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— Demain tu partiras, dit-il. On te remettra le remède et autre chose aussi… au cas où le mal serait trop avancé. Mourir de la lèpre est une chose affreuse que mes yeux ont vue. Aussi Maïmonide te donnera un élixir opiacé qui adoucira la fin.

— Je te remercie de ta générosité, mais je connais mon roi : il n’acceptera pas d’apaiser ses souffrances au lieu même où le Christ a enduré sa passion rédemptrice…

— Tu l’emporteras tout de même… avec mon respect ! Ah, j’allais oublier : on se soucie à Jérusalem du sort du sire de Ramla, Baudouin d’Ibélin, qui était mon captif. Je l’ai mis à rançon : deux cent mille dinars…

Thibaut sursauta devant l’énormité du chiffre :

— Les Ibelin sont riches, mais jamais ils ne pourront payer une telle somme. C’est rançon de roi !

— Aussi l’ai-je traité en roi, ironisa Saladin. Il me pressait de fixer un chiffre afin qu’il puisse rentrer épouser la princesse Sibylle qui, à ce qu’il paraît, l’attend. J’ai donc fixé, soupira-t-il sans regarder son interlocuteur qui avait beaucoup de mal à comprendre qu’après avoir plané dans les nuages de son rêve d’empire, Saladin pût se comporter comme un marchand de tapis dans un souk.

— Autrement dit : il est toujours ici ?

— Non. Sur sa parole de revenir en cas d’échec, je l’ai laissé partir pour Byzance où le Basileus, selon lui, acceptera de payer le prix… Mais j’avoue que la curiosité me prend de connaître un jour une dame assez belle pour conduire un homme à de telles folies ! Elle t’est cousine, je crois ?

— Oui, et elle est vraiment très belle. Seulement elle n’a pas de cœur et j’ai peur que Ramla s’en aperçoive…

— Celui qui se laisse mener par une femme, qui donne à une femme le pouvoir d’enchaîner sa pensée et ses actes, celui-là n’est pas digne d’être un homme… et moins encore un roi ! Prends encore un peu de repos car demain la route sera longue, ajouta Saladin, et, en se levant, il posa sa main un instant sur l’épaule de son prisonnier qui s’en étonna :

— Tu me traites presque avec amitié à présent, seigneur. Pourquoi ?

— Parce que j’ai pu peser ta valeur.

— Et tu espères que je t’apporterai l’anneau. Pour avoir accepté il faut que je sois fou !

— Non, il faut que tu aimes ton maître plus que toi-même. Il mérite un serviteur tel que toi. Qu’il respecte les trêves et elles vivront autant que lui !

7

Un feu sur la tour…

En redécouvrant Jérusalem au dernier détour du chemin, Thibaut sut qu’il l’aimerait tant qu’il lui resterait un soupir, une goutte de sang dans les veines. Erigée sur son haut plateau entre le ciel et les profonds ravins du Hin-nom où s’ancraient les murs cyclopéens de ses remparts refaits à neuf, elle ressemblait à une gigantesque bulle d’or dans cette lumière transparente et pure qui n’était qu’à elle. Après le rude cheminement dans les monts arides de Judée, elle offrait l’écrin éblouissant de ses clochers, de ses tours, de ses terrasses et de ses dômes précieux : à gauche la coupole bleue du Temple qui s’était appelée mosquée d’Omar au temps des Turcs envahisseurs. À droite celle, dorée, de l’Anastasis, la basilique du Saint-Sépulcre avec, derrière elle, la puissante silhouette de la tour de David, le donjon du roi où flottait librement son étendard dont la vue fit sourire le voyageur : grâce à Dieu, il était toujours là, toujours vivant ! Sous les rayons du chaud soleil, tout cela brillait, luisait, scintillait comme une immense couronne offerte à la gloire du Christ-Roi et Thibaut, le cœur ébloui, mit pied à terre avant de s’agenouiller dans les pierres du chemin pour rendre grâces à Celui par qui tout avait été fait. C’était le temps lumineux de l’automne doux et réconfortant comme l’espérance, et cette ville était celle de la Résurrection. Pourquoi pas celle de Baudouin ?

