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On fit halte néanmoins. Il était impossible de foncer vers le lac par des chemins accidentés que l’on ne voyait pas. Le soir, d’ailleurs, apportait un peu de fraîcheur ; pas assez cependant pour faire oublier la soif qui torturait hommes et bêtes. Un peu de repos s’imposait donc et, sans dresser le camp, on s’installa comme l’on put. La Vraie Croix plantée en terre, les Templiers de sa garde se relayèrent en deux fois cinq pour l’entourer comme il se devait : debout, les deux mains appuyées sur la poignée de l’épée fichée dans le sol. Tous les autres devaient se tenir prêts à descendre vers le lac dès qu’il ferait un peu jour et avant que la terrible chaleur ne revienne.

Quelques heures passèrent ainsi, ceux qui veillaient guettaient avidement le retour de la lumière. Elle n’était plus loin quand la nuit s’éclaira soudain mais de façon sinistre : autour de la position occupée par l’armée chrétienne, Saladin venait de mettre le feu aux broussailles et aux herbes sèches au moment où se leva un vent venu de l’est qui balaya les tourbillons de fumée dans les yeux et la gorge des Francs, ajoutant à leurs souffrances. Bientôt le chemin du lac fut barré par un rideau de flammes qui sema la panique dans la piétaille. Épouvantés par ce qu’ils crurent être l’enfer ouvert devant eux, beaucoup de ces malheureux s’enfuirent qui vers la montagne, qui vers Séphorie sous les yeux de leurs chefs impuissants à les retenir.

— Allons-nous en faire autant ? s’écria alors Balian d’Ibelin. Nous voilà tombés dans le piège prédit par le comte Raymond. Il est à craindre que nous n’en sortions pas vivants. Qu’ordonnez-vous, sire ? ajouta-t-il en se tournant vers Guy qui le regardait avec angoisse, visiblement incapable de prendre une décision.

Ce fut Raymond de Tripoli qui lui répondit :

— Il faut tenter de passer, messeigneurs ! En force et à la grâce de Dieu ! Mais auparavant il faut cacher la Sainte Croix : elle ne doit pas tomber aux mains des Infidèles si nous avons le dessous !

L’ordre fut donné de se préparer à charger.

Le Maréchal du Temple fit alors retirer la garde, à l’exception de deux chevaliers dont l’un était Thibaut, puis après s’être prosterné une dernière fois devant ce qui était l’essence même de la foi rivée au cœur de tous ces hommes, il ordonna :

— Vous allez l’enterrer. Auparavant, jurez sur le salut de votre âme que vous ne révélerez jamais l’emplacement où elle va reposer. Même sous la torture !

— Sur mon honneur de chevalier, je le jure ! Firent, en écho, Thibaut et son compagnon qu’il connaissait sous le nom de frère Gérand.

Puis, tandis que Jean de Courtrai rejoignait son poste de combat, ils cherchèrent un endroit propice et le trouvèrent à peu de distance des ruines du casai. Il y avait là, poussant dans du sable, un vieil acacia tordu, seule végétation de cet endroit désolé. Un de ces acacias têtus capables de pousser en plein désert parce que leurs racines peuvent aller chercher l’eau à plus de trente mètres dans les entrailles de la terre. Après avoir repéré le côté le plus propice qui était celui du Levant, Thibaut et son compagnon creusèrent, à l’aide des pelles qui faisaient partie de l’équipement en campagne des Templiers, une fosse profonde dans laquelle ils déposèrent pieusement cette croix qui, pour Thibaut, était indissociable de Baudouin dont elle soutenait la vaillance. Il l’avait enveloppée du pallium dont on la recouvrait en certaines occasions. Doucement, ils laissèrent retomber la terre mêlée de sable sur laquelle ils restèrent agenouillés un instant pour une ultime prière qu’ils mêlaient de larmes aussi douloureuses que s’ils venaient d’enterrer leur mère. Puis ils se relevèrent, s’embrassèrent.

