Adam se mit à rire de si bon cœur que Thibaut sentit le sien s’alléger :
— De grand air je peux vous assurer que vous ne manquerez point. Quant aux rigueurs de la loi – dans cette maison-ci tout au moins –, je peux vous certifier que, si vous respectez le principal, vous n’en souffrirez pas. Voyez plutôt le Maître ! Savez-vous qui est son meilleur ami ?
— Comment le saurais-je ?
— Je ne vois pas comment en effet. Vous avez vécu tellement loin de tout ce monde ! Eh bien, c’est ce cher Héraclius, tout simplement.
— Vous voulez rire ?
— Oh non ! Cela n’a rien de drôle, d’ailleurs. Ce serait même assez triste mais – que voulez-vous ? – qui se ressemble s’assemble. Allons, passons à présent à table ! Voilà la cloche qui sonne. Vous verrez que vous y serez aussi bien traité qu’au palais. Mieux peut-être parfois…
Jusqu’à son admission, Thibaut avait pris ses repas dans sa cellule de façon à esquisser une sorte de noviciat mais, en pénétrant dans le réfectoire que les Templiers nommaient toujours le palais, il eut une exclamation admirative : la vaste salle voûtée sur de puissantes colonnes était entièrement décorée de trophées pris à l’ennemi et entretenus à merveille. Ce n’étaient que heaumes damasquinés, épées et lances étincelantes, boucliers ronds peints et ciselés, cottes de mailles dorées et bannières vertes, jaunes ou noires, le tout disposé sur les murs en faisceaux harmonieux. Le long des murs, des tables nappées de blanc étaient préparées sur les dalles jonchées de feuilles de roseaux comme dans n’importe quel château et abondamment servies par les écuyers des chevaliers. Seule la grande croix placée au-dessus du siège du Maître rappelait que cette salle somptueuse était celle d’un couvent. Et aussi le silence qui y régnait car la règle défendait de parler pendant les repas, sauf le Maître quand il avait des invités, ce qui était fréquent.
Ensuite, on rasa la tête de Thibaut, ce qui, sa barbe n’ayant pas eu le temps de pousser, lui donnait une figure nouvelle, plus rude ; après quoi on lui remit ses biens au sein du Temple, encore qu’on lui eût précisé qu’il ne s’agissait pas de dons mais d’un prêt, toutes choses appartenant à l’Ordre. Il avait droit à trois chevaux, comme tous les autres chevaliers, à un écuyer que l’on ne put lui fournir, à des armes semblables à celles de tous les autres, c’est-à-dire de la plus grande qualité, et à un trousseau fort complet allant de deux chemises et deux braies à un chaudron pour faire la cuisine en campagne et un bassin pour mesurer la nourriture des chevaux, en passant par le haubert, les chausses de fer et le heaume renforcé de deux lamelles rivées en forme de croix pour la protection du visage(22)
Les choses étant ainsi établies, la vie quotidienne reprit ses droits, un peu monotone pour Thibaut qui ne rêvait que de batailles afin d’y étouffer les regrets et tristes pensées hantant ses nuits dans la petite cellule où il avait tant de mal à trouver le repos. Mais, grâce à Raymond de Tripoli qui avait conclu une nouvelle trêve de quatre ans avec Saladin, le royaume était en paix et s’efforçait de panser les multiples blessures laissées par les dernières années de Baudouin et de son calvaire.
