Cependant, en revenant vers la maison chevetaine, leur surveillance achevée, il ne put garder plus longtemps le silence :
— Vous n’imaginez tout de même pas que je vais rester les bras croisés tandis qu’Ariane est vouée à un sort affreux ? Il y a un monde entre vivre dans un palais, aveuglée par un amour immense, auprès d’un lépreux sublime et se voir jetée dans un univers de misère et de cauchemar peuplé de larves n’ayant plus d’hommes que le nom, pour y pourrir lentement sans autre secours que les soins, dérisoires, des moines de Saint-Lazare. Je vais la sortir de là ! Je le dois à mon roi défunt : avant de me demander de veiller sur elle, il voulait que je l’épouse afin de lui faire une position honorable. C’est elle qui n’a pas voulu.
— Elle a eu raison car la situation serait pire : vous auriez sans doute reçu un coup de poignard ou une flèche venus de n’importe où… et elle serait malgré tout chez les mesels, dit Adam du ton paisible qui lui était habituel.
— C’est possible. Aussi dois-je trouver une autre solution. Et d’abord…
Sans plus s’expliquer, il tournait les talons. Adam le rattrapa en saisissant au vol sa grande cape blanche :
— Hé là ! Doucement ! Où allez-vous, s’il vous plaît ?
— À votre avis ? gronda Thibaut, une lueur de défi dans l’œil.
— Justement vous n’y allez pas ! D’abord parce que vous n’en avez pas le droit. Ensuite parce qu’il est l’heure de rentrer. Le Temple est un couvent, pas une auberge !
— Au diable le Temple ! lâcha Thibaut en baissant considérablement la voix pour n’être pas entendu des sergents qui les suivaient. Dès l’instant où Ariane a besoin de moi, je n’hésite pas !
Adam poussa un soupir à faire envoler les pigeons sur l’auvent du marchand drapier devant lequel ils passaient.
— Jolie recrue que j’ai faite là ! Je vous dis, moi, que vous allez rentrer, et tout de suite. Après le repas du soir, nous verrons ce qu’il est possible de faire…
— … une fois claquemurés chacun dans sa cellule en attendant que la cloche de matines nous envoie à la chapelle à deux heures du matin ?
— Justement. Cela nous laisse un assez joli laps de temps pour faire autre chose que dormir.
— Sortir du couvent par exemple ? Et comment ? Il est plutôt bien gardé ?
— Certes, certes ! Et il est défendu de sortir de nuit à moins d’être dûment mandaté par le Maître ou le Commandeur de Jérusalem. Si vous passez outre, vous êtes exclu. J’ajoute qu’il est tout aussi défendu de sortir de nuit sans passer par la porte. Là aussi vous êtes exclu !
— Eh bien, je serai exclu ! La belle affaire !
— Oh, ne croyez pas que cela arrangerait les vôtres. En cas d’exclusion, mon garçon, vous recevrez une volée d’étrivière devant toute la communauté, après quoi on vous enverra dans un couvent encore plus sévère, Bénédictins ou Augustins, et vous y serez enfermé jusqu’à la fin de vos jours. Si vous essayez de vous échapper, on vous ramène et cette fois c’est l’in pace… et pour toujours. Allons, calmez-vous ! ajouta-t-il avec un sourire apaisant. Il y a peut-être un moyen de sortir sans passer par la porte… et sans se faire prendre.
— Comment savez-vous cela ?
— Est-ce que vous croyez que je passe toutes mes nuits dans ma couchette ? Je vous rappelle que j’ai une mission à accomplir, moi. Alors la nuit je cherche, je travaille…
— Expliquez-moi ! fit Thibaut soudain passionné. Auriez-vous découvert une issue… inconnue ?
— C’est un peu ça, mais à présent silence ! Nous arrivons !
L’entrée sévèrement gardée du Temple et sa porte fortifiée, que l’on appelait la Porte Spécieuse, escaladant le « mont du Temple » étaient devant eux.
