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— Baudouin mort, il aura un héritier !

— Un nourrisson de quelques mois qui ne vivra peut-être pas ? Quant aux femmes, elles sont pourries jusqu’à la moelle des os et ce serait grande honte que les voir porter la couronne. Dieu ne le permettra pas ! Seul le Temple peut et doit régner !

Saladin éleva brusquement la voix :

— Approchez, messire Plivani, qui m’êtes envoyé par le comte de Tripoli ! Il semblerait que le prince Raymond qui est homme de sagesse et de gouvernement partage l’avis du Grand Maître, mais pas pour les mêmes raisons.

Un personnage richement vêtu s’avança vers le trône avec une réticence évidente. C’était un bel homme d’une quarantaine d’années, un opulent marchand pisan dont le père s’était installé à Tripoli depuis de longues années et dont Raymond III appréciait les conseils… Sa vue fit éclater Saint-Amand d’un rire féroce :

— Que Raymond veuille s’asseoir sur le trône n’est un secret pour personne et il a bien cru que sa régence s’achèverait en couronnement. Une régence pour laquelle il a fait assassiner Milon de Plancy, qui la tenait avant lui. Nul n’ignore non plus le cas qu’il fait de ce marchand : au point de lui avoir donné en mariage une noble damoiselle que notre sénéchal du Temple, le frère Gérard de Ridefort, souhaitait épouser lorsqu’il est venu chercher fortune en Terre Sainte. La belle était éprise de lui mais ce… marchand, cracha Saint-Amand, avança des arguments alléchants : il offrit de payer la jeune fille son poids d’or… et Lucie de Botron devint la signora Plivani ! Inutile de demander ce que son époux vient faire à Damas ! Raymond s’allierait à messire Satan pour devenir roi !

Ce fut au tour de Saladin d’éclater de rire :

— Par la barbe du Prophète – béni soit-il dans tous les temps ! –, tout cela est fort amusant. Retirez-vous à présent, messire Plivani, je vous verrai plus tard et je dois en finir avec le Maître du Temple ! Une dernière fois, Odon de Saint-Amand, veux-tu fixer le prix de ta rançon ?

— Je l’ai déjà fixé : le couteau que je n’ai plus et la ceinture que voici.

— Si tu refuses, tu vas mourir dans les tourments.

Le vieil homme se dressa de toute sa taille avec aux lèvres le sourire du mépris :

— De toute façon, je mourrai. Fais à ta guise ! Je suis un homme de Dieu et à Dieu je retournerai, quel que soit le chemin !

Ce fut rapide, affreusement. Sur un signe du sultan, deux hommes s’emparèrent du Templier qui ne se défendit pas. Ils dénudèrent son torse griffé de cicatrices, le mirent à genoux. Il était déjà en prières. Un bourreau alors arriva derrière lui, armé d’un cimeterre à large lame. Un premier coup lui fit une profonde blessure au cou sans qu’il émît une plainte, mais il tomba en avant tandis que le sang coulait sur le marbre blanc. Un second coup décolla la tête. Elle roula jusqu’aux pieds de Thibaut qui devint vert. Les yeux sur le sultan, il fit un ample signe de croix. Il s’attendait à subir le même traitement mais, d’un geste de la main, Saladin fit signe qu’on l’emmène.

Et le temps reprit son cours déprimant et monotone au point que le prisonnier n’arrivait plus à le compter. Des jours passaient, des nuits aussi, tous semblables, rythmés par les bruits de la prison et la couleur changeante de la lumière que l’étroite ouverture permettait d’apprécier. Le cachot était toujours aussi sordide, pourtant la nourriture semblait un peu meilleure. Oh, pas beaucoup, mais le pain qu’on lui jetait était moins moisi et le brouet moins clair. Il arrivait même que des morceaux de viande, de vrais morceaux et pas des effilochures, s’y mêlassent ; si grande était la misère de Thibaut qu’il appréciait la différence parce qu’il se sentait un peu moins faible. De temps en temps, mais toujours la nuit, sa porte s’ouvrait à grand fracas et le geôlier apparaissait en laissant bien voir les gardes armés restés au-dehors. Le cœur du captif manquait alors un battement en imaginant qu’on venait le chercher sinon pour la torture – si Saladin avait des questions à poser, elles avaient dû perdre de leur urgence ! –, du moins pour la mort. Une mort qu’il ne redoutait pas et qu’il en arrivait à souhaiter en priant seulement pour qu’elle ne soit pas trop lente à venir afin de la recevoir avec la dignité convenant à un chevalier franc. Mais la porte se refermait toujours et Thibaut retombait sur son lit de pierre avec quelque chose qui ressemblait à du regret. Tout valait mieux que de rester terré au fond de ce trou !

