Aux fontaines de Séphorie, l’ost chrétien se rassembla. Vingt mille hommes ! La plus belle armée réunie depuis les débuts du royaume franc ! Il y avait là Raymond de Tripoli et ses quatre beaux-fils : Hugues, Guillaume, Odon et Raoul ; Balian d’Ibelin, Renaud de Sidon, les Hospitaliers menés par leur Sénéchal en l’attente de l’élection d’un nouveau Maître, et Renaud de Châtillon, plus arrogant que jamais, qui ne perdit pas un instant pour faire entendre à l’époux d’Isabelle qu’il avait tout intérêt à se comporter vaillamment dans les jours à venir s’il ne voulait pas se voir arracher les tripes par les mains mêmes de son beau-père.
Le camp était à peine installé qu’une nouvelle inquiétante arriva, portée par un cavalier blessé : Saladin en personne venait de mettre le siège devant le château de Tibériade que défendait seule la princesse Echive, privée à la fois de son mari et de ses fils.
Aussitôt le conseil se rassembla dans la grande tente rouge du roi, aux pieds duquel se jeta Hugues de Tibériade, l’aîné des garçons, suppliant qu’on le laisse aller secourir sa mère. Mais le comte Raymond lui imposa silence et, se tournant vers le roi Guy :
— « Sire, dit-il, Tibériade est à moi. Sa dame est ma femme. Elle est dans la place avec mes gens et mon trésor et nul ne perdrait autant que moi si elle devait disparaître. Mais si les Musulmans la prennent, ils ne pourront la conserver. S’ils abattent les murailles, je les reconstruirai. S’ils capturent ma femme et les siens, je paierai leur rançon car j’aime mieux que Tibériade soit abattue plutôt que voir toute la Terre Sainte perdue. Je connais bien le pays. Sur toute la route, il n’existe pas un point d’eau et, si vous marchez en ce moment vers mon domaine à travers les collines arides, vos hommes et vos chevaux seront morts de soif avant même d’être cernés par la multitude de l’armée de Saladin. Nous sommes le 4 juillet. Demain est la Saint-Martin le Bouillant. À la chaleur de cette nuit songez à ce que sera demain sous un ciel torride(28) ! »
Le conseil s’émut de ces paroles pleines d’abnégation. Seul, Gérard de Ridefort s’y opposa, accusant ouvertement Raymond de préparer une nouvelle trahison :
— Il sent le poil du loup ! ricana-t-il.
Mais le comte de Tripoli ne lui opposa qu’un haussement d’épaules méprisant. D’ailleurs, les autres barons se rangeaient à un avis aussi sage et, naturellement, le roi approuva : on attendrait l’attaque du sultan auprès des eaux vives de Séphorie. Et le conseil se sépara.
Mais à minuit, le Maître des Templiers revint dans la tente de Guy qu’il trouva seul et laissa parler sa haine :
— « Sire, croyez-vous ce traître et l’avis qu’il a donné ? C’est pour vous honnir qu’il l’a donné, car vous aurez grande honte et grands reproches aussi si vous laissez prendre une cité à six lieues de vous. Et sachez que les Templiers déposeraient leurs blancs manteaux et vendraient tout ce qu’ils ont pour que la honte de ce que les Sarrasins nous ont fait ne soit vengée ! Allez et faites crier que l’ost s’arme et suive la Sainte Croix ! »
Et, bien entendu, Guy de Lusignan se rangea à cette dernière voix qui venait de parler…
À peine l’ordre de lever le camp fut-il crié que les barons accoururent pour tenter de le faire rapporter mais l’indigne Maître s’était montré trop persuasif : il maintint sa décision après avoir refusé de s’expliquer. Dans tout le camp ce fut la confusion. Nombreux étaient ceux que cet ordre insensé stupéfiait, mais tous étaient impuissants car il ne pouvait être question de désobéir au roi. Même Renaud de Châtillon, inquiet en dépit de sa témérité habituelle, ne put se faire entendre…
— Messeigneurs, si Dieu ne nous aide, la journée sera rude. Quant à moi, si ma bonne épée peut abattre ce chien de Saladin, je me sentirai le roi du monde et je mourrai heureux !
