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Le médecin arrêta sa promenade près du jeune homme et lui resservit un gobelet de vin frais du Liban dont il le savait friand :

— Où en est le mal ?

— Il chemine avec une sûreté, une rapidité qui m’effraient. Le visage est méconnaissable, brun et boursouflé autour d’un nez qui a cessé d’exister. La barbe ne pousse plus, les sourcils sont tombés. Seuls les cheveux croissent avec une luxuriance étonnante et je ne cesse de les raccourcir. Évidemment, il garde encore ses yeux qui ressemblent à un ciel étincelant, vrais miroirs d’une intelligence, d’une volonté qui ne cèdent pas.

— Hélas, il se peut qu’il devienne aveugle. Les membres ?

— Il a déjà perdu deux doigts et quatre orteils. Tout son corps n’est plus qu’une tache brune. La peau est épaisse, écailleuse. Vous dites qu’il peut… perdre la vue ?

— C’est possible et même probable si l’on ne retrouve pas, et vite, des graines d’encoba. Il monte encore à cheval ?

— Vous le connaissez suffisamment pour savoir que le jour maudit où il ne tiendra plus en selle, la mort ne sera plus loin. Il a mené l’ost tout au long de cette campagne qui, par la faute du Maître du Temple, a tourné si mal alors que le roi comptait une victoire de plus.

En effet, la guerre reprenait après un an et demi de trêve. Saladin, revenu à Damas, voyait d’un très mauvais œil la construction du Chastel-Neuf et surtout celle du Chastelet, l’exemplaire forteresse du Gué-de-Jacob. La famine avait régné tout l’hiver sur ses terres de Syrie. Aussi flairait-il les riches collines de Galilée comme un loup affamé, mais il lui fallait un prétexte car il était trop religieux pour rompre une trêve de son propre chef. Il quitta donc Damas pour se rapprocher de Paneas que tenait alors son neveu Farrouk shah et attendit les événements. Le prétexte cherché fut une troupe de Bédouins pasteurs qu’il envoya paître près du Chastel-Neuf de Hunin, sous le nez sensible d’Onfroi de Toron le Connétable… qui ne résista pas à la tentation d’augmenter les rations de son monde. Baudouin se trouvait alors chez lui avec quelques-uns de ses chevaliers. Bien qu’il s’y opposât, ses hommes voulurent suivre le vieux soldat et, alors que la petite troupe s’engageait dans une sorte de défilé entre deux collines, Farrouk shah leur tomba dessus avec tous les soldats dont il disposait. Le combat fut d’une rare violence. Criblés de flèches et attaqués de toute part, les Francs se battirent avec rage sans pouvoir éviter de laisser plusieurs d’entre eux sur l’herbe courte. Baudouin lui-même fut blessé. Ce que voyant, le Connétable se jeta devant lui pour lui permettre de récupérer. Les Musulmans s’acharnèrent alors sur celui dont la grande épée portant le symbole du Christ était légendaire : une flèche lui enleva le bout du nez, pénétra dans la bouche et sortit par le menton, une autre lui traversa le pied, une autre encore le genou, tandis qu’il recevait une autre blessure au flanc qui lui brisa les côtes. Baudouin cependant avait arraché la flèche enfoncée dans son épaule, ralliait plusieurs chevaliers et réussissait à ramener le vieil homme héroïque au Chastel-Neuf où il agonisa durant plusieurs jours avant d’être porté jusqu’à sa ville de Toron, où il fut inhumé dans l’église Sainte-Marie en présence de Baudouin incapable de cacher sa douleur. Il aimait sincèrement le vieux guerrier qui, sous trois rois, avait porté avec honneur son épée de Connétable.

