Naturellement, Arcadius avait mis tous ses soins à fignoler un récit d’évasion suffisamment convaincant et, depuis le matin, Marianne s’était tant de fois répété sa leçon qu’elle était certaine de la posséder parfaitement. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’être mal à l’aise dans ce mensonge contre lequel se rebellaient son honnêteté et son goût de la vérité.
Bien sûr, cette fable était nécessaire puisque, selon l’expression même de Jolival, « toute vérité n’était pas bonne à dire », surtout à un amoureux, mais Marianne ne la jugeait pas moins dégradante parce qu’elle mettait en cause un homme, non seulement innocent de tout mal, mais encore victime principale de ce drame. Il lui répugnait de transformer en impitoyable geôlier le malheureux dont elle portait le nom et qu’elle avait cependant, involontairement, conduit à sa perte.
Elle avait toujours su qu’en ce bas monde tout se paie et le bonheur plus cher que n’importe quoi, mais à la pensée que le sien allait être bâti sur un mensonge, une angoisse lui venait avec la crainte superstitieuse que le destin ne demandât compte de sa tricherie.
Cependant, elle savait aussi que, pour Jason, elle était capable de tout endurer, même l’enfer des jours passés... même un mensonge permanent.
Un grand miroir, garni de fleurs en pâte de verre, pendu au mur près de sa chaise longue, lui renvoya son image gracieuse, enveloppée d’une robe de mousseline blanche et habilement coiffée par Agathe ; mais ses yeux gardaient une inquiétude contre laquelle ni repos ni soins n’avaient pu quelque chose.
Elle se contraignit à sourire, bien que le sourire n’atteignît pas son regard.
— Madame la princesse ne se sent pas bien ? demanda Agathe qui brodait dans un coin et qui l’avait observée.
— Si, Agathe, très bien ! Pourquoi ?
— C’est que Madame n’a pas l’air gai ! Madame devrait aller sur le balcon. C’est l’heure où toute la ville est sur le quai, là-devant ! Et puis, elle verrait arriver M. Beaufort !
Marianne se traita intérieurement de sotte. Quelle figure faisait-elle, en effet, tapie au fond de sa chaise longue, alors qu’elle devait normalement brûler de l’impatience de revoir son ami ? A cause de sa fatigue de la veille, il était normal qu’elle eût laissé Jolival se rendre seul au port, mais il ne l’était pas qu’elle demeurât là, dans l’ombre, au lieu de guetter, comme n’importe quelle femme amoureuse. Il était inutile d’expliquer à sa femme de chambre qu’elle craignait d’être reconnue par un sergent de la Garde Nationale ou par un gentil gamin qui lui avait porté secours.
En pensant à Zani, d’ailleurs, elle avait des remords. L’enfant avait dû assister à sa mise hors de combat et à son enlèvement par Benielli sans y rien comprendre. Il devait se demander, à l’heure présente, quelle dangereuse créature il avait côtoyée un instant et Marianne avait du regret de cette belle amitié sans doute perdue.
Elle quitta cependant sa méridienne, fit quelques pas sur la loggia en prenant soin, néanmoins, de rester à l’abri des colonnettes gothiques qui la supportaient.
Agathe avait raison : le quai des Esclavons, au-dessous d’elle, grouillait de monde. C’était comme une farandole ininterrompue, bruyante et colorée, qui allait et venait continuellement entre le palais des Doges et l’Arsenal, offrant une extraordinaire image de vie et de gaieté. Car Venise vaincue, Venise découronnée, Venise occupée, Venise réduite au rang de ville de province n’en demeurait pas moins l’incomparable Sérénissime.
— Bien plus que moi ! murmura Marianne en songeant à ce titre qu’elle portait elle-même. Tellement plus que moi !
Mais un violent remous de la foule la tira de sa rêverie mélancolique. Là, en bas, à quelques mètres, un homme venait de sauter d’une chaloupe et fonçait tête baissée vers le palais Dandolo. Il était très grand, beaucoup plus que ceux qu’il bousculait sans ménagement. Avec une force irrésistible, il fendait la foule aussi aisément que l’étrave de son navire fendant les flots et Jolival qui venait derrière lui devait faire de gros efforts pour le suivre. Il avait de larges épaules, un regard bleu, des traits fiers et des cheveux noirs en désordre.