Avant les premières lueurs de l’aube, le camp était levé et l’armée prête à se mettre en marche. Une dernière prière au pied de la Vraie Croix, une dernière bénédiction de l’évêque et des chapelains, et la belle machine de guerre s’ébranla. Mais, cette fois, Thibaut n’était plus dans la colonne templière. L’un des chevaliers désignés à la garde de la Croix était mort dans la nuit, piqué par un scorpion, et le Maréchal en personne avait choisi Thibaut pour le remplacer :
— Il m’est venu à l’esprit que cet honneur vous était dû, mon frère, lui dit-il, parce que pendant des années vous avez combattu à l’ombre de cette insigne relique au côté du roi Baudouin dont Dieu ait l’âme héroïque. En outre, je trouve bon pour l’honneur du nom qu’un Courtenay soit au plus exposé puisque le Sénéchal s’est fait donner la baylie d’Acre d’où il n’a pas jugé bon de sortir.
Il n’y avait rien à ajouter. Seulement s’incliner et remercier. Thibaut alla se ranger dans le carré des dix chevaliers où une place restait vide… Il se sentait fier et heureux de l’hommage rendu, à propos de lui, à la mémoire de Baudouin, mais tout de même un peu gêné. Etait-il vraiment digne d’être là alors qu’il transgressait la Règle du Temple et peut-être offensait le Seigneur en portant sur lui l’anneau de l’Infidèle. Peut-être aurait-il dû le dissimuler quelque part dans sa cellule. Mais, d’un côté, il craignait qu’un événement quelconque l’empêche de le retrouver au retour, et, de l’autre, il lui avait semblé qu’il pouvait être utile au salut du royaume pour faire reculer Saladin au cas où le sort des armes lui serait contraire. À condition, bien entendu, que le sultan accepte de tenir la parole donnée à un prisonnier relâché et qui n’était peut-être qu’une boutade. De toute façon, à toutes fins utiles il portait le Sceau attaché à son cou par un lien de cuir. Évidement, s’il avait pu deviner l’honneur qui l’attendait, il eût remis le Sceau à Adam Pellicorne, mais à présent il n’en était plus temps.
Raymond de Tripoli, en tant que seigneur de la région, prit la tête de l’armée avec les quatre fils de sa princesse. Il précédait la Croix que tenait fermement l’évêque d’Acre. Ensuite venaient le roi et le -gros des troupes. Enfin les Hospitaliers et les Templiers assuraient l’arrière-garde. On s’avança vers l’est par une longue vallée aride qui montait entre des collines encore plus desséchées, jusqu’aux « Cornes de Hattin », une double éminence pelée d’où s’amorçait la descente vers les eaux bleues du lac de Tibériade : là se tenait l’armée de Saladin. La distance jusqu’au château de la princesse assiégée n’était pas grande, cinq lieues environ, mais à mesure que l’on montait le soleil en faisait autant, déversant sur cette terre sans ombre et sur ces hommes vêtus de fer une chaleur bientôt torride… En dépit des keffiehs de lin dont les croisés avaient emprunté l’usage aux Sarrasins, la sueur coulait en longues rigoles sous les camails et les heaumes d’acier. Pourtant, il ne pouvait être question de les retirer. En effet, les troupes légères disposées aux avant-postes par le sultan eurent vite repéré le long serpent de métal rampant vers Hattin et dont la carapace renvoyait des éclairs. Bientôt l’arrière-garde se vit harcelée par des cavaliers rapides armés d’arcs et de flèches comme par des essaims de guêpes. Ainsi que l’avait prédit Raymond de Tripoli, aucune source, aucune fontaine ne se montrait dans cet univers désolé où la moindre verdure était grillée depuis longtemps. La seule chance de s’en tirer eût été de dépasser Hattin et de dévaler vers le lac en bousculant les Musulmans sous le poids des escadrons de fer, mais le soir tombait et les chevaux comme les hommes étaient épuisés. Gérard de Ridefort, qui avait déjà perdu du monde sous les flèches ennemies, proposa de s’arrêter au casal de Marescalcia où il y avait de l’eau. Mais, quand on arriva, les puits étaient à sec…