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— Tuez-les tous !

L’un après l’autre ces malheureux furent amenés devant la ville – hors de portée des flèches ! – et leurs têtes tombèrent sous les cimeterres des bourreaux, et leur sang abreuva la terre ravagée et sur sa tour, au milieu de ses soldats impuissants, Baudouin pleura de douleur et d’indignation à la vue de ce crime qui violait toutes les lois de la chevalerie et même de la guerre, ordonné cependant par un homme qui se voulait grand et magnanime en toutes choses, mais qui, à cet instant, laissait remonter sa cruauté et son indifférence à la vie humaine. Seul fut épargné un petit groupe de bourgeois de Jérusalem dont il espérait tirer une belle rançon. Ceux-là il décida de les emmener et les fit lier sur le dos des chameaux. Après quoi, avec un geste d’adieu ironique en direction de la cité, Saladin monta à cheval pour poursuivre vers le nord son chemin triomphal. Il avait toute confiance dans les talents d’Ivelain. À cette heure celui-ci devait avoir incendié Ramla et Lydda et Arsuf, afin d’ouvrir devant son maître la route de la capitale. Mais il n’est jamais bon de mépriser un ennemi et l’ivresse du triomphe lui montait peut-être à la tête un peu trop vite, car tandis que tombaient celles des captifs, Baudouin n’était pas resté inactif. Un messager était parti pour Gaza porter au Maître du Temple l’ordre de rallier puis, quand il observa le départ du sultan, il rassembla ses chevaliers :

— Saladin nous dédaigne au point de ne pas se garder car il a dispersé ses forces. Il n’a auprès de lui que ses mamelouks et quelques troupes légères. Si nous réussissons à sortir d’ici et à le surprendre, avec l’aide de Dieu, nous pourrions le vaincre. Il nous serait ensuite facile d’exterminer les groupes qui ravagent nos campagnes. Pour ce qui est de moi, je préfère mourir bellement l’épée à la main que laisser ce démon réduire mon royaume en cendres, quel que soit le nombre de ses soldats ! Monseigneur Aubert, ajouta-t-il en se tournant vers l’évêque de Bethléem, veuillez quérir la Sainte Croix !

Quand elle fut là, tous s’agenouillèrent devant elle, implorant le Dieu Tout-Puissant de les assister dans l’extrémité où se trouvait le royaume et de donner force à ses défenseurs. Puis l’évêque les bénit, le roi baisa le pied de la Croix. Et tous se sentirent emplis de force et d’espérance. En ce danger extrême, ils retrouvaient intacts en eux la foi de leurs pères et le désir ardent de se dévouer à la gloire de Dieu et à la sauvegarde de la Terre Sainte. Une fois encore, Baudouin cria :

— À cheval !

Et ils se dirigèrent vers la porte de Jaffa, celle qui donnait accès au chemin du littoral. L’impétuosité de leur sortie fut telle qu’elle balaya comme fétus les quelques troupes, par ailleurs repues de butin et de mangeaille, que Saladin avait laissées là comme par mégarde. Ils se dirigèrent à leur tour vers le nord mais en suivant une route parallèle à celle du sultan. Sans rien rencontrer d’autre que les ravages causés par la fureur des gens d’Ivelain, Baudouin passa à Ibelin où arrivait Balian accouru de Naplouse, Ramla incendiée où grâce à son seigneur Baudouin, l’amoureux transi de Sibylle, la population réfugiée au château de Mirabel et sur le toit de la cathédrale était sauve. Puis la petite armée infléchit sa route vers Jérusalem pour couper celle de Saladin dans les monts de Judée. C’est là que la rejoignirent les Templiers d’Odon de Saint-Amand qui pour une fois avait obéi. Ils n’étaient qu’une poignée, mais c’était déjà quelque chose. Et surtout apparut alors une autre petite troupe, et celle-là c’était Renaud de Châtillon qui la commandait. Du haut de son cheval il cria :

— Me voici, mon roi ! Par la grâce de Dieu vous êtes sauf ! À nous deux nous allons faire payer à Saladin ce qu’il vient d’infliger au pays !

Puis il mit pied à terre, vint à Baudouin qui en fit autant et les deux hommes s’accolèrent après que Renaud eut plié le genou.

