans attendre la réponse, elle se pencha vers lui, lui posa un baiser sur les lèvres, puis, saisissant la main d’une Ariane enfermée dans son rêve intérieur, elle s’enfuit en courant vers les portiques du palais. Alors il se releva :