On sut par la suite que Saladin, avec quelques débris de son armée, une centaine de compagnons, gagna les solitudes du Sinaï. Sans vivres, sans guides, sans fourrage, il s’enfonça dans les sables que des pluies diluviennes transformaient en marécages. Pour comble d’infortune, des Bédouins pillards les attaquèrent et, après un voyage qui fut une véritable torture, le sultan, presque seul et à pied, réussit à rentrer au Caire le 8 décembre. Il était grand temps car les partisans des Fatimides, spoliés par lui, se partageaient déjà ses dépouilles.
Pendant que Baudouin se couvrait de gloire, la belle armée du comte de Flandre, du comte de Tripoli et du prince d’Antioche assiégeait Harenc et s’y couvrait pratiquement de ridicule. Cette place fortifiée située à égale distance d’Alep et d’Antioche était tombée, après avoir servi de dot à la princesse d’Antioche, dans l’escarcelle d’Al-Adil, le malheureux fils de Nur ed-Din que le royaume franc s’était efforcé de protéger contre Saladin. Il y avait installé son vizir arménien, ce qui n’était pas une bonne idée car le personnage en question souhaitait surtout la garder pour lui-même. Aussi quand les chrétiens arrivèrent devant les remparts, alléguant justement les vieux traités d’entente, il leur rit au nez, refusa d’ouvrir les portes mais se laissa assiéger sans réagir trop violemment. Drôle de siège d’ailleurs, où les assaillants menaient joyeuse vie dans leur camp qui ressemblait assez à un camp de vacances : on jouait aux dés ou aux osselets ; la région étant riche, on ripaillait ou bien on se rendait à Antioche pour s’y prélasser dans les bains et festoyer en attendant que le vizir voulût bien se montrer accommodant. Sur ces entrefaites arriva d’Alep Al-Adil en personne, décidé à secourir les assiégés mais qui trouva portes closes. Et la situation des deux groupes d’assiégeants devint assez cocasse : on caracolait courtoisement en se saluant à distance sous les yeux affamés des gens de Harenc dont les vivres commençaient à manquer, qui ne savaient plus à quel saint se vouer et se demandaient qui était l’ennemi de qui.
On finit par décider de palabrer entre assiégeants. Comme préliminaires, le fils de Nur ed-Din envoya secrètement au comte de Tripoli une délégation chargée de présents, si généreux que Raymond, s’avisant qu’après tout Harenc regardait davantage Bohémond que lui, décida de se retirer, fit abattre ses tentes et regagna tranquillement Tripoli. La vallée de l’Oronte ne l’intéressait plus.
Dans ces conditions, Philippe d’Alsace, subodorant ce qui s’était passé, fit savoir à Al-Adil qu’il ne verrait aucun inconvénient à recevoir lui aussi quelques dédommagements, fut exaucé et plia bagage pour rentrer à Acre où il ne tarda pas à se rembarquer pour l’Europe. Restait Bohémond III tout seul qui, bien entendu, n’insista pas et repartit pour sa bonne ville d’Antioche où il n’eut d’autre ennui qu’à y affronter la colère d’une femme dont il ne se souciait guère, ayant déjà découvert les charmes de la dame de Burzey, une affriolante et dangereuse coquine dont il n’aurait pas toujours à se louer… mais ceci est une autre histoire.
Il ne restait plus sur le champ de bataille sans bataille qu’Al-Adil tout seul. Cette fois, il n’eut aucune peine à se faire ouvrir les portes par un affamé qui ne voyait pas de raison à se laisser périr pour le vizir. La tête de celui-ci tomba, quelques autres lui tinrent compagnie et tout rentra dans l’ordre. Les Templiers, déçus et furieux, rentrèrent au bercail…
À Jérusalem cependant on avait connu la terreur. Un vent de nouvelles désastreuses avait soufflé sur la ville, déchaînant la panique. On disait que Saladin approchait à la vitesse de la tempête et ravageait tout sur son passage. Les fumées d’incendies de villages que l’on découvrait du haut des remparts confortaient cette certitude et, tandis qu’une partie de la ville emplissait les églises, l’autre – et de beaucoup la plus importante – se précipitait vers la citadelle qui rassemblait autour de la haute et puissante tour de David un formidable appareil défensif de murailles faites d’énormes pierres taillées et assemblées, enfermant les réserves d’eau et de blé nécessaires en cas de siège. Autour du logis royal où Agnès s’efforçait de faire face et de jouer, grandeur nature, ce rôle de reine mère qu’on lui avait refusé, grouillait une foule de femmes, d’enfants, de vieillards avec des baluchons où ils avaient entassé leurs biens les plus précieux. La mère du roi tentait courageusement de mettre de l’ordre dans tout cela, traînant après elle un Héraclius totalement incompréhensif qui aurait de beaucoup préféré regagner son évêché de Césarée parce que c’était un port et que, d’un port, on peut toujours fuir en bateau ; Agnès l’avait maté et ramené à une plus juste conception de son rôle de pasteur des âmes, sinon des corps. Ceux-ci ne l’intéressaient que s’ils appartenaient à quelque jolie fille, mais quand certaine lueur cruelle luisait dans les yeux de sa maîtresse, Héraclius préférait ne pas insister.
