La détermination que Joad lut alors dans son regard l’effraya :
— Si vous pensez vous rendre au camp de Saladin, vous allez commettre une folie inutile car vous ne verrez pas le médecin mais le bourreau. Il eût été plus facile d’entrer dans Le Caire qui est une ville populeuse où l’on peut se glisser. C’est impossible dans un camp. Vous échouerez et l’on enverra votre tête à votre maître au moyen d’une catapulte.
— Saladin n’assiège pas encore Tibériade ! émit Thibaut avec rage. J’irai pousser les portes de l’enfer pour forcer Dieu à nous aider !
— C’est folie ! Vous priveriez notre sire de son plus fidèle ami, de celui qui a juré de ne le quitter jamais ? Cela m’a surpris d’ailleurs de vous voir ici, loin de lui. Qui le sert ?
— Son autre écuyer, le chevalier Pellicorne. Sa force est redoutable et sa fidélité à toute épreuve… comme son amitié ! Merci de m’avoir écouté, maître Joad !
Après avoir quitté la Juiverie, le jeune homme attendit que la chaleur tombe avec l’approche du crépuscule pour reprendre le chemin de Tibériade. Son cœur était lourd, mais déterminé.
Comment croire, lorsque l’on approchait de Tibériade, qu’à un peu plus de sept lieues la guerre et la mort étaient passées, soufflant le feu et la fureur, ravageant tout sur leur passage ? Le lac d’azur et d’émeraude enchâssé dans une végétation quasi tropicale, serti de petites cités comme d’autant de perles, offrait l’image même de la sérénité et de la paix. Ces eaux limpides où s’étaient posés les pieds du Christ semblaient à jamais refléter son regard et les petites barques de pêcheurs amarrées à leurs piquets avaient toujours l’air d’attendre les filets débordants de l’apôtre Pierre et la présence de Celui dont la voix apaisait la tempête et bouleversait le cœur des hommes… C’était ici la Galilée où résonneraient jusqu’à la fin des siècles les paroles sublimes des Béatitudes.
Les antiques fondations du château des princes plongeaient dans les eaux du lac et dans la nuit des temps. Elles avaient supporté les gardes d’Hérode Antipas, les légionnaires romains, les stratiotes byzantins, les Sarrasins de Mahomet avant les guerriers francs venus des quatre coins de l’Europe.
Habituellement paisible et silencieuse, Tibériade bourdonnait comme une ruche en folie quand Thibaut y revint et sur tous les visages était peinte la douleur farouche que donne l’impuissance. Aux abords du château un vieux soldat borgne dont l’œil unique pleurait le renseigna :
— Le Chastelet ! Il brûle. De là-haut, on voit les flammes et la fumée, dit-il en désignant le couronnement des remparts.
— Sais-tu où est le roi ?
— Là-haut, à ce qu’il paraît ! Il regarde et il fait comme moi : il pleure.
Il y était, en effet. En débouchant de l’escalier menant aux chemins de ronde, Thibaut ne vit d’abord que la puissante silhouette d’Adam Pellicorne. Armé de pied en cap, jambes écartées, les gantelets posés sur la lourde épée à deux mains fichée en terre dont il se servait comme personne, il cachait la forme blanche de Baudouin dans sa bure monacale. Assis et adossé contre le merlon du créneau, le roi était tourné vers l’ouest et chaque pouce de son corps proclamait sa douleur. Quand son écuyer fut à ses côtés, il ne tourna pas la tête, mais tendit un bras :
— Regarde ! Saladin a eu raison de mon château. C’est le Gué-de-Jacob qui brûle !
À l’horizon une énorme colonne de fumée traversée d’éclairs rouges enténébrait la nuit tombante. En dépit de la distance(16), cela ressemblait à une bouche de l’enfer soudain ouverte au fond de la vallée et si énorme était l’incendie que les trois hommes sur leur muraille croyaient en sentir la chaleur ainsi que la puanteur des corps calcinés. Sur place ce devait être une véritable fournaise dont les ravages s’étendraient loin.
— Comment est-ce possible ? exhala Thibaut. Il était fait de pierres énormes, si bellement taillées qu’elles s’ajustaient de la façon la plus étroite. Vous aviez payé chacune quatre dinars d’or. Et cela peut flamber ?
