— À jamais, Isabelle ! cria-t-il dans le vent. À jamais je suis à vous !
Quelques jours plus tard, le mariage de Marie Comnène et de Balian d’Ibelin dûment béni et consommé, Thibaut de Courtenay quittait Naplouse peu après l’ouverture des portes, au moment où le soleil accrochait ses premiers rayons à la cime du mont Garizim. La ville samaritaine avait retrouvé son calme : Philippe d’Alsace et ses gens en étaient partis peu après l’arrivée du « fiancé » se dirigeant vers le nord…
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Le roi-chevalier et la gloire
L’un des chevaux de son escorte s’étant déferré, Thibaut s’arrêta au bourg de Belin pour remédier à cet accident. Tandis que ses hommes s’en occupaient, le bâtard s’approcha d’une fontaine qui se trouvait en une belle place abritée par deux sycomores… Il y avait là un homme qui, assis sur une pierre, mangeait un quignon de pain auquel il ajoutait de minces tranches d’un gros oignon roux coupées contre son pouce à l’aide d’un couteau presque aussi long qu’un glaive romain. Il faisait preuve d’une grande dextérité à cet exercice, après quoi il mastiquait lentement, en homme qui sait la valeur de la nourriture. Thibaut s’approcha de lui, aussi fasciné par l’aspect du personnage que par sa façon de manger. Il faut dire qu’il était pittoresque. À cause de l’abondance de cheveux et de barbe fauves dont s’ornait un visage d’où sortait un nez qu’un coup de soleil faisait peler, à cause aussi de l’épaisseur de ses larges mains, on aurait pu le prendre pour un paysan. Il en avait l’attitude patiente, légèrement bovine, et s’il n’avait porté haubert et capuche de mailles, s’il n’y avait eu, accroché à l’arbre dont un vigoureux cheval occupait l’ombre, un long écu en forme d’amande sur lequel trois énormes trèfles de sinople(13) s’épanouissaient sur un champ d’azur, la balance de Thibaut eût penché de ce côté. Restait à savoir d’où venait ce chevalier solitaire et où il allait, car le jeune homme ne se souvenait pas de l’avoir jamais vu.
Il le salua courtoisement en s’excusant d’interrompre son repas, mais dans l’intention de lui rendre un service quelconque, et comme l’œil céruléen du personnage le fixait d’un air interrogateur, il se présenta :
— J’ai nom Thibaut de Courtenay et le grand honneur d’être l’écuyer de notre sire Baudouin, quatrième du nom, par la grâce de Dieu roi de Jérusalem.
— Le lépreux ?
— Oui, le lépreux, mais de cœur plus noble et plus vaillant que bien des gens en bonne santé ! riposta Thibaut qui sentait déjà la moutarde lui monter au nez.
Ce dont l’autre ne s’émut pas.
— Ce que j’en disais, ce n’était pas dénigrement mais pour qu’il n’y ait pas d’erreur, fit-il en chassant les miettes attachées à sa barbe avant de déplier une carcasse en face de laquelle Thibaut eut l’impression de rétrécir. Je suis Adam Pellicorne, seigneur de Dury en Vermandois, déclara-t-il.
— En Vermandois ? Vous êtes des gens du comte de Flandre alors ?
— J’étais !
— Vous étiez ? Comment l’entendez-vous ?
— J’entends que je ne le suis plus parce que je ne veux plus l’être.
— En vérité ? Et le serment féodal, alors ?
— Ce n’est pas devant lui que j’ai prêté serment mais devant monseigneur Rodolphe, comte de Vermandois, son beau-père qui n’est pas là… et surtout devant Dieu ! C’est au service du Christ-Roi que je suis venu mettre ma lance et mon épée, pas à celui de je ne sais quel comte de Tripoli ou prince d’Antioche désireux de récupérer les terres que lui ont reprises les Sarrasins !
Et d’expliquer que l’avant-veille, Philippe d’Alsace était parti pour le château de Tibériade, fief de la comtesse de Tripoli, où il était attendu. Et cela avec tout son monde auquel venaient de se joindre nombre de barons et hommes d’armes du royaume, ainsi qu’une centaine de Templiers et davantage encore d’Hospitaliers – ceux-ci proches du comte de Tripoli qui utilisait volontiers leur puissante forteresse de Kalaat el-Hosn (le Krak des Chevaliers) comme base de départ pour ses expéditions. Le prince d’Antioche, Bohémond III, devait les accompagner afin que tout ce monde lui reconquière Harenc, fief de sa femme. Raymond de Tripoli, lui, souhaitait reprendre le contrôle de la vallée de l’Oronte tout entière.
