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— J’en ai eu peine, soupira Baudouin, parce que c’est toi qui me l’avais amené et qu’il s’était confié à moi, mais sans en être vraiment surpris. Il est venu en Terre Sainte avec une haute mission et sans doute est-ce à cause de cette mission qu’il s’est éloigné.

— Et cette mission, vous pouvez m’en parler ?

— Je n’en ai pas le droit, Thibaut. Tu dois le comprendre. Lui seul…

— Pourtant, quand je suis parti, il avait dit qu’il m’expliquerait. Peut-être reviendra-t-il un jour ?

Thibaut n’était pas certain d’y croire. Son amitié pour cet homme – son aîné de plus de dix ans – était née soudainement, simplement, et il n’avait jamais imaginé qu’un aussi joyeux compagnon pût cacher un secret si important qu’il ne l’avait pas partagé avec lui bien qu’il l’eût confié au roi. C’était bien, en un sens, puisqu’il avait élu Baudouin comme suzerain naturel, mais le jeune homme ne pouvait s’empêcher de penser que l’amitié vraie, la fraternité qui se noue dans les batailles et aux approches de la mort tissaient des liens dont le plus solide devait être la confiance ; mais peut-être Adam le trouvait-il trop jeune pour tout partager avec lui. Lui, en tout cas, savait bien qu’il eût confié à Adam sans hésiter, et même avec joie, le poids qu’il traînait depuis que Saladin lui avait formulé son étrange exigence : retrouver le Sceau de Muhammad perdu dans un puits de Jérusalem alors que, bien entendu, il n’en avait rien dit à Baudouin. Il lui semblait qu’à la lumière du solide bon sens du chevalier picard, l’affaire lui paraîtrait ou bien digne d’être examinée, ou bien – et c’était le plus probable – à classer au rang de ces missions impossibles où entre une large part de dérision que les princes proposent en sachant pertinemment qu’aucune réalisation ne viendrait se mettre à la traverse de leurs plans. En fait Saladin lui avait fait entendre que, tôt ou tard, il s’emparerait de Jérusalem sans que quiconque puisse s’y opposer.

Ainsi la disparition d’Adam ne faisait-elle qu’épaissir l’atmosphère nouvelle, trouble et étouffante dans laquelle Thibaut se mouvait un peu en aveugle. Certes, le cœur de Baudouin n’avait pas changé. Bien au contraire : il montrait à son écuyer une reconnaissance touchante de ce remède auquel à présent il se raccrochait et qui, contre toute espérance, commençait à donner des résultats : la fièvre diminuait, les forces revenaient. Cela permettait à l’héroïque garçon de paraître à nouveau au conseil, d’affirmer sa volonté, de régner enfin, mais, entre-temps, il lui fallait de longues heures de repos. Seulement il ne chassait plus, ne parcourait plus les collines à cheval, et si Sultan ne s’ennuyait pas trop à l’écurie, c’est parce que, sur les ordres de Baudouin, et avant le retour de Thibaut, Roger Le Dru, le chef de l’écurie royale, s’en occupait tout particulièrement et veillait à ce qu’il eût son content d’exercice. À la demande de Baudouin, Thibaut le relaya, trouvant dans ces rapprochements quotidiens avec le beau coursier un apaisement à son tourment intérieur. Jusqu’à ce matin, où, au moment où Roger le sellait pour lui, Jocelin de Courtenay pénétra dans la grande écurie et s’avança vers les deux hommes de ce pas alourdi qui était le sien depuis quelques mois. Sans même accorder un regard à son fils, il s’adressa au chef palefrenier de ce ton hautain dont il ne se départait jamais :

— Ah, je vois que tu selles Sultan ! Cela tombe à merveille, je venais justement le chercher.

Aussitôt Thibaut s’interposa, constatant avec un vif plaisir que son année de captivité l’avait fait grandir et qu’il dépassait désormais le Sénéchal :

— Personne ne touche au destrier du roi… à moins qu’il n’en ait donné l’ordre. Ce qui m’étonnerait !

— Et pourquoi donc pas ? Ne suis-je pas son oncle en même temps que le Sénéchal de ce royaume ? Ecarte-toi !

— Il n’en est pas question. C’est à moi que notre sire a confié Sultan afin de décharger un peu maître Le Dru. D’ailleurs vous ne pourriez pas le monter : vous êtes trop lourd pour lui et il ne vous supporterait pas ! Vous vous retrouveriez à terre.

Il n’ajouta pas que Jocelin lui semblait en trop mauvais état physique – sa peau était jaune, épaissie et ses yeux injectés de sang – pour maîtriser la fougue du magnifique animal.

— Je suis encore meilleur cavalier que tu ne le seras jamais, blanc-bec, fit-il avec son vilain sourire. Et d’ailleurs ce n’est pas moi qui le monterai, mais mon nouvel écuyer Géraud de Hulé : il monte comme un dieu !

— Avec sa figure de fille et ses yeux d’antilope, ricana Thibaut qui avait déjà aperçu le ravissant éphèbe dans le sillage du Sénéchal. De toute façon, monterait-il comme saint Georges en personne que ni lui ni vous ne toucheriez au cheval du roi !

— Idiot ! Tu ferais mieux d’essayer de t’accommoder avec moi. Il n’en a plus pour longtemps, ton roi, et tu auras besoin de ma protection quand il sera mort.

— Je n’ai besoin de votre protection ni maintenant ni dans l’avenir ! Mon épée me suffira toujours. Quant à l’état de notre sire Baudouin, voulez-vous gager avec moi qu’avant peu il reprendra Sultan !

— Remonter ? Sans mains ni pieds, car on dit qu’il ne lui en reste plus ? Mais tu as toujours été un rêveur !

— Moi, un rêveur ?

— Mais bien sûr. Ne rêvais-tu pas d’être prince, d’épouser la jeune sœur de ton maître ? J’ai ouï dire qu’il te l’avait même promise ?

Thibaut haussa les épaules :

— Je ne sais pas chez qui vous prenez vos renseignements, messire, mais si vous les payez, sachez que l’on vous vole. Jamais notre sire ne m’a rien promis de tel !

— Allons, tant mieux. Ainsi son prochain mariage ne te chagrinera pas. Il est passé de l’eau sous les ponts durant ton absence et le cœur de la ravissante Isabelle a parlé… dans le sens que nous souhaitions, dame Agnès et moi.

— Vous parlez par énigmes. Qui doit-elle épouser et quand ?

— Quand ? Pas tout de suite : il faut amener à composition l’ex-reine Marie et aussi le roi, mais lui ne pourra pas grand-chose…

— Me direz-vous enfin qui ? fit le jeune homme en s’efforçant de garder un visage impassible pour cacher la tempête qui se levait en lui.

— Le jeune Onfroi de Toron, le fils de dame Etiennette de Châtillon. Elle l’a rencontré au mariage de Sibylle avec Lusignan !

— Vous ne me ferez jamais croire que la reine Marie l’y a menée ?