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Autre problème : l’état de santé du Connétable. Chef naturel des armées, le vieux et valeureux Onfroi de Toron s’était laissé aller à une grave imprudence : l’année précédente il s’était remarié à Philippa, la plus jeune sœur de Bohémond d’Antioche, qui elle-même relevait d’une aventure sentimentale avec l’universel Andronic Comnène et se laissait mourir de langueur. Les quelques excès dus à un mariage avec une trop jeune personne joints à la douleur de voir celle-ci se dessécher pour un autre menaient tout doucement le chef régulier des armées au tombeau. Mais mener l’ost au combat, Baudouin savait faire cela depuis l’âge de quatorze ans. Il n’hésita pas, rassembla tout ce qu’il put trouver de chevaliers – entre deux et trois cents ! –, alla au Saint-Sépulcre prendre la Vraie Croix qu’allait porter Aubert, évêque de Bethléem, invoqua l’aide de Dieu, fit allumer un bûcher sur la tour de David, sauta à cheval au milieu des lamentations des femmes, et prit avec sa petite troupe le chemin de la côte puisque, selon les nouvelles, Saladin choisissait d’arriver par là.

Talonné par l’obsession de le devancer, le roi galopa sans désemparer jusqu’à Ascalon dont les portes s’ouvrirent devant lui avec soulagement. Ascalon, Baudouin le savait, c’était la croisée des chemins. Dieu avait permis qu’il y entrât avant Saladin. La ville était déjà en défense et le roi pensait disposer d’un temps, celui que le sultan mettrait à investir Gaza. Aux mains des Templiers dont la valeur n’avait jamais été mise en doute, la ville résisterait et donnerait aux renforts espérés le temps d’arriver. En effet, avant de quitter Jérusalem, le roi avait convoqué le ban et l’arrière-ban : autrement dit, tous les hommes capables de se servir d’une arme devaient le rejoindre. Ce dont il ne doutait pas et, en effet, de tous les points du royaume des milices urbaines, des chevaliers, des volontaires et même des bourgeois se mettaient en route…

Seulement Saladin était imprévisible et d’autant plus qu’il ne communiquait pas ses décisions, ce qui ne simplifiait pas le travail des espions francs. Ce qu’il voulait, c’était Jérusalem et il entendait ne s’arrêter en chemin que le strict nécessaire. Aussi avait-il dédaigné Daron et Gaza : du haut de la maîtresse tour de cette ville, Odon de Saint-Amand stupéfait regarda passer sous son nez, sans même qu’elle lui accorde un regard, l’avalanche des cavaliers d’Allah.

Or, entre Gaza et Ascalon, il n’y avait que deux lieues…

Au matin, Baudouin qui avait passé une partie de sa nuit à inspecter les défenses et les ressources de la ville faisait encore une fois le tour des remparts suivi de Thibaut, d’Adam et de Renaud de Sidon, le valeureux époux d’Agnès qui la voyait si peu. Le temps était frais et le ciel charriait des nuages venus de la mer. Appuyé à un créneau, le roi ôta son camail d’acier et, tourné vers la campagne, souleva un instant son voile pour laisser le vent caresser son visage. Il tournait le dos aux trois autres et seul Dieu pouvait voir les ravages de sa face. Dans un instant, il allait prendre un peu de repos, manger quelque chose… mais un cri de Renaud de Sidon balaya cet espoir :

— Sire ! Regardez ! Ils arrivent !

Au sud, un épais nuage de poussière traversé d’éclairs bouchait l’horizon et progressait à vive allure. Le galop forcené des chevaux faisait rouler le tonnerre à ras de terre et c’était comme une lame de fond, un raz de marée de fer sous les bannières vertes du Prophète et les étendards noirs que le lointain calife de Bagdad, Commandeur des Croyants, envoyait traditionnellement aux chefs illustres capables de porter au plus haut l’épée de l’Islam. Devant eux fuyaient les paysans qui n’avaient pas encore cherché refuge dans les murs d’Ascalon. On les voyait tomber, on entendait leurs cris quand frappaient les cimeterres et bientôt la vague énorme vint battre les murailles elles-mêmes tandis que la campagne où s’allumaient des incendies disparaissait sous la fumée.

