— Laissez-moi, s’il vous plaît ! répondit la voix mouillée de la jeune femme en réponse à ses appels. Et pardonnez-moi, mais j’ai vraiment besoin de rester seule un moment.
Avec un haussement d’épaules, le jeune époux se résigna et, boudeur, alla se joindre à la liesse de ceux qui venus à un mariage s’étaient retrouvés captifs d’un siège où ils avaient risqué leur tête. On but, on trinqua, on chanta de joie, mais chacun n’avait qu’une hâte : rentrer chez soi !
TROISIÈME PARTIE
TEMPLIER !…
8
La maison chevetaine
Dans la chapelle funéraire des rois de Jérusalem accolée au Saint-Sépulcre, la dalle de marbre venait de retomber sur le corps détruit de Baudouin IV au milieu du chant grave des prêtres, des prières sanglotantes des femmes et des fumées de l’encens montant en volutes épaisses de quatre cassolettes de bronze posées à même le sol. Puis tout se tut et lentement les assistants commencèrent à se retirer : le Patriarche avec la Très Sainte Croix le premier, puis sous les voiles blancs du deuil la mère et la sœur aînée du défunt, la première appuyant sur une canne un corps déjà courbé par les douleurs de son ventre, la seconde droite et fïère, menant par la main Bauduinet, son fils de cinq ans qui devenait le roi Baudouin V et serait couronné demain. Puis le régent, Raymond III de Tripoli, en tête des grands du royaume et des maîtres des ordres militaires, Templiers et Hospitaliers, et tous les autres enfin. Un seul resta…
Des cierges de cire jaune brûlaient autour du tombeau, montant une garde silencieuse et cependant vivante car leurs flammes animaient les mosaïques et les ors de la voûte et faisaient danser des ombres démesurées. Thibaut vint s’agenouiller près de la dalle neuve et y posa une main comme il l’avait fait tant de fois sur le lit du roi martyr dans la vaste chambre fraîche, au-dessus de la cour du Figuier. Une façon comme une autre d’être encore un peu auprès de lui. Le monde semblait si vide à présent !
Hier encore il était là, dans la grande salle du palais où il s’était fait porter pour y mourir à la face de tous ses barons dont il avait exigé la présence à son heure dernière. Son corps mutilé étendu sur une dure civière, couvert d’un voile noir et la tête couronnée d’épines ainsi qu’il l’avait voulu, ce moribond aveugle mais habité par une volonté surhumaine avait dicté ses dernières volontés à cette foule d’hommes et de femmes qui n’attendaient que sa mort pour se jeter sur le royaume comme des loups sanguinaires. Et pourtant ils l’avaient écouté en silence, frappés d’une sorte de terreur sacrée par cette voix toujours si belle qui semblait venir de l’au-delà : l’enfant serait couronné demain et tous jusqu’à sa majorité devraient obéissance et loyauté au comte Raymond que Baudouin avait rappelé quand l’incapacité, l’insignifiance et la vaine suffisance de Guy de Lusignan étaient devenues flagrantes. Et il avait contraint les barons à l’hommage en les obligeant à prêter serment. Et tous avaient obéi, la lèvre mauvaise et la haine au fond des yeux, mais ils l’avaient fait. Et puis la mort était passée, si doucement que l’on s’en aperçut seulement quand la voix ne se fit plus entendre…
À Thibaut aussi, mais dans l’intimité de son appartement, il avait fait entendre sa volonté. Il lui avait dit :
— Épouse Ariane parce qu’elle sera en danger lorsque je ne serai plus là. Je sais qui tu aimes mais tu n’as plus rien à en espérer et tu sais combien Ariane m’est chère. Devenue ta femme elle sera protégée.
À la jeune fille ravagée de douleur, il avait dit :
— Voilà ton époux ! C’est lui que tu devras suivre à présent. Il saura prendre soin de toi…
Mais Ariane avait refusé avec une étrange fermeté car c’était la première fois qu’elle lui disait non.
— Une femme doit servir son époux et moi je ne veux plus d’autre maître que le Seigneur Dieu. Pardonne-moi de ne pas faire ta volonté, mon doux sire ! Je veux entrer chez les Dames Hospitalières afin de consacrer ma vie aux malades. Ainsi te resterai-je à jamais fidèle !