— Et moi, conclut le chevalier Pellicorne, je suis venu ici pour prier au Saint Tombeau, me faire pardonner mes péchés, recueillir des grâces et veiller à la défense de la Cité sainte ainsi que du royaume franc. Alors je retourne à Jérusalem !
Mais Thibaut n’écoutait plus, occupé qu’il était à peser l’incroyable information que le géant venait de lâcher en toute innocence. Il n’était pas possible que tous ces gens représentant une bonne partie des troupes dont disposait le roi en temps de paix et plus encore en temps de guerre soient partis courir les aventures en Syrie pour le profit personnel de hauts seigneurs, dont l’un, surtout, semblait avoir oublié qu’il avait été régent du royaume il n’y avait pas si longtemps. Baudouin ne pouvait pas leur avoir accordé cette permission suicidaire… ou alors c’est qu’il était mourant !
Cette idée le suffoqua, mais sa réaction fut immédiate :
— Vous voulez servir le royaume ? Alors vous me suivez et vite ! Nous n’avons pas de temps à perdre !
— Où allons-nous ?
— Chez le roi ! Quelque chose me dit qu’il a besoin d’aide.
Et il courut rejoindre son escorte en criant « À cheval ! » à s’en faire éclater les poumons. Le chemin restant entre Belin et Jérusalem – une lieue et demie environ – fut parcouru à un train d’enfer. Sans demander plus d’explications, Adam Pellicorne suivit : c’était un homme plutôt lent, mais il aimait ceux qui savaient prendre des décisions rapides et ce garçon lui plaisait.
Arrivé en vue des remparts, Thibaut respira mieux : la ville semblait paisible. Aucun signe de deuil ne s’y montrait et, sur la tour de David, la bannière royale flottait doucement au vent d’automne. Donc Baudouin était toujours vivant. Même tranquillité dans le dédale des rues où aucun portail d’église ou de couvent n’était ouvert sur la clameur des grandes prières publiques rituelles lorsqu’un souverain ; entrait en agonie. Un peu partout chacun vaquait à ses occupations.
Des éclats de voix l’atteignirent dès la cour du Figuier au moment où, suivi de la nouvelle recrue bien décidée à ne pas le lâcher d’une semelle, il allait grimper chez le roi. Une voix épaisse et cependant criarde qu’il n’eut aucune peine à identifier : Jocelin de Courtenay ! Apparemment il était fort en colère. D’autant plus qu’il ne devait pas être à jeun : c’était dans la dive bouteille que le Sénéchal puisait le peu de courage dont il était capable :
— Vous nous avez trahis ! braillait-il. Vous avez trahi… toute… la famille ! C’était si difficile de faire un peu la… volonté du… comte de Flandre qui est… hic !… bien vivant alors que vous êtes… à moitié mort ? Vous ne pouviez pas lui dire… d’aller me reconquérir mes comtés au lieu de le laisser… s’acoquiner avec… Tri… Tripoli ?… Hein, mon beau neveu… pou… pourri ? Mais ça peut… s’arranger, hein ?
Thibaut monta quatre à quatre et tomba comme la foudre dans la chambre de Baudouin. Ce qu’il vit lui fit dresser les cheveux sur la tête : du roi il ne voyait que les pieds dépassant de la bure blanche de la robe. Le reste disparaissait sous la masse rouge et or du Sénéchal qui lui mettait un poignard sous la gorge. Alors, retrouvant intacte sa fureur de la nuit du viol, l’écuyer fonça, voulut empoigner le personnage par le col de son ample vêtement, mais celui-ci avait engraissé. En outre, il se cramponnait d’une main au lourd siège d’ébène. Celle de Thibaut ne réussit pas sa prise sur le drap de soie et l’écuyer glissa. Ce que voyant, Adam Pellicorne arriva à la rescousse sans se poser de questions : l’une de ses lourdes paumes s’abattit sur Courtenay à la hauteur du cou, l’autre accrocha la ceinture et il souleva le personnage aussi aisément qu’il l’eût fait d’un tapis, recula de trois pas puis le laissa tomber presque aux pieds du roi où il s’étala comme une énorme fraise écrasée.