En même temps que la surveillance de la route de Jaffa pour les pèlerins qui, à longueur d’année, débarquaient des navires génois, pisans ou byzantins – les nefs armées du Temple offraient des passages plus sûrs et moins onéreux, ayant leur port d’attache à Acre où le chef suprême, le commandeur de la Voûte d’Acre, faisait assurer le chemin jusqu’à la Ville sainte – les moines-soldats essaimaient la police de celle-ci, leurs confrères Hospitaliers s’occupant plus particulièrement de la santé des citadins et des voyageurs en veillant au contrôle des bains publics. C’est ainsi qu’un matin, Thibaut et Adam flanqués de deux sergents arpentaient paisiblement le marché aux épices dont ils aimaient tous deux les odeurs de girofle, de muscade, de poivre noir ou blanc, de gingembre, de cardamome, de cumin et de cannelle, quand une vieille femme qui mendiait à l’angle de la rue aux Herbes se mit à les suivre. Ou plutôt se glissa dans la foule qui les entourait de façon à les dépasser puis à revenir sur eux pour mieux les voir. Ils allaient lentement, salués par les marchands dont Thibaut connaissait la plupart. Ils arrivaient au bout de la rue couverte de roseaux quand la vieille se décida et se jeta à leurs pieds :
— Au nom du Dieu Tout-Puissant et de Sa Très Sainte Mère, écoutez-moi, messeigneurs…
— Tu es assez âgée, femme, pour savoir que nous ne faisons pas l’aumône dans la rue, intervint Adam. Tu dois aller au couvent où chaque jour nous nourrissons ceux qui sont dans le besoin.
— Je n’ai pas besoin de pain, mais d’aide. J’ai besoin que vous m’aidiez à sauver ma maîtresse. Car vous êtes bien messire Thibaut, n’est-ce pas ? J’ai hésité d’abord à vous reconnaître…
— En effet, mais je suis à présent frère Thibaut. Vous-même… il me semble vous avoir déjà vue.
— Je suis Thécla l’Arménienne, la servante de demoiselle Ariane…
Et brusquement elle éclata en sanglots.
— Oh, sire chevalier, je vous en supplie, si vous avez encore de l’amitié pour elle, venez à son secours ! Voilà des jours et des jours que je cherche comment l’aider et voilà que je vous trouve !
— Ariane ? Mais que lui est-il arrivé ? N’est-elle pas chez les Dames Hospitalières comme elle en avait l’intention ?
— Non. Elle allait partir et je me disposais à l’accompagner quand monseigneur le Sénéchal est arrivé avec des gardes. Ils se sont saisis de ma pauvre petite colombe et ils l’ont emmenée…
— Où cela ? En prison ?
— Non. Pas en prison… à la maladrerie ! Le Sénéchal a dit qu’elle était la putain du roi défunt, qu’elle couchait avec lui et qu’elle avait pris son mal… Oh, Dieu Tout-Puissant ! Je jure devant Toi qu’elle était saine et pure, que jamais elle n’a partagé le lit de ce malheureux !
— Qu’est-ce que vous dites ? Il l’a envoyée là-bas ? Mais de quel droit ?
Tout à l’indignation qui le submergeait, Thibaut ne prenait pas garde aux gens qui commençaient à s’attrouper, mais Adam, lui, ne les perdait pas de vue. Comprenant que son compagnon allait suivre la femme à la léproserie, il l’empoigna par le bras :
— Du calme ! Un peu de tenue ! Vous êtes chevalier du Temple, ne l’oubliez pas, et vous n’avez pas le droit de vous mêler d’affaires privées…
— Privées ? Quand il s’agit de celle que mon roi aimait ? Celle qui lui a voué sa vie et qu’à présent un misérable honnit laidement et de la plus infâme façon ? Je vais…
— Vous n’allez rien faire du tout ! Nous allons achever notre garde et discuter calmement de cette affaire. Où habitez-vous, femme ?
Elle eut un ricanement que ses larmes rendaient encore plus triste.
— Où habite une mendiante ? Je loge sous une arche du couvent des Hospitalières avec d’autres aussi misérables que moi. Au moins nous avons du pain et un abri…
— En ce cas nous saurons où vous trouver. Retirez-vous, à présent ! Nous avons suffisamment attiré l’attention !
Sans être brutal, le ton était ferme et singulièrement persuasif. Les larmes de la pauvre femme séchèrent soudain. Elle comprit qu’elle avait été entendue et ce fut avec un visage apaisé qu’elle salua et disparut dans l’ombre fraîche d’une ruelle. De son côté Thibaut se calmait. Adam avait raison : un éclat quelconque n’apporterait aucune aide à celle qu’il considérait comme la veuve de Baudouin et à laquelle il vouait une tendresse fraternelle née de l’admiration que lui inspirait un si grand amour.