Lors de l’alerte, Balian, son épouse, la jeune Isabelle et Ariane se trouvaient à Ibelin. Le nouveau mari avait tout juste eu le temps de faire partir les femmes vers Jérusalem sous petite escorte, que commandait Bernoulli de Gibelet, à la fois son écuyer et son secrétaire. C’était un garçon fort intelligent, habile observateur des hommes et des événements, qui avait été à l’école de Guillaume de Tyr et rêvait d’être son continuateur dans le grand ouvrage de chroniques jadis commencé par le roi Amaury. La petite troupe parvint dans la ville quelques minutes avant que l’on ferme les sept portes, barricadées en attendant l’assaut.
Comme plusieurs grandes familles baronniales, les Ibelin possédaient un hôtel dans la capitale. C’était, dans la rue des Paumiers, une solide bâtisse n’ayant sur la rue que de rares fenêtres carrées lourdement grillées et une porte ferrée sous une ogive de pierre trouant le mur d’un jardin où s’accrochaient aristoloches et clématites. Elle était proche voisine de l’Hôpital Saint-Jean, maison chevetaine des Hospitaliers, qui occupait le coin de la rue du Patriarche. D’accord avec Ernoul, la nouvelle dame d’Ibelin choisit de s’y installer en dépit du fait que les autres habitants couraient vers la citadelle, peu éloignée d’ailleurs mais qui, pour l’ex-reine, était aussi inaccessible que si elle se trouvait à des centaines de lieues et aussi dangereuse qu’un nid de scorpions puisque Agnès, sa mortelle ennemie, y régnait.
— Si le sultan prend la ville, commenta-t-elle avec philosophie, nous serons tuées un peu plus tôt, voilà tout, car il n’y aura pitié ni quartiers à attendre de lui.
— Ce n’est pas la mort que vous auriez à redouter, madame, dit Ernoul occupé à vérifier la solidité des barreaux extérieurs, mais bien d’être menées en esclavage. Vous êtes une très noble dame et très belle aussi, comme d’ailleurs notre princesse et sa suivante. Les princes musulmans ne tuent pas les belles dames : ils les font entrer dans leurs palais pour servir à leurs plaisirs ou les donner à leurs plus valeureux guerriers.
— En ce cas, sire Ernoul, il vous faudra nous tuer plutôt que nous laisser à un sort si honteux ! Comment après cela et au cas où nous nous retrouverions, supporter le regard de mon époux ?
— Ainsi ferai-je, madame, mais seulement à la dernière extrémité et la mort dans l’âme…
Ariane, elle, pas plus qu’Isabelle, ne parvenait à envisager qu’elle était revenue à Jérusalem pour mourir. Elles avaient tellement désiré ce retour que cela leur semblait impossible, tant l’idée de trépas est étrangère quand l’amour emplit un cœur. Se réfugier entre les murailles de la Cité sainte, c’était comme se réfugier dans les bras de son roi et c’était à lui seulement que pensait la jeune Arménienne, pour lui qu’elle priait afin qu’il lui soit donné au moins de le revoir vivant. Cette espérance tenace la rapprochait encore d’Isabelle car, en dépit de sa grande jeunesse, celle-ci possédait assez de maturité d’esprit et d’amour également pour refuser de voir s’évanouir ses rêves. Aussi, deux fois le jour, montait-elle avec Ariane et sa mère jusqu’au Saint-Sépulcre, peu éloigné, afin d’y supplier, à genoux sur la pierre du parvis avec d’autres femmes, de protéger son frère bien-aimé et celui qui veillait sur lui jour et nuit, un garçon aux yeux clairs qui s’appelait Thibaut !