Lorsqu’ils s’engagèrent dans l’escalier montant chez Baudouin, Thibaut fut surpris d’entendre les accords d’un luth accompagnant une voix de femme infiniment douce et feutrée. A l’interrogation qu’il lut dans le regard de Thibaut, le Chancelier répondit par un sourire :
— Tu vas trouver ici de grands changements. Certains sont franchement déplorables sinon détestables, mais… celui-là pourrait bien être une sorte de dictame voulu par Dieu par l’intercession de Notre-Dame.
En effet, la scène révélée par la porte ouverte sous la main d’un serviteur avait une grâce inattendue, quelque chose d’irréel, encore renforcé par la légère fumée odorante dispersée par une cassolette de myrrhe posée sur le sol. La tête voilée, renversée sur le dossier du haut fauteuil où il se tenait assis dans sa blanche robe monastique, ses mains gantées abandonnées sur ses genoux, l’ombre blanche de Baudouin contrastait joliment avec la forme gracieuse de la musicienne vêtue d’un joyeux satin rouge clair, qui se tenait assise sur un coussin voisin de celui où reposaient les pieds bandés du lépreux. L’image était étrange mais belle, et rayonnait de tout l’amour qu’Ariane faisait passer dans sa voix, dans ses yeux… Elle était aux pieds de cet homme en voie de destruction comme Madeleine au pied de la Croix : la misère du corps disparaissait sous l’éblouissante lumière d’un souvenir qui la rendait aveugle.
En voyant entrer le Chancelier et son compagnon, elle eut un cri de joie :
— Messire Thibaut ! Oh, voyez, mon cher seigneur, il vous revient.
Baudouin fit un effort pour se lever, cherchant sa béquille ; déjà Thibaut était à ses genoux, essayant de distinguer, sous le tissu blanc, le visage qui se dérobait mais le voile était, à présent, plus épais. Baudouin, cependant, se penchait et d’un geste spontané entourait de ses bras les épaules du revenant et il y avait des larmes dans sa voix quand il exhala :
— Béni soit Dieu qui me permet de te revoir ! Je t’ai cru mort.
— Et pourtant je suis là, sire mon roi, prêt à vous servir à nouveau ! Et je rapporte l’encoba…
— Vraiment ? Je crains qu’il ne soit trop tard, mon ami, je suis bien las…
— Il n’est jamais trop tard. Et vous savez si bien vous battre ! Nous allons reprendre le combat ensemble.
Ce n’était pas une proposition, moins encore une interrogation, mais une affirmation de volonté. Thibaut se retrouvait le grand frère qu’il avait été auprès d’un enfant de neuf ans assommé par la révélation de son mal. Son regard chercha autour de lui, quêtant une aide, et s’arrêta sur Ariane qui s’était écartée. La question lui vint naturellement aux lèvres :
— Comment êtes-vous ici ?
Et, tout de suite après :
— Où est Isabelle… je veux dire la princesse dont vous étiez la suivante ?
— Ne lui fais pas de reproches, intervint Baudouin. Si quelqu’un les mérite, c’est moi qui n’ai pas eu la force de la renvoyer quand elle est revenue au palais. Tu n’étais plus là et personne ne pouvait me dire si tu reviendrais un jour. Elle suppliait, elle implorait… et moi j’avais tant besoin d’un peu de douceur ! Alors j’ai accepté qu’elle reste à la seule condition qu’elle ne me verrait jamais à visage découvert. Elle habite avec Marietta et sort quand je le lui demande. Comme je le lui demande à présent.
Il tourna la tête vers la jeune fille qui, avec un sourire, se pencha pour baiser la main gantée et s’éclipsa, suivie des yeux par le malade :
— Tu dois me trouver lâche, soupira-t-il, mais vois-tu, quand on est là où j’en suis, c’est merveille qu’entendre dire que l’on vous aime par une aussi jolie fille. Ma mère le dit aussi, mais je n’aime pas ma mère comme j’aime Ariane… Elle chante, elle parle et le mal s’endort.
— Et – pardonnez-moi ! – de cette proximité vous ne souffrez pas… dans votre corps ? Vous la redoutiez jadis !