Enfin, une nuit, la porte ne se referma pas. On le fit sortir et remonter l’escalier visqueux. Entre ses gardes, Thibaut se redressa, priant silencieusement, prêt à affronter ce qui l’attendait. On le conduisit dans un endroit étrange : une petite pièce sans fenêtre, éclairée par une lampe de cuivre pendue au plafond et dont les murs et le sol étaient couverts d’un tapis rouge sombre sur lequel il remarqua de larges taches plus foncées. Et on le laissa là après l’avoir informé qu’il devait se préparer à mourir…

Cet endroit était sinistre et plus sinistres encore les taches qui ne pouvaient être que du sang, mais Thibaut, après tout ce qu’il avait enduré, arrivait au bout de ses forces. Il lui restait assez d’imagination pour deviner qu’un lieu pareil n’était pas destiné au repos des hommes, sinon éternel, mais il était si las, si recru d’horreur et de découragement qu’il ne sentit qu’une chose : tachés ou non, ces tapis étaient doux sous ses pieds nus. Il les tâta et les trouva moelleux. Tellement plus que la pierre froide dont il faisait son lit, qu’il se laissa tomber, à genoux d’abord, puis de tout son long et plongea dans un sommeil comme il n’en avait pas connu depuis longtemps. Ce qui pouvait lui advenir lui était égal à présent : ce qu’il voulait, c’était dormir, oublier et peut-être même qu’on ne le réveillerait pas en le faisant passer de vie à trépas.

Mais quand, plusieurs heures plus tard, il ouvrit les yeux, il se crut tout de bon arrivé en Paradis… Il était étendu sur un divan recouvert de tapis et de coussins de soie dans une sorte de galerie dont les grands arcs des fenêtres donnaient sur un jardin qui, avec ses pommiers, ressemblait au verger d’un château. En même temps une délicieuse odeur, très terrestre cette fois, celle du mouton rôti aux herbes, chatouilla ses narines et lui rappela qu’il n’avait pas cessé de souffrir de la faim. Il se redressa sur un coude : il y avait en effet, à côté de lui et posé sur une table basse, un grand plateau de cuivre supportant des plats variés, notamment celui qui sentait si bon. Seulement, au-delà du plateau, il y avait Saladin, assis sur un divan à peu près semblable et qui le regardait. Thibaut en eut presque l’appétit coupé.

— Je ne suis pas mort ? émit-il, déçu.

— Mais non. Mange en attendant ! Nous parlerons après.

Un esclave s’approchait avec le bassin, l’aiguière et la serviette pour le lavage des mains. Thibaut sacrifia au rituel, puis attaqua à belles dents ce qui le tentait avec une ardeur que le sultan tenta de modérer :

— Pas trop vite et pas trop ! Quand on a eu faim, il ne faut rien précipiter.

Thibaut s’efforça de suivre ce conseil, mais il y avait là trop de choses délicieuses et il nettoya presque tous les plats, après quoi il vida le flacon de vin qui accompagnait le festin. Ensuite, se souvenant des leçons de politesse orientale inculquées par Guillaume de Tyr, il rota bruyamment, ce qui parut enchanter son hôte. Puis il demanda :

— Il y a longtemps que j’ai faim ?

— Bientôt douze mois selon votre manière de compter. Comme tu peux voir, le printemps vient.