— Eh bien, tant mieux ! Le meilleur ennemi est un ennemi mort. Et toi, tu n’en as rien livré du tout. C’est moi qui me suis présenté en ton logis sans t’avertir. Alors sois en paix !
— Je ne peux pas ! Ce jeune homme est venu à moi sans cacher son nom ni sa qualité. Il n’a pas cherché à me tromper…
Le reste du dialogue fut perdu pour Thibaut que les deux gardes noirs entraînaient sans douceur excessive à travers une succession de jardins, puis de patios, de cours de moins en moins superbes jusqu’à une haute et sombre tour qui devait se dresser aux limites du palais et de la ville. On l’y fit dégringoler deux étages d’un escalier raide et glissant avant de le jeter dans les ténèbres d’un cachot où l’on ne se donna pas la peine de l’enchaîner car, lorsque le jour fut venu, il constata qu’en dehors de la porte, basse et solidement armée, il n’y avait d’autre ouverture qu’un étroit rectangle taillé dans des pierres énormes par lequel un enfant malingre n’aurait pu passer, et encore réduit par deux barreaux en croix. Et là, on l’oublia…
Il en eut tout au moins l’impression car des jours, des nuits et encore des jours et encore des nuits passèrent sans qu’il vît un autre être humain qu’un geôlier soudanais, noir comme une nuit d’hiver et pourvu de muscles énormes, qui, une fois le jour, lui apportait une écuelle contenant une bouillie de raves et de pois chiches, un morceau de pain dur et une petite cruche d’eau. L’homme était peut-être muet, car il ne répondit jamais à aucune des questions que lui posa le prisonnier dans les langues qu’il pouvait connaître. Il n’avait même pas l’air de l’entendre.
Parfois aussi, dans les débuts, la porte s’ouvrait avec fracas la nuit, réveillant le prisonnier sur l’espèce de banc de pierre pris dans la muraille qui lui servait de lit. Son cœur alors se mettait à cogner parce qu’il pensait qu’on venait le chercher pour le conduire à la torture dont l’avait menacé le sultan, mais il n’en était rien : un homme d’armes entrait avec une torche qu’il lui mettait presque sous le nez, le regardait un instant en ricanant, puis repartait et Thibaut retombait sur sa couche froide et dure avec un soulagement dont il avait honte. Ensuite il ne vit plus que le geôlier et peu à peu le découragement s’empara de lui et bientôt le désespoir lorsque sa pensée s’en allait vers Baudouin. Non seulement la lèpre ne ferait pas trêve, mais le chagrin d’avoir perdu celui qu’il considérait comme son frère allait s’ajouter à l’atrocité de se voir pourrir vivant. En outre, avec la nourriture souvent infecte et le confinement, Thibaut sentait bien que ses forces à lui déclinaient, bien qu’il se forçât à manger et à bouger le plus possible dans l’étroit espace qui lui était imparti. Alors, il arrivait qu’une bouffée d’impuissante colère le secoue tout entier. Il haïssait, le cœur déchiré, ce Saladin dont ses thuriféraires proclamaient qu’une âme chevaleresque l’habitait alors que du fond de son palais damasquin, il devait se repaître en esprit de l’agonie d’un adversaire qu’il prétendait estimer. Oh, retrouver dans sa main le poids familier de l’épée sous l’éclat glorieux du soleil et mourir en combattant, au lieu de se défaire lentement au fond d’une prison où bientôt peut-être on oublierait même de le nourrir et dont la porte ne s’ouvrirait plus… Peut-être même la scellerait-on sur ce tombeau empuanti par ses déjections ?
Le malheureux en perdait la notion du temps.
Pourtant un soir, alors qu’il venait d’étendre son corps douloureux sur sa pierre pour y chercher un sommeil de moins en moins réparateur, le geôlier noir entra, posa sa lourde main sur son épaule et le remit debout aussi facilement qu’il eût fait d’un enfant. Puis il lui désigna la porte au-delà de laquelle Thibaut pouvait apercevoir les cimeterres luisants de deux gardes. Et l’on se remit en marche, refaisant une partie du chemin accompli… il y avait combien de temps déjà ?