— À présent, allons-nous faire tuer bellement ! dit frère Gérand.

Thibaut, lui, resta en arrière sous le prétexte d’un besoin et s’approcha de l’acacia…

Par deux fois, en ce jour de malheur et sous ce soleil impitoyable, les cavaliers francs chargèrent. Faute d’aliment, l’incendie était éteint aux pentes noircies des Cornes de Hattin. Ils crurent tout d’abord qu’ils allaient réussir car, fidèles à leur vieille tactique, les troupes turques s’étaient ouvertes pour laisser un passage… qui se referma curieusement quand le comte de Tripoli et ses fils l’eurent franchi. On ne les revit plus : après s’être rafraîchis au premier puits rencontré, ils coururent jusqu’à la côte…

Alors une sorte de miracle se produisit : oubliant ses terreurs, Guy de Lusignan se laissa emporter par l’un de ces accès de bravoure qui pouvaient faire vraiment un roi de cet homme insignifiant. Il rameuta ses cavaliers à grands cris autour de sa bannière, prit leur tête et se lança avec eux dans une charge désespérée mais tellement fougueuse, tellement empreinte de la plus folle bravoure qu’elle faillit bien atteindre Saladin en personne, qui du haut d’un petit tertre observait la bataille en compagnie de son fils Afdal. Une rapide intervention des mamelouks écarta le danger et repoussa les assaillants vers les collines meurtrières… Ils résistèrent de leur mieux, pied à pied, mais succombèrent finalement sous le nombre. Certains vinrent mourir dans ce lac où se brisaient leurs espérances et qui donna à leur soif une dernière consolation. Tous ceux dont la mort ne voulut pas à cet instant furent faits prisonniers. Thibaut, qui venait de voir frère Gérand tomber la gorge transpercée par une lance, fut de ceux-là. Son cheval s’abattit sous lui et il ne put venir à bout des cinq mamelouks qui bondirent sur lui.

Dépouillé de son heaume et de son épée, il fut traîné plus que conduit jusqu’aux autres Templiers et Hospitaliers déjà captifs, que l’on menait vers la grande tente jaune dressée par les gens du sultan sur le champ de bataille où s’accumulaient les morts. Le hasard voulut qu’il se retrouve auprès d’Adam qui, chargé de liens, se débattait encore comme un ours captif.

— Gardez votre énergie pour bien mourir, lui conseilla-t-il. Ce ne devrait pas tarder ! Saladin hait le Temple et a juré sa perte.

En effet, la cotte d’armes blanche à croix rouge, même salie et poussiéreuse, servait de repère aux mamelouks qui séparaient les Templiers des autres captifs, puis les amenaient devant Saladin. Debout à l’entrée de sa tente, celui-ci les regardait venir, bras croisés sur la poitrine. On les fit agenouiller mais, au moment où des soldats armés de cimeterres allaient se placer près d’eux pour les exécuter, « on vit s’avancer un groupe de volontaires, gens de mœurs pieuses et austères, dévots, hommes de loi, savants et initiés à l’ascétisme et à l’intuition mystique. Chacun d’eux demanda la faveur d’exécuter un prisonnier, dégaina son sabre et retroussa sa manche(29) »… Et Saladin leur accorda ce qu’ils demandaient. Ce qui suivit fut abominable car, même au nom d’Allah, on ne s’improvise pas bourreau. Certains firent leur ouvrage proprement, mais d’autres, maladroits ou manquant de forces, massacraient leurs victimes au point qu’il fallut parfois achever leur besogne. Tous ces malheureux priaient avec un beau courage. Certains chantaient un psaume jusqu’à ce que le fer tranche leur voix. De toute la sienne alors, Thibaut, se redressant brusquement, hurla en arabe :

— Par le Sceau du Prophète, tu m’as oublié, sultan ? Je suis Thibaut de Courtenay.