— Je sais, mais Dieu m’a fait la grâce d’éteindre en moi le désir. J’ai découvert qu’il existe un amour où l’on peut passer sa vie à regarder, à écouter celle que l’on aime sans rien lui demander que d’être présente et je crois que c’est aussi ce qu’elle éprouve. Ce qu’elle a subi certaine nuit dans ce palais lui a laissé un dégoût, une répulsion.
— Loué soit Dieu ! émit Thibaut avec beaucoup de douceur. Mais vous venez d’évoquer cette nuit où s’est révélé pour elle un si grave danger que vous l’en avez écartée aussitôt. Ce danger n’existe-t-il plus ?
— Non. Ma mère m’en a donné l’assurance. Elle a de nouveau pris Ariane sous sa protection.
— Votre… mère ?
La stupeur laissa Thibaut sans voix. Guillaume de Tyr en profita pour intervenir.
— Laisse le roi prendre un peu de repos ! conseilla-t-il. Moi je t’expliquerai. Il y a beaucoup de choses de changées en ce palais et au royaume de Jérusalem… Comme dans le monde, d’ailleurs, où sont morts à peu de distance le roi de France Louis VII, le Basileus Manuel, notre ami, et le pape Alexandre III.
C’était le moins que l’on puisse dire et Thibaut découvrit bientôt avec accablement les ravages qu’une année d’absence avait apportés à son paysage familier. Jérusalem était toujours aussi belle, mais elle l’était à la manière d’un fruit magnifique sous lequel rampent les vers qui vont s’engraisser de sa substance et le pourrir. Le symbole le plus frappant en était Héraclius. Revenu du Concile tout gonflé de son importance, il était parvenu à obtenir ce dont il rêvait depuis longtemps : le trône du Patriarche laissé libre à la mort du vieil Amaury de Nesle. En dépit de l’opposition violente de Guillaume de Tyr, opposition que l’autre ne devait jamais lui pardonner, la chose s’était faite sans trop de difficultés, le combat ayant été mené par la mère du roi. Agnès s’était sans doute offert un autre amant en dépit du fait qu’elle vieillissait, mais elle gardait à celui-là une sorte de tendresse passionnée : ce fut elle qui se chargea d’assiéger Baudouin, alors aux prises avec l’une des plus rudes crises de son mal. Elle s’était occupée de lui avec un soin vraiment maternel et, redevenu un instant un enfant malheureux bercé par une tendre mère, le roi avait donné son approbation à une élection proprement scandaleuse à laquelle les chanoines du Saint-Sépulcre s’étaient vus contraints aussi bien par l’ordre du roi que par la pression armée menée par Jocelin de Courtenay au moment de l’élection. Sans compter que quelques-uns avaient été achetés…
Depuis, Héraclius emplissait la ville de son faste et de ses débordements. Sa maîtresse, Paque de Rivery, la femme du mercier de Naplouse, l’y aidait activement et faisait au palais patriarcal des séjours prolongés.
Agnès, pour sa part, n’y voyait guère d’inconvénients, prise qu’elle était par ses nouvelles amours qui allaient avoir pour le royaume de désastreuses conséquences. Pas directement, en fait : l’heureux élu était – naturellement – un homme d’une grande beauté, vaillant au combat des armes comme à celui de l’amour, et d’une intelligence certaine. Il s’appelait Amaury de Lusignan, d’une antique famille poitevine que l’on disait issue de la fée Mélusine. Arrivé en Terre Sainte depuis plusieurs années déjà pour y accomplir son temps de pèlerinage armé, il y avait épousé la fille d’un premier lit de Baudouin de Ramla, l’éternel prétendant de Sibylle.
Lui n’avait rien à voir avec les manigances d’un Héraclius ou d’un Jocelin de Courtenay. Comme le roi lui-même, il se préoccupait d’une succession à laquelle il faudrait peut-être faire face un jour prochain, succession qui allait échoir à un bambin encore aux mains des nourrices. Pour l’aider à grandir il lui fallait un protecteur, donc pour Sibylle un époux qui sût lui plaire et naturellement soit aussi preux chevalier… Même s’il n’était pas follement intelligent, ce qui permettrait de suppléer à ses déficiences.