Mais Saladin n’en avait pas encore fini avec sa honte de Montgisard. Il lui fallait laver cette tache dans le sang des chrétiens. En mai, il vint mettre le siège devant le Chastel-Neuf, mais l’un de ses émirs favoris ayant été tué d’une flèche dans l’œil, les assaillants prirent le deuil et se retirèrent. La colère de Saladin ne connut plus de bornes. Il alla planter sa tente au Tell al-Qadi, non loin de Paneas, et de là envoya des troupes nombreuses faire les moissons dans la plaine de Sidon et ensuite ravager tout sur leur passage. Le pillage dura des semaines. Le nord du royaume subit le même traitement que le sud avant Montgisard. Du château de Toron où il se trouvait encore, le roi convoqua l’ost. Raymond de Tripoli et aussi Odon de Saint-Amand, le Maître du Temple, répondirent à son appel et on marcha vers Paneas. D’une colline on découvrit la plaine où Farrouk shah était à l’œuvre, pillant, brûlant et ravageant avec entrain. On aperçut aussi de l’autre côté le camp du sultan, qui semblait paisible et tranquille. Baudouin alors se lança au secours de ses champs ravagés. Il tomba comme la foudre sur Farrouk shah avec seulement six cents hommes et fit un carnage de cette armée d’ailleurs alourdie par une caravane chargée des résultats du pillage. Sa victoire fut totale. Mais pendant ce temps et au lieu de le soutenir et d’assurer ses arrières afin de regrouper l’armée, Odon de Saint-Amand et Raymond de Tripoli prirent sur eux d’aller attaquer le camp de Saladin dont ils croyaient avoir raison sans peine. Ils trouvèrent Saladin lui-même dans la plaine de Marj Ayun, vite rejoint par ceux qui avaient réussi à échapper à Baudouin. Et la belle victoire du matin se changea en désastre. Baudouin qui accourait à la rescousse et aussi Renaud de Sidon qui, avec son ost, rejoignait l’armée royale ne purent que sauver ce qui pouvait l’être – et ce ne fut pas beaucoup. Il y avait des cadavres partout et une énorme troupe de prisonniers, parmi lesquels Odon de Saint-Amand et Baudouin de Ramla, l’amoureux de Sibylle. Le roi avec ce qui lui restait gagna Tibériade, cependant que le comte de Tripoli et les siens rejoignaient la côte et se réfugiaient dans Tyr.

— Voilà où nous en sommes, soupira Thibaut en conclusion. Le roi souffre dans son âme plus encore que dans son corps. Jamais, je crois, homme n’a prononcé « Que Ta volonté soit faite ! » avec plus de ferveur, plus d’abandon de soi-même. N’ayant connu jusqu’ici que la victoire, il pensait – peut-être car il ne dit rien ! – que le prix à payer pour le bien de ses sujets était d’accepter l’abomination de son sort. Or le lendemain une partie de son royaume est ravagée et Saladin triomphe alors même que ses forces physiques s’amoindrissent. Pourtant, croyez-moi, Joad, il est prêt à endurer plus encore de souffrance pour sauver son peuple. Alors il prie ! Prosterné devant la croix, il prie, il crie vers le ciel et ce cri silencieux est plus déchirant que les larmes…

— Et moi je ne peux rien ! s’insurgea le médecin en reprenant sa promenade agitée. Ou si peu à présent que manque le remède principal. Comment le soignez-vous ?

— Marietta qui le suit partout le lave avec des macérations de lavande, lui en fait boire, comme de l’huile d’olive dont elle oint aussi sa peau, ainsi que des tisanes de thym. Tandis qu’il combat, elle cherche des plantes à odeurs suaves, en fait brûler quelques-unes, avec la myrrhe des baumiers… Car, hélas, le mal répand à présent une odeur… Pardonnez-moi, maître Joad, mon intention n’est pas de mettre en doute votre grand savoir, mais je songe à retrouver votre frère en religion, ce Maïmonide qui peut-être, depuis le temps, aura trouvé autre chose. S’il est encore en vie, sa demeure était au Caire, je crois ? Et je suis tout prêt à…

— Inutile d’aller si loin ! Maïmonide est à présent l’indispensable médecin de Saladin. Là où est le sultan, là il est… Mais, à moins qu’il ne possède lui-même des graines d’encoba, il n’a guère de raison d’emporter dans son coffre à remèdes de quoi soigner la lèpre…

— Le plus simple est peut-être de le lui demander ? déclara Thibaut en se levant pour prendre congé.