— Il y a eu une terrible explosion, fit Adam qui s’était rapproché. Les sapeurs de Saladin ont dû réussir à pénétrer profondément sous l’enceinte et placer une énorme charge. Ou plutôt plusieurs. Il ne doit rien rester des défenseurs. Cet homme est le diable !
— Et moi je ne suis qu’un pauvre roi abandonné du ciel ! La route d’Acre est ouverte à présent devant lui. Et je ne peux rien pour l’empêcher. Pourtant, il faut que je sauve ce qui peut encore être sauvé !
— Rien ne presse, sire, fit Adam d’une voix apaisante. Le sultan ne s’engagera pas sur la route littorale avec dans son dos les fiefs du comte de Tripoli et du prince d’Antioche. En outre, j’ai ouï dire que la peste s’est mise dans son camp. Et maintenant qu’il a brûlé le Chastelet, il va peut-être se tenir satisfait pour un temps. Tout autant que nous il doit avoir besoin d’une trêve…
— Il est vainqueur, il ne la demandera jamais ! dit Baudouin avec amertume. C’est donc moi qui vais devoir m’en charger et je le ferai pour l’amour de Dieu et de mon peuple : celui-ci n’a que trop souffert déjà !
— En ce cas et si vous envoyez des ambassadeurs, sire, je demande à partir avec eux, dit Thibaut.
— Toi ? Tu veux t’éloigner encore de moi ? Tu sais bien pourtant combien j’ai besoin de toi.
— Oui, mais vous avez encore plus grand besoin de recevoir les meilleurs soins et je veux voir Maïmonide. Je sais qu’il est auprès de Saladin.
— Ah ! Cela veut dire que Joad ne peut plus rien pour moi ? fit Baudouin d’une voix étrangement calme.
— Cela veut dire qu’il manque des moyens nécessaires alors que, peut-être, l’autre médecin les possède encore…
— Je peux y aller, moi, proposa Adam.
À cet instant, Baudouin voulut se remettre debout mais les forces lui manquèrent et il tomba à genoux avec un gémissement de douleur et de colère. Ce que voyant, Adam lâcha son épée qui s’abattit avec un son de cloche, se rua sur lui et l’enleva dans ses bras aussi aisément qu’un fétu de paille, puis constata :
— Il faut vous remettre au lit, sire ! Vous brûlez de fièvre…
— Elle ne me quitte guère, la fièvre. J’ai sans cesse l’impression de brûler.
Tandis que le géant emportait le roi dans l’escalier, Thibaut suivit, plus qu’inquiet :
— Tu seras ici plus utile que moi, remarqua-t-il. Aussi je ne crois pas que je vais attendre les ambassadeurs. Ce soir même je me rends au camp de Saladin…
Baudouin tenta de l’en empêcher :
— Tu ne l’y trouveras pas. Sur ce que j’ai appris, il doit être en route pour Damas.
— J’irai donc à Damas.
— Mais pas sans m’avoir écouté car je peux t’aider… Dieu m’est témoin que je ne te permettrais jamais de courir un tel danger si je ne me sentais si mal, mais il faut que je vive encore et debout ! Alors, si ce Maïmonide peut me rendre quelques forces…
Le lendemain Thibaut avait encore les larmes aux yeux en quittant Tibériade, mais le vent de la course les sécha et aussi sa volonté farouche de rapporter le remède qui permettrait à l’héroïque jeune roi de durer encore un peu.
Le troisième jour, la piste étroite qui se faufilait entre des collines se transforma soudain en une large route et escalada une hauteur rocheuse. De là le cavalier découvrit, couverte de jardins et de bois, une plaine florissante où se découpaient les carrés des champs, une vaste cité adossée aux pentes fauves de l’Anti-Liban. Damas, la « grande silencieuse blanche », était devant lui.
Il s’arrêta un instant pour contempler la ville sainte aux deux cent cinquante mosquées, l’oasis dont les poètes arabes disaient qu’elle était l’une des quatre plus belles de la terre arrosée par les eaux claires du Barada, le « fleuve d’or » qui alimentait de ses eaux omniprésentes les bains, les fontaines, les lieux de culte et les jardins, ce point de rencontre des pistes caravanières aux portes du désert, cette cité du savoir enfin que Saladin aimait visiter entre toutes pour y étudier à l’ombre d’un sycomore.