— J’ai toujours su, messire Renaud, dit le roi, que votre vaillance et votre loyauté ne feraient jamais défaut à l’heure du péril.

C’était le vendredi – jour saint pour les musulmans – 25 novembre, fête de sainte Catherine pour les chrétiens. Il était une heure de l’après-midi quand, devant le tell de Montgisard, à environ deux lieues de Ramla, le roi et les siens virent sortir de la légère brume les étendards du sultan qui avait réussi à rassembler son armée éparpillée. Quand Baudouin et les siens fondirent sur lui, il s’engageait dans le lit encaissé de l’oued. La surprise joua à plein, le sultan étant à cent lieues d’imaginer que le pauvre roi de Jérusalem qu’il croyait enfermé dans les murailles d’Ascalon en face des têtes coupées de ses sujets pût se trouver là, l’épée à la main, à la tête d’une horde déchaînée. Assaillis furieusement, ses fiers mamelouks lâchèrent pied et furent en grande partie massacrés par Baudouin et Renaud qui se taillaient un chemin parmi eux. « Jamais Roland ni Olivier ne firent tant d’armes à Roncevaux que n’en fit Baudouin à Ramla en ce jour avec l’aide de Dieu et de monseigneur saint Georges qui fut en la bataille », devait écrire plus tard Guillaume de Tyr. Il est vrai que le roi semblait doué d’ubiquité et que sous sa couronne d’or et dans son armure souillée de poussière et de sang, il galvanisait les courages. En admettant que ceux-ci en eussent besoin. Son bras semblait infatigable au point que certains prétendirent que saint Georges en effet combattait en personne sous le voile blanc du lépreux. Auprès de lui, dont ils s’efforçaient de protéger les arrières, Thibaut et Adam se battaient avec la joie que donne le parfum de la victoire lorsqu’il vous arrive aux narines. Quant à Renaud de Châtillon, il combattit comme un démon avec un héroïsme qui forçait l’admiration. Il se vengeait là de quinze années à croupir dans les geôles d’Alep et son épée faisait voler joyeusement les têtes autour de lui.

Le sang coulait à grandes rigoles à travers champs. Cette petite troupe de cinq cents hommes dominée par l’image lumineuse de la Vraie Croix s’enfonçait comme un bélier dans l’armée musulmane quand le vent se mit de la partie, soufflant au dos des chrétiens des nuages de sable qui précipitèrent la déroute des musulmans. Car c’en fut une, et mémorable. Devant la vaillante petite armée de Baudouin, la belle machine de guerre de Saladin s’émiettait, s’éparpillait. Lui-même, soudain, se trouva seul…

Il vit alors un cavalier ennemi foncer sur lui, la lance en avant, suivi de deux autres guerriers, mais le heaume du premier portait couronne. Il sut alors qui était celui qui allait le tuer car il était lui-même désarmé. Il attendit. Ce que voyant, Baudouin jeta sa lance et reprit son épée, puis calma son cheval et vint en face de celui qui l’avait défié si cruellement. Un instant, comme l’avant-veille à Ascalon, ils se regardèrent avec une intensité quasi palpable et Saladin put contempler, à nu, le visage ravagé du roi lépreux, mais aussi ses yeux étincelants séparés par le nasal de fer…

— Qu’on lui donne une épée ! ordonna Baudouin. Je ne tue pas un homme désarmé !

— Sire, fit Adam, c’est folie !

— Je le veux !

Ce n’étaient pas les armes qui manquaient sur ce champ de mort. Thibaut allait en ramasser une quand, l’absence de leur maître ayant percé leur panique, plusieurs mamelouks revinrent au galop et les trois chrétiens eurent juste le temps de se remettre en garde pour attendre un choc qui ne vint pas. Les cavaliers aux tuniques jaunes se contentèrent d’envelopper leur maître pour l’entraîner avec eux dans le vent qui les repoussait vers leur pays : Baudouin n’avait pas bougé d’une ligne.

— Sire ! protesta Adam Pellicorne. Pourquoi ne l’avez-vous pas tué ?

— Il te l’a dit, gronda Thibaut. Un chevalier ne tue pas un ennemi incapable de se défendre, et le roi est le plus grand de tous !