Baudouin avait remis en place le voile blanc, le camail et le heaume couronné qu’il avait tout à l’heure posé sur le créneau. Il était seul à présent, ayant déjà distribué ses ordres à son entourage. Sa haute et fière silhouette se découpait sur l’échancrure bleue du ciel. C’est alors qu’il vit Saladin s’avancer vers le pied du rempart. Sa garde mamelouke(15) aux tuniques de soie jaune safran glissant sur les hauberts de mailles, jaune comme l’étendard que portait l’un d’eux, soulignait sa présence mais, de toute façon, Baudouin l’aurait reconnu. Il savait à quoi ressemblait ce Kurde de trente-neuf ans – plus du double de ses dix-sept années ! – au visage basané, aux yeux bruns un peu enfoncés, à la longue barbe brune à deux pointes que rejoignait la moustache courbe. Son casque rond était surmonté d’une pointe et entouré d’un turban, blanc comme la robe de son coursier arabe. Sur ses vêtements et même sur sa cotte de mailles il portait le kazâghand, sorte de cuirasse d’épais tissu brun piqué et rembourré qu’il ne quittait ni jour ni nuit.

Un moment les deux hommes se regardèrent, le sultan cherchant à percer le secret de cette mousseline blanche dissimulant le visage du lépreux. À cet instant, Thibaut qui remontait sur le rempart vit que le roi était seul face à cette mer humaine, arracha l’arc des mains d’un homme d’armes et voulut se placer auprès de lui, mais Baudouin l’écarta d’un geste autoritaire. Puis, sans quitter Saladin des yeux, il leva le bras, un doigt vers le ciel comme pour en appeler à la justice de Dieu. Le sultan alors désigna son armée d’un ample geste, sourit, puis fit volter son cheval et s’éloigna vers la petite éminence où l’on allait planter sa tente.

Ce qui suivit fut affreux. Inconscients de la présence, plus proche que prévu, de l’ennemi, ceux du ban et de l’arrière-ban appelés par le roi arrivèrent par petits groupes. Ils furent vite noyés sous le nombre. Du haut de son rempart, Baudouin put les voir ligotés et parqués comme du bétail. Incapable de supporter ce spectacle et dans l’espoir de les délivrer, il tenta une sortie à la tête d’une centaine de cavaliers mais, en dépit de la vaillance déployée, c’était la lutte du pot de terre contre le pot de fer et, pour éviter de se faire tuer sur place sans profit pour les prisonniers, il fallut bien rentrer dans la ville tandis que la nuit commençait à tomber.

Durant cette nuit, si Baudouin réussit à dormir, c’est parce que la fatigue le terrassa. Encore ne lui accorda-t-il que trois heures. Sa sensibilité extrême lui soufflait que, dans sa grande tente jaune, Saladin ne dormait pas non plus ; mais, chez le sultan, cette veille était due à l’excitation du triomphe proche. Bientôt, demain peut-être, il entrerait à Jérusalem pendant que le petit roi resterait prisonnier d’Ascalon où on laisserait juste ce qu’il fallait pour l’empêcher d’en sortir. Déjà et avant même d’investir la petite ville, il avait détaché la plus grande partie de son avant-garde sous les ordres d’un renégat arménien nommé Ivelain qui devait nettoyer le terrain devant lui, tuer et brûler tout ce qu’il trouverait sur son passage. Saladin n’avait qu’à tendre la main à présent et cueillir le royaume franc comme un fruit mûr… Aussi, quand au lever du soleil il sortit de sa tente pour s’agenouiller sur son tapis de soie et prier la face tournée vers La Mecque, sa décision était-elle prise. Il partirait dans la journée et poursuivrait son chemin. Allah – que son nom soit trois fois béni ! – lui avait d’ores et déjà donné la victoire. Il ne lui restait plus qu’à en recevoir les lauriers sur le tombeau du Christ.

Cependant, en contemplant la foule étendue devant lui, il s’avisa que les nombreux prisonniers faits la veille allaient le gêner dans sa marche triomphale. Ils étaient en effet des centaines. Alors il ordonna :