Au repas du soir, Thibaut n’eut aucune peine à abandonner aux pauvres la presque totalité de sa nourriture. Il n’avait pas faim et laissait ses pensées vagabonder hors des murs de Jérusalem dans le silence, à peine troublé par la voix un peu enrouée d’un frère qui lisait un texte pieux dans la chaire disposée à cet effet.
Il pensait à Ariane, si belle, si délicate, et s’en voulait d’avoir accepté l’abri offert par Adam Pellicorne sans s’être assuré qu’elle-même se trouvait en sûreté… En outre, la colère qu’il éprouvait contre Jocelin de Courtenay faisait trembler ses mains et menaçait de l’étrangler, ne laissant passage à aucun aliment sinon un peu de vin. Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi le Sénéchal – oh, comme il aurait aimé pouvoir oublier leur sang commun ! – pouvait encore poursuivre, après des années, cette pauvre enfant d’une vindicte aussi tenace.
Une heure plus tard, couché dans son lit étroit, il se résignait à y passer une nuit blanche quand la porte de sa cellule s’ouvrit sans bruit. Dans la lumière de sa lampe à huile – les Templiers gardaient une lampe allumée la nuit au cas où une alerte les appellerait, ce qui leur évitait de tâtonner à la recherche de leurs vêtements et de leurs armes – il vit soudain Adam apparaître comme un fantôme, un doigt sur la bouche pour recommander de se taire. Il lui tendit une tunique noire de sergent semblable à celle dont il était vêtu lui-même. Sans demander d’explication, le jeune homme la passa sur la chemise et les braies tenues par une cordelette que la règle obligeait tout Templier à conserver la nuit pour dormir. Thibaut s’habilla en un clin d’œil et suivit son ami en tenant ses souliers à la main. À cette heure tardive les cloîtres de l’ancien palais étaient déserts. Le Maître, d’ailleurs, était absent et le couvent sous la responsabilité du Sénéchal, Ernaut de Saint-Prix, dont chacun savait qu’il avait le sommeil lourd.
Sans faire plus de bruit que des ombres, les deux hommes gagnèrent la salle capitulaire qui avait été l’une des sept nefs correspondant aux sept portes de la mosquée de jadis, celle dont le mirhab(23) avait été masqué par un mur de pierres. Ils allèrent au fond de la salle et passèrent, à droite, dans l’ancienne chapelle à laquelle venait de succéder l’église neuve. La voûte romane y était soutenue par quatre épais piliers dont les sobres chapiteaux s’ornaient de grossières sculptures évoquant des feuilles d’olivier. Adam ouvrit alors le volet de la lanterne dont il s’était muni, libérant une flamme qu’il éleva, choisit l’une des feuilles et lui fit effectuer une demi-circonférence. À la surprise de Thibaut une porte s’ouvrit dans le pilier découvrant un escalier qui s’enfonçait dans le sol. Adam s’y engagea en ordonnant à son compagnon de tirer le vantail de pierre derrière lui.
L’escalier descendait profondément dans les entrailles de la terre au moyen de marches hautes à peine équarries et qui eussent été dangereuses si elles avaient été humides mais le rocher dans lequel on les avait taillées était parfaitement sec. Comme il y avait peu de chances d’être entendu, Thibaut risqua une question :
— Comment avez-vous découvert cet escalier ? Et où mène-t-il ?
— Frère Gondemare me l’a montré lors de mon premier séjour ici. Il mène à une galerie, creusée par les Romains, qui longe le mur occidental du Pavement et permettait de joindre autrefois les arrières du Temple à la forteresse Antonia. Au temps du Christ, les occupants pouvaient avoir ainsi un œil, ou une oreille, sur les desservants du Sanctuaire. Cette galerie recoupait plusieurs souterrains dont les Juifs avaient d’ailleurs bouché le plus important dès le début de l’époque romaine. Mais, en fait, l’ouvrage des Romains ne faisait que prolonger celui des lévites du temple rebâti par Hérode et qui menait seulement sous l’arche du grand escalier ouvrant sur l’entrée de cet extraordinaire monument. C’est cette issue que je vais vous montrer… en cas de besoin urgent et pour que vous sachiez bien que l’on peut parfaitement sortir du couvent et y rentrer sans se faire remarquer.