C’est-à-dire que le calme dont Isabelle avait été frappée à son arrivée ne dura pas longtemps. Les entrées de seigneurs se succédaient avec leurs bannières et leurs gens, qui emplissaient la ville et le palais. Tous la saluaient avec révérence et respect, voyant déjà en elle leur souveraine, et elle ne savait trop si elle en était heureuse ou pas. Certes elle eût été fïère de coiffer la couronne de son père, de son frère, mais se souvenant des difficultés que Baudouin avait dû surmonter, elle n’était pas certaine d’en être capable. Encore, si elle avait auprès d’elle un homme fort, capable, lui, de prendre les problèmes à bras-le-corps et de s’opposer avec vigueur aux harcèlements du sultan ! Mais son bel Onfroi n’était pas de taille. Il détestait la vie des camps, n’aimait pas porter la lourde armure et ne faisait pas mystère de ses goûts paisibles et raffinés de lettré.
— Notre vie n’est-elle pas douce et agréable, mon cœur ? Nous sommes heureux ensemble parce que je peux vous consacrer tous mes instants. N’avons-nous pas assez de forts châteaux et de vaillants capitaines pour les défendre sans aller nous mêler de régner au milieu du bruit et de la fureur d’un peuple qui ne sait jamais très bien ce qu’il veut ? Dites à ces gens que vous ne désirez pas être reine et retournons au Krak !
— Croyez-vous que nous y serions bien reçus ? Votre mère et sire Renaud souhaitent ardemment que vous et moi portions la couronne. Ils seraient capables de nous renvoyer et alors où irions-nous ?
— Au Toron, le puissant château que je tiens de mon aïeul le Connétable dans les monts du Liban. Je me souviens d’y être allé, enfant, c’est un magnifique endroit, peu éloigné de la mer…
De tels propos pouvaient séduire une jeune femme pour qui la vie n’avait eu jusqu’alors que des sourires, même si au fond d’elle-même une petite voix lui disait qu’Onfroi était loin d’avoir l’étoffe d’un héros et que peut-être il ne saurait pas la défendre si l’occasion s’en présentait ; mais, auprès de ce parangon de chevalerie qu’était Balian d’Ibelin, ils étaient inacceptables et celui-ci ne le cacha pas :
— Votre glorieux aïeul a toujours porté haut et ferme son épée de Connétable, dit-il sans mâcher ses mots. Il aurait de vous grande honte, sire Onfroi. Il vous renierait comme ferait n’importe quel homme d’honneur car vous n’êtes rien d’autre qu’un lâche !
Sous l’insulte, le jeune homme réagit tout de même :
— Je suis aussi vaillant que vous, messire, mais j’ai parfaitement le droit de refuser un trône où je ne me sentirais pas à l’aise et qui ne m’intéresse pas ! Ma belle épouse ne le souhaite pas davantage.
— Parce que vous vous mettez en travers, intervint Raymond de Tripoli. Mais songez-y, ce n’est pas vous que nous allons élire roi, mais bien elle. Si vous vous refusez à tenir noblement le rôle qui sera le vôtre, nous vous démarierons tout simplement pour donner sa main royale à qui saura en être digne ! Ce que vous n’êtes pas !
— Vous n’êtes même pas capable de lui donner des enfants et vous êtes mariés depuis plus de deux ans ! renchérit Balian avec mépris.
— J’aurai des enfants quand je voudrai, hurla le jeune homme hors de lui. Quant à la couronne, si vous comptez sur le Patriarche pour la lui poser sur la tête, vous perdez votre temps ! Il n’acceptera jamais.
— L’évêque de Bethléem peut suppléer ce Patriarche indigne. Dès son arrivée nous procéderons à l’élection de dame Isabelle car nombreux sont ici ceux qui la veulent pour reine. Et il sera ici ce soir !
Le vieux prélat et sa suite entrèrent en effet dans Naplouse quelques heures plus tard, sous les acclamations de la population. Le lendemain, après qu’il eut pris quelque repos, les hauts barons où se voyaient tous ceux qui avaient servi Amaury et Baudouin avec honneur, et qui étaient la majorité de la noblesse franque, se réunissaient dans la grande salle du palais, chacun à sa place et sous ses couleurs comme naguère encore au palais de Jérusalem. Au fond, un trône vide attendait la jeune femme destinée à y prendre place. Et devant ce trône, près duquel l’évêque était assis, Raymond de Tripoli se tenait debout.