— Je ne mérite pas un tel amour, mais te confier à Dieu m’est une consolation…
Cependant, lorsqu’elle se fut éloignée pour chercher de l’eau fraîche, Baudouin fit signe à Thibaut de s’approcher :
— Tu l’y conduiras toi-même, mon frère, mais ta tâche ne s’arrêtera pas là… J’ai peur pour elle… Alors jure-moi de veiller… même de loin. Et aussi… sur Isabelle !
— Je le jure !
Dans la nuit qui suivit la mort du roi, Ariane disparut du palais avec sa fidèle Thécla. Interrogée, Marietta n’eut aucune réponse à fournir. Elle-même se préparait à retourner à Ascalon où elle avait une petite maison et une nièce. Supposant que la jeune femme avait préféré se rendre au couvent seule, Thibaut ne chercha pas à en savoir davantage. Il avait assez de son propre chagrin et devait réfléchir à son avenir puisqu’il ne possédait que son cheval et ses armes. Un chevalier errant comme il y en avait beaucoup ? Sans doute le régent du royaume lui avait-il déjà offert, avec une certaine chaleur, de l’attacher à sa maison, mais tout en rendant justice à ses talents d’homme d’État, Thibaut n’aimait pas assez le comte de Tripoli pour lui jurer loyauté et fidélité. Il y avait cette trop grande habileté à maintenir des relations secrètes avec Saladin et ses émirs dont il ne pouvait s’empêcher de se méfier…
Un long moment il resta là, à genoux près de ce marbre froid que sa main réchauffait, pensant avec douleur que le temps de Pâques, le temps de la Résurrection était proche, mais que Baudouin, lui, ne se relèverait pas. Il espérait vaguement une réponse à la question qu’il ne s’était pas encore posée quand une main solide emboîta son épaule. Il se retourna et vit qu’un chevalier du Temple était debout derrière lui. Il lui fallut quelques secondes pour reconnaître Adam Pellicorne disparu depuis plusieurs années.
— Vous ne devriez pas rester là, dit le Picard. Celui qui y repose et dont l’âme héroïque a dû revêtir à cette heure la robe de gloire ne le voudrait pas. Il faut songer à vivre. Pour vous sans doute, mais aussi pour le service de Dieu.
— Je n’ai plus envie de servir personne. Même Dieu, je crois bien ! Au fait, où étiez-vous passé durant tout ce temps ? Moi, j’étais captif, mais vous, ne deviez-vous pas rester auprès de mon roi ?
— Il aurait fallu qu’on me le permît. J’ai dû fuir si je tenais à sauver ma vie… ou tout au moins à être utile à quelque chose. J’ai dû quitter Jérusalem et chercher refuge…
— Chez les Templiers, si j’en crois votre vêture ? Vous vous y êtes engagé…
— J’étais déjà Templier… et depuis longtemps. Mais ne restons pas ici ! Ce lieu est trop sacré pour les affaires des hommes et j’ai beaucoup de choses à vous dire.
Content malgré tout de retrouver ce compagnon qu’il croyait bien ne jamais revoir en ce monde, Thibaut se laissa emmener. Sa curiosité se réveillait aussi, preuve bien évidente qu’il n’était pas encore prêt pour les renoncements. Après tout il venait d’avoir vingt-six ans et c’était un peu jeune pour se tourner vers la mort, sauf s’il s’agissait de l’affronter l’épée à la main.
En quittant le Saint-Sépulcre que les chanoines faisaient fermer jusqu’au lendemain afin que nul ne vînt les troubler dans leurs prières pour le repos de l’âme du défunt, les deux hommes gagnèrent la rue aux Herbes que ses voûtes contre la chaleur du soleil faisaient ressembler à un tunnel. Là se trouvaient les boutiques des marchands de fruits et d’épices, mais, en ce jour de deuil, toutes étaient fermées non par ordre mais par volonté unanime. Les habitants des quatre quartiers de la ville, qu’ils soient Francs, Arméniens, Grecs ou Juifs, pleuraient ce jeune roi hors du commun dont l’héroïsme forçait l’admiration de tous – même celle de Saladin dont on disait qu’il regrettait déjà cet ennemi chevaleresque et d’âme si haute, en qui certains voyaient une réincarnation du Christ. Seules s’attardaient les odeurs de cannelle, de poivre, de thym, de pommes, de dattes, de melon et de tous les produits de la terre dont cette rue regorgeait habituellement. Tout aussi déserte était la rue du Temple au bout de laquelle s’ouvrait le Pavement, la grande esplanade où l’Ordre avait sa maison, son église à peine achevée, sa chapelle qui avait été le Haram es-Chérif, une ancienne mosquée comme le couvent lui-même.