Il était si heureux de rapporter l’introuvable remède qu’il croyait tout possible tandis que son cheval traçait sa route à travers les rues grouillantes de la cité. Il retrouvait Jérusalem telle qu’elle lui était toujours apparue, avec sa foule bigarrée, volubile ou psalmodiante selon les heures canoniales du jour ou la fête du saint plus ou moins important que l’on célébrait. Certains n’étaient révérés que par un quartier, les autres par toute la ville. Cependant le revenant ne passait pas inaperçu : on connaissait depuis trop longtemps l’écuyer du roi, son compagnon d’enfance, et son nom le précéda à travers rues et places :

— Le bâtard de Courtenay ! Il est revenu ! Les Turcs ne l’ont pas tué !

On le hélait, on lui offrait un fruit, un gâteau – une jolie femme lui jeta une fleur –, alors il remerciait d’un sourire mais passait son chemin. Cependant le bruit avait atteint la citadelle et la herse se releva devant lui sans qu’il eût à s’annoncer. Une fois dans les cours il fut entouré, pressé de toutes parts : chacun voulait avoir des nouvelles pour être celui qui en dirait le plus dans les tavernes de la ville basse ; sans se soucier d’ailleurs de lui offrir à boire ou demander comment il allait, mais il se défendait de répondre : c’est au roi qu’il devait son premier rapport.

— Le roi, dit quelqu’un, ne quitte guère sa chambre que pour le Conseil ou la chapelle.

— Il est si malade ? Alors d’où viennent ces chants, ces violons et ces bruits de fête ?

— La reine mère ! Elle donne un bal pour le comte Henri de Champagne et le prince de Courtenay qui nous sont arrivés voici peu…

— Avec moi ! tonna Guillaume de Tyr qui accourait, retroussant à deux mains ses robes ecclésiastiques pour aller plus vite. Que faites-vous à le retenir avec votre curiosité, bande d’oisons sans cervelle ? Allez-vous-en ! Disparaissez !

Quand il arriva devant Thibaut, gardes et serviteurs s’étaient déjà dispersés. Un instant il le regarda et son œil hésitait entre la joie et les larmes, puis les laissa se mélanger tandis qu’il étreignait son élève miraculeusement retrouvé.

— Loué soit Dieu, Thibaut ! C’est enfin toi ! Mais où étais-tu passé ? Que t’est-il arrivé ?

— Prisonnier de Saladin. À Damas. Ne le saviez-vous pas ? Il est vrai que je n’ai pas été mis à rançon puisque je n’ai pas été pris au combat.

— Ta captivité était même gardée secrète. Damas n’a répondu à aucune de nos demandes au contraire de ce qui se fait. Mais viens voir le roi ! Oh, Seigneur ! Il va être si heureux !

— D’autant que je reviens avec l’encoba, enfin ! Comment va-t-il ?

— J’ignore comment il était lors de ton départ mais, quand je l’ai revu à mon retour d’Occident, j’ai reçu un choc. Marietta prétend que le mal, visible, n’a pas beaucoup progressé. Elle n’a jamais douté de ton retour et prétend que la lèpre a retenu sa respiration en attendant que tu rapportes de quoi la combattre. Cependant la fièvre le brûle souvent.

— Qu’est-ce que ce comte de Champagne ? Qu’est-ce que ce prince de Courtenay pour qui les musiciens font rage ?

— Des croisés qui viennent gagner leur place au ciel en accomplissant leurs quarante jours de pèlerinage et espèrent pourfendre quelques infidèles. Les trêves les désappointent. Le premier, Henri Ier appelé le Libéral, est le beau-frère du roi de France Louis VIII. Un homme de valeur. L’autre, le Courtenay, n’a pas une goutte de ton sang : c’est le dernier fils du roi Louis VI le Gros et, s’il porte ton nom, c’est parce qu’il a épousé la dernière et fort riche héritière du fief qu’il a faite princesse. En échange, il en a adopté le nom et les armes. C’est un homme sombre, cruel et arrogant mais ton père le Sénéchal fait grand cas de lui : ils s’entendent comme larrons en foire…