Quand tous furent là, il ordonna que l’on fit venir la princesse et son époux.
Elle vint, accompagnée de sa mère, l’ex-reine Marie, qui lui donnait la main et semblait la soutenir. Isabelle, en effet, était très pâle dans les robes byzantines violet foncé, mais raides et brillantes des joyaux qu’elle avait choisi de porter à nouveau en cet instant.
Une vibrante acclamation la salua qui ne lui arracha pas un sourire. Les deux femmes s’avancèrent jusqu’à l’évêque et s’inclinèrent pour recevoir sa bénédiction, puis la mère lâcha la main de sa fille après l’avoir pressée un instant :
— Courage ! Il faut le leur dire !
Mais Isabelle éclata en sanglots et cacha son visage dans ses mains, incapable d’articuler une parole.
— Dire quoi ? demanda le comte de Tripoli, l’œil orageux.
Prenant Isabelle dans ses bras afin qu’elle pût pleurer contre son épaule, Marie parla d’une voix haute et claire, vibrante d’indignation :
— Que cette nuit, sire Onfroi a quitté ce palais en secret pour se rendre à Jérusalem. Il est allé dire à la princesse Sibylle qu’on veut le faire roi de force et qu’il n’y consentira jamais… qu’il lui demande sa protection… et de le tenir comme son meilleur ami !
Un grondement de colère secoua l’assemblée qui éclata en imprécations. Ce fut comme un vent de tempête balayant la vaste salle, faisant voler les soies multicolores des bannières au bout de leurs hampes. Debout au milieu du tumulte, Raymond de Tripoli ferma les yeux un instant, accablé sous le poids de la catastrophe. Quand il les rouvrit, la reine Marie entraînait doucement sa fille hors de l’assemblée. Le cœur d’Isabelle battait à tout rompre sous les perles de son corsage. Elle se sentait malade de honte et de douleur. Pourtant, cette nuit, elle s’était bien battue pour empêcher Onfroi d’accomplir un forfait qui allait le mettre au ban de ses pairs, mais en vain. Il avait beaucoup trop peur ! Tout ce qu’elle avait pu faire était de refuser de le suivre. Encore avait-elle dû jurer sur la Croix de ne pas révéler sa fuite avant l’assemblée du lendemain, quand il ne serait plus possible de le rattraper.
Cependant Raymond de Tripoli reprenait la parole après avoir attendu que revienne un semblant de silence :
— Sibylle va être couronnée, messeigneurs, si elle ne l’est déjà, et désormais nous sommes tous en danger. Moi surtout que les Courtenay et le Maître du Temple ont toujours poursuivi d’une haine tenace. Je vais gagner mon fort château de Tibériade où sont mon épouse et ses quatre fils, et je n’en bougerai plus. Dieu protège le royaume, qui lui aussi est en danger de mort !
On sut plus tard qu’arrivé chez lui, il avait entamé des pourparlers avec Saladin au cas où la nouvelle reine le ferait attaquer. Ce qui était quand même une curieuse façon de comprendre les intérêts du royaume franc. Mais il avait toujours pratiqué une politique d’entente avec l’Islam – celle-là même des rois quand il s’agissait de défendre les souverains d’Alep et de Mossoul contre les appétits du conquérant ! – et comptait quelques émirs parmi ses amis, même si cela ressemblait un peu à une trahison.
À Jérusalem, l’arrivée d’Onfroi de Toron dégoulinant d’une écœurante bonne volonté dans l’espoir qu’on les laisserait vivre en paix, lui et sa femme, avait apporté un sérieux soulagement. On le traîna aussitôt chez Roger des Moulins qui tenait bon dans son refus de livrer la troisième clef.
— Voilà, noble Maître ! fit Jocelin de Courtenay. Il n’y a plus en lice qu’une seule reine et vous n’avez plus, vous, la moindre raison de vous opposer à son couronnement.