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Patient pour une fois, Saladin envoya demander justice à Baudouin. Celui-ci, avec l’énergie qu’il apportait toujours et quoi qu’il en soit lorsqu’il faisait son « métier de roi », somma Renaud de restituer les biens et les prisonniers au nom de la parole donnée.

Avec l’insolence de qui se sent trop sûr de lui, Renaud répondit qu’il n’en ferait rien et que, si le roi voulait qu’il rende ce qu’il avait pris, il n’avait qu’à venir le chercher lui-même.

La réponse, ce fut Saladin qui s’en chargea : il quitta Le Caire avec son armée et envahit la Transjordanie. Quand les étendards jaunes apparurent à son horizon, Renaud comprit qu’il avait été trop loin et se vit perdu. Alors, montant sur le donjon du Krak, il ordonna qu’y soit allumé un grand feu et que ce feu soit entretenu jour et nuit…

Du haut des remparts de Jérusalem, les guetteurs aperçurent ce feu et vinrent en avertir le roi. Baudouin n’hésita même pas : c’était un appel au secours, la contrepartie de celui qu’il avait allumé sur la tour de David avant Montgisard. Il convoqua Amaury de Lusignan et lui ordonna de rassembler tout ce dont il pouvait disposer en fait de troupes :

— Je serai avec vous à leur tête !

— Sire, objecta le Connétable, cela n’est pas possible. Ou alors vous ne me donnez pas votre confiance.

— Vous l’avez, pleine et entière, mais messire Renaud un jour m’a aidé à sauver ce royaume, je ne peux pas l’abandonner même s’il a eu tort. Rassurez-vous, je vais mieux. Je dois y aller. Cependant, pour éviter de vous tourmenter, je ferai le chemin en litière et ne prendrai mon destrier qu’en vue de l’ennemi !

Rien ne put l’en faire démordre. Remettant la baylie(17) de Jérusalem à son beau-frère, Guy de Lusignan, pour qu’il garde la ville en son absence, il prit place dans une litière portée par de solides chevaux tandis que Thibaut menant Sultan chevauchait derrière lui, à la fois heureux de ce renouveau apporté par le remède de Maïmonide et inquiet de ce qui se passerait quand, face aux guerriers de l’Islam, Baudouin lui ordonnerait de l’aider à se mettre en selle. À cette question qu’il n’osait pas formuler, Baudouin répondit :

— C’est très simple : tu m’attacheras. J’ai commandé que l’on me fasse une selle plus haute à l’avant comme à l’arrière et munie de solides courroies de cuir. Ainsi je serai bien maintenu.

— Mais comment combattrez-vous ?

— Ma main gauche n’a certes plus de doigts mais le bras peut encore tenir l’écu. Et, j’en remercie Dieu, la droite manie encore l’épée.

— Sire, c’est de la folie !

— Crois-tu ? La force que tu m’as aidé à retrouver, je la dois au service de Dieu et du royaume. À mes soldats aussi et, tant qu’il me restera un souffle, j’essaierai de les mener encore. Peut-être le Seigneur m’accordera-t-Il le bonheur de mourir à cheval, d’une flèche ou d’un coup de lance. C’est le seul rêve que je garde, vois-tu, car achever de pourrir dans mon lit me fait horreur.

Cependant, cette fois-là, Baudouin ne rencontra pas l’ennemi. Saladin évita le combat, abandonna momentanément Renaud à son sort et fila vers Damas dans l’intention de profiter du déplacement de l’armée franque pour attaquer la Galilée. Il passa le Jourdain, s’empara de Beisan et assaillit le fort château de Belvoir qui défendait la route de Nazareth. Mais Baudouin avait déjà fait volte-face et revenait vers lui.

Ce fut devant Belvoir qu’aux acclamations de l’armée le roi-chevalier au masque de voile blanc reparut sur le front des troupes. À nouveau il portait le haubert de mailles, le heaume protégé de la chaleur du soleil par le keffieh blanc emprunté aux armées musulmanes. Et, de nouveau, le miracle se produisit : vaincu par la furia de ces hommes galvanisés par son courage et persuadés que saint Georges lui-même les menait sous la forme de ce lépreux héroïque, Saladin perdit la journée et repassa le Jourdain.

Cependant tout n’était pas dit et déjà le sultan décidait de tenter un coup audacieux : s’emparer de Beyrouth, coupant ainsi le royaume de Jérusalem du comté de Tripoli. Pour cela, il traversa le Liban tandis qu’une flotte égyptienne arrivait de toute la vitesse de ses galères.

Se doutant de quelque chose, Baudouin n’était pas reparti pour Jérusalem. Dans sa grande tente rouge et or qui éclatait comme une fleur somptueuse sur une colline de Galilée au milieu de son camp, il attendait…

Quand il ne douta plus du but poursuivi par son ennemi, il repartit, accourut devant Beyrouth au galop de sa chevalerie, non sans avoir fait ordonner à tous les navires chrétiens de se diriger vers la cité menacée ; et si rapide fut son intervention qu’une fois de plus Saladin recula mais, hélas, en saccageant tout sur son passage. Et Baudouin entra en triomphe dans Beyrouth dont, il est vrai, les habitants avaient fourni une belle défense. Il trouva même encore le courage de poursuivre Saladin qui dirigeait une fois de plus ses coups sur Alep et Mossoul, les dernières cités syriennes qui s’entêtaient à demeurer fidèles aux descendants de Nur ed-Din. Les anciens traités entre eux et le royaume franc n’ayant jamais été abolis, Baudouin tenait à les honorer une fois encore et une fois encore fit lâcher prise au sultan qui revint s’enfermer dans Damas. Presque heureux alors parce que Dieu semblait bénir ses armes, le roi lépreux vint à Tyr pour y célébrer Noël auprès de son ancien précepteur qui chaque année, à cette époque, délaissait la chancellerie pour redevenir seulement l’archevêque de l’ancienne cité phénicienne. Mais au lieu de la douce fête où, entouré de sa vaillante troupe de chevaliers, il espérait retremper son âme afin de trouver les forces pour mener jusqu’au bout son combat, il reçut un coup si cruel, si inattendu qu’il faillit retomber sous l’emprise de la fièvre.

Après avoir franchi les remparts du grand port et reçu l’hommage d’une foule dont il lui sembla qu’elle était moins chaleureuse que d’habitude, il s’avança vers la vénérable cathédrale où son père, jadis, avait épousé Marie Comnène, s’attendant à trouver au seuil et à la tête du clergé son cher Guillaume le visage rayonnant et les bras ouverts ; il n’eut en face de lui qu’une poignée de prêtres à la mine embarrassée, aux yeux fuyants, fort en peine d’eux-mêmes sous les chapes glacées d’or et d’argent. Ils l’invitèrent cependant à entrer dans l’église pour y entendre la messe. Ce qu’il n’accepta pas :

— Où est monseigneur Guillaume ? Où est votre archevêque ? demanda-t-il d’une voix si rude que les autres se troublèrent un peu plus. Serait-il malade ?

L’archidiacre s’avança.

— Malade non, mais… fort empêché. Depuis hier, il n’a pas quitté le palais archiépiscopal. Pas encore tout au moins…

— Devrait-il donc le quitter ?