On l’amena ainsi dans la grande galerie d’audience où il eut l’impression qu’il y avait foule, car elle moutonnait de turbans aux couleurs variées. Tout au fond, sur une estrade garnie de tapis, Saladin siégeait sur une sorte de plateau d’or à pieds très courts, entouré d’une petite balustrade. Ses jambes croisées laissaient voir le large coussin de velours sombre qui rembourrait ce trône. Il portait une somptueuse robe de brocart pourpre à grandes volutes plus foncées dont les manches, en haut des bras, étaient resserrées par deux larges bandes de broderies d’or ; mais le turban noir, orné d’un joyau scintillant, assombrissait encore son visage plein et coloré dont la moustache tombante accentuait le pli dédaigneux de la bouche. Dans la lumière des immenses lustres et des lampes de verre filigranées d’or posées devant l’estrade, il resplendissait tel un dieu.
Les gardes jetèrent Thibaut à ses pieds, à genoux et face contre les dalles de marbre sans tapis d’un large espace ménagé devant le trône. En dépit de son affaiblissement, il réagit contre ce traitement indigne et se releva, essuyant de sa manche le sang coulant de son nez meurtri. Il vit alors qu’il y avait, non loin de lui, un autre prisonnier, un homme de haute stature aux cheveux et à la barbe gris, l’œil arrogant, qu’il n’eut aucune peine à identifier bien qu’il ne portât plus le grand manteau blanc frappé de la croix rouge : Odon de Saint-Amand, le Maître du Temple. Et Thibaut eut honte de lui-même parce que Saint-Amand, captif depuis plus longtemps que lui, semblait en meilleur état bien qu’il fût enchaîné. Mais peut-être sa prison était-elle plus saine ? Il n’eut pas le temps d’ailleurs de s’appesantir sur lui-même car le dialogue était engagé entre le sultan et le Templier :
— As-tu réfléchi à ce que mon vizir t’a proposé ?
— Je ne me souviens pas qu’il m’ait proposé quoi que ce soit. Mais toi, réponds ! Qu’as-tu fait de mes frères ?
— Tes frères sont les pires ennemis du Prophète – son nom soit cent fois béni ! – et je n’en encombre pas mes prisons, tu le sais bien : ils sont morts. Mais toi qui es leur maître à tous, tu représentes une grande valeur marchande…
— Je n’en ai pas plus qu’eux. Nous sommes tous les pauvres Chevaliers du Christ.
— Allons donc ! Ton Ordre est le plus riche. Plus riche que bien des rois. Aussi je me propose de te mettre à rançon. Disons…
— Ne te donne pas la peine de calculer ! Un Templier ne peut offrir pour rançon que son couteau et sa ceinture, qu’il soit le Maître ou simple profès. C’est la règle. Tu peux toujours demander mais tu n’obtiendras rien et tu ne reverras pas tes messagers.
Un éclair de colère traversa les yeux bruns de Saladin mais son empire sur lui-même était total et il ne s’y laissait aller que lorsqu’il le voulait bien.
— Regarde ce chevalier que l’on vient d’amener ! Le connais-tu ?
Le Templier haussa les épaules :
— Bien sûr. C’est l’ombre du roi, le bâtard de Courtenay. Ce que je comprends mal, c’est ce qu’il fait ici. Tu n’as pas pu le prendre au combat puisqu’il ne s’éloigne jamais de Baudouin.
— Il s’est fait prendre de lui-même. Il venait demander à mon médecin le remède dont son maître manque.
— Les caravanes qui ne reviennent pas ? fit le vieil homme avec un rire cruel. Je le sais d’autant mieux que j’ai fait en sorte qu’elles n’arrivent jamais… Allons calme-toi, blanc-bec ! ajouta-t-il devant la fureur qui s’était emparée de Thibaut et que ses gardiens retenaient à grand-peine tant il était hors de lui. Je ne veux aucun mal à ce malheureux car sa vaillance force l’admiration. C’est un authentique héros mais le Temple, qui ne reconnaît pas les rois, n’a que faire d’un héros mourant sur le trône de Jérusalem. C’est à lui seul que devraient être confiés le Saint-Sépulcre et la cité qu’il sublime !