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Celui-ci s’était appelé El-Aksa la lointaine –, les premiers croisés en avaient fait le palais du roi avant que Baudouin II ne reconstruise la grande forteresse dont la tour de David était le centre. L’autre, ronde et sommée d’une coupole azurée, avait été bâtie par le calife Omar pour abriter le rocher de l’Ange : les Templiers l’avaient vouée à Notre-Dame, comme toutes leurs églises. Ce fut vers elle que Pellicorne dirigea leurs pas, car à cet endroit on accédait par de larges escaliers où l’on pouvait s’asseoir à l’ombre sans crainte d’être dérangés.

Ils n’avaient pas échangé une seule parole durant le trajet, peut-être parce que le bruit en eût été incongru dans une cité silencieuse repliée sur son chagrin. Là, sur cette terrasse balayée par un vent léger apportant avec lui le parfum des fleurs dont se couvraient au printemps les collines et les champs de Palestine : crocus, lis sauvages, glaïeuls et anémones, pensées et asphodèles, là on pouvait parler sans crainte d’être entendu. Le soleil faisait rayonner la grande croix d’or au sommet de l’église Sainte-Marie-des-Latins… Pourtant Thibaut avait envie de poser des questions :

— Pourquoi m’avoir amené ici ? Ne pouvions-nous parler ailleurs ? Je n’y suis venu qu’une fois, au moment du couronnement du roi.

— Pour que vous y restiez ! C’est le seul endroit de Jérusalem où vous soyez en sécurité. Si vous étiez demeuré au palais, vous seriez à cet instant au fond d’un cul-de-basse-fosse sans espoir d’en sortir. C’est la raison pour laquelle je suis venu vous chercher. Vous n’avez plus de maître, songez-y, et le Sénéchal veut effacer jusqu’au souvenir du roi lépreux dont il avait si peur. Tout doit disparaître et les femmes qui le servaient ont été bien inspirées en prenant le large.

— De quel droit ? Ce n’est pas lui, le régent, mais le comte de Tripoli qui ne me veut aucun mal, bien au contraire.

— Je sais. Il vous a proposé d’entrer à son service et c’est bien pour cela que Courtenay veut votre disparition. Vous n’avez qu’une seule chance de lui échapper, mon ami : devenir Templier !

— Moine-soldat ? Encore faudrait-il avoir la vocation et je ne l’ai pas.

Adam arracha une herbe folle qui croissait entre deux pierres et se mit à la mâchouiller :

— Mon ami, dit-il, vous seriez surpris du nombre de gens qui entrent dans l’ordre sans la moindre vocation, pour des raisons diverses dont la plus valable est celle d’avoir la vie sauve. Nous avons même des condamnés échappés à l’échafaud, car le Temple est église, donc asile. Il suffit que vous acceptiez la Règle avec la ferme intention de vous y conformer. Nous savons garder les secrets. Tous les secrets !

Cela était trop nouveau, trop inattendu pour que Thibaut l’accepte sans renâcler. La vie sauve était bonne chose sans doute, mais la liberté possédait plus de charme.

— À propos de secrets, bougonna-t-il, vous pourriez peut-être me parler des vôtres ? Le jour où vous m’avez donné les moyens d’entrer dans Damas sans me faire prendre, vous m’avez dit que vous m’« expliqueriez » et que le roi, lui, n’en ignorait rien.

— Ce n’est pas ma faute s’il a fallu remettre l’explication à… quelques années, fit Adam avec le sourire que Thibaut trouvait si réconfortant jadis. À présent nous en avons tout le loisir : dans l’enceinte du Temple, personne ne viendra vous chercher. Et j’espère que vous allez accepter d’y rester.

— Voyons d’abord votre histoire.

— Elle a commencé il y a quinze ans environ. Mon père avait fait le vœu de pèlerinage en Terre Sainte et devait partir quand un accident le cloua définitivement dans son lit : une mauvaise chute de cheval le blessa au dos et lui fit perdre l’usage de ses jambes. Un empêchement majeur pour prendre le chemin de Jérusalem. Mais ce voyage n’avait pas pour seul but de vénérer les Lieux Saints. Il avait été chargé par l’évêque de Laon, qui lui était parent et dont il était l’homme de confiance, de remettre un message secret mais de grande importance à son cousin, Philippe de Milly, récemment investi de la charge de Maître de l’ordre du Temple de Jérusalem en remplacement de l’illustre Bertrand de Blancfort…

— Philippe de Milly ? La famille de la Dame du Krak ?

— Son père, tout simplement. Appartenant à une noble famille picarde installée en Syrie – Naplouse, alors –, il avait épousé l’héritière de la seigneurie d’Outre-Jourdain, mais il se fit Templier après la mort de sa femme Isabelle qu’il aimait tendrement. Mais revenons à mon père et au message de l’évêque ! Comme son accident l’empêchait de le porter, l’évêque obtint pour moi – j’étais entré depuis peu à la Commanderie de Puiseux près de Laon – l’autorisation exceptionnelle de le remplacer. Il s’agissait d’un message touchant à l’Ordre mais dont, naturellement, je ne savais rien et dont on prit la peine de me dire qu’il était codé. Et je partis pour la Terre Sainte. Là, Philippe de Milly supportait mal la lourde charge dont on l’avait investi et, saisissant l’occasion, il se disposait à accompagner à Byzance le roi Amaury Ier, laissant son pouvoir à celui qui lui succéderait plus tard : Odon de Saint-Amand. Autant dire que mon message tombait mal et qu’ignorant tout des arcanes et secrets du Temple, Philippe de Milly ne me cacha pas qu’il ne comprenait rien à la lettre de l’évêque.

« Mais comme tout de même il convenait de donner une réponse, il nous confia, moi et mon message, aux soins du plus ancien de ses dignitaires, un frère très âgé – auquel d’ailleurs la lettre faisait allusion – qui était le dernier des huit chevaliers ayant jadis accompagné dans sa mission à Jérusalem Hugues de Payns qui serait plus tard le premier Maître. Frère Gondemare était sans doute l’un des hommes les plus savants de son temps et il connaissait tous les secrets du Temple. Il était aussi chargé d’ans quand je l’ai connu, mais son esprit n’avait rien perdu de sa vivacité ni de sa profondeur. C’est dire qu’il n’eut aucune peine à déchiffrer la lettre de l’évêque. Après quoi il entra dans une profonde méditation, m’ayant prié de le laisser seul. Par la suite, il me fit revenir pour m’interroger sur moi-même. D’abord méfiant, il me prit bientôt en amitié et entreprit de combler quelques vides d’une éducation qu’en dehors de la lecture et de l’écriture, on n’avait pas poussée bien loin. Puis, quand il fut sûr de moi, il me raconta une étrange histoire.

« Comme tout Templier, même novice, je savais – ou je croyais savoir ! – ce qu’avaient été les débuts de l’Ordre, comment l’abbé Bernard de Clairvaux, qui fut l’esprit le plus universel et peut-être le plus grand homme de son siècle, avait réuni neuf chevaliers pour les envoyer en Terre Sainte au secours des pauvres pèlerins continuellement attaqués et détroussés sur la route des Lieux Saints. À l’époque régnait ici Baudouin II, qui avait été Baudouin du Bourg, puis Baudouin d’Edesse et cousin de Godefroi de Bouillon. C’était un souverain d’une belle énergie et son règne fut un grand règne. Il fit accueil aux neuf chevaliers et les installa dans son propre palais, l’ancienne mosquée El-Aksa qu’il venait de quitter pour celui, neuf, de la citadelle bâti autour de la tour de David.