— Jason ! souffla Marianne soudain ivre de joie. Enfin toi !...
Entre la crainte et le bonheur, son cœur, en une seconde, venait de faire son choix. Il avait tout balayé qui n’était pas le rayonnement de l’amour. D’un seul coup, il venait de s’illuminer...
Et comme, en bas, Jason s’engouffrait dans le palais, Marianne, ramassant sa robe à deux mains, courut vers la porte. Elle traversa l’appartement comme un éclair blanc, se jeta dans l’escalier que déjà son ami escaladait quatre à quatre et, finalement, avec un cri de joie qui était presque un sanglot, s’abattit sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.
Lui aussi avait crié en l’apercevant. Il avait clamé son nom si fort que les nobles voûtes du vieux palais en avaient résonné, se délivrant d’un silence de tant de mois où il n’avait pu que le murmurer dans ses rêves. Puis il l’avait saisie, empoignée, soulevée de terre et maintenant, sans souci des serviteurs qui, accourus au bruit, regardaient des paliers, il la couvrait de baisers frénétiques, des baisers d’affamé qui dévoraient son visage et son cou.
Le nez en l’air, Jolival et Giuseppe Dal Niel, côte à côte, regardaient du bas de l’escalier. Le Vénitien joignit les mains :
— E maraviglioso !... Que bello amore[7].
— Oui, approuva le Français modeste, c’est un amour assez réussi.
Les yeux clos, Marianne ne voyait rien, n’entendait rien. Elle et Jason étaient isolés au cœur d’un tourbillon de passion, d’un enchantement qui les retranchait du reste du monde. C’est à peine s’ils eurent conscience des applaudissements qui éclatèrent autour d’eux. Le public, en bon italien pour qui l’amour est la grande affaire, exprimait sa satisfaction en connaisseur ! Ce fut du délire quand le corsaire enleva la jeune femme dans ses bras et, sans quitter ses lèvres, l’emporta en haut de l’escalier. La porte, repoussée d’une botte impatiente, claqua derrière lui sous les vivats de l’assistance ravie.
— Me ferez-vous l’honneur de boire avec moi un verre de grappa à la santé des amoureux ? proposa Dal Niel avec un large sourire. Quelque chose me dit que l’on n’a guère besoin de vous, là-haut... Et un bonheur comme celui-là, cela se fête !
— Je boirai avec plaisir en votre compagnie. Mais, au risque de vous décevoir, il me faudra troubler rapidement ce tendre tête-à-tête, car nous avons d’importantes décisions à prendre...
— Des décisions ? Quel genre de décisions une aussi jolie femme peut-elle devoir prendre en dehors du choix de ses parures ?
Jolival se mit à rire.
— Vous seriez étonné, mon cher ami, mais la toilette n’occupe dans la vie de la princesse qu’une place plutôt réduite. Et, tenez, je parlais de décisions à prendre : en voilà tout justement qui nous arrivent.
En effet, le lieutenant Benielli, sanglé dans son uniforme, la main sur la poignée du sabre, venait de faire dans l’escalier une entrée martiale, moins tumultueuse, sans doute, que celle effectuée par Jason, mais qui eut pour résultat immédiat de disperser aussitôt les serviteurs curieux.
Il marcha droit vers les deux hommes, salua correctement.
— Le navire américain est revenu, déclara-t-il. En conséquence, il me faut voir la princesse sur l’heure. J’ajoute qu’il y a urgence, car nous n’avons déjà perdu que trop de temps !
— Je vois ! La grappa sera pour plus tard, soupira Jolival. Pardonnez-moi, signor Dal Niel, mais je dois introduire cet impétueux militaire.
— Peccato ! Quel dommage ! fit l’autre compréhensif. Vous allez les troubler ! Ne vous pressez pas trop ! Laissez-leur encore un petit instant ! Je tiendrai compagnie au lieutenant.