Le brick, à cet instant, essuyait un grain. La mer se creusait sous l’étrave et Marianne dut se cramponner aux rampes pour ne pas redescendre les marches sur les genoux. En arrivant sur le pont, la force du vent, qui soufflait de l’arrière, la surprit. Son écharpe, nouée négligemment, s’envola et ses longues mèches noires tournoyèrent autour d’elle, comme des lianes.
Le pont désert s’éleva, puis redescendit. Elle se tourna vers la dunette, reçut le vent de plein fouet. Le navire fuyait devant le grain. Les vagues blanchissaient et, autour d’elle, les cordages chantaient tandis que, dans le claquement des voiles, s’élevaient des murmures. Sur la dunette, qui communiquait avec le tillac par quelques marches raides, presque des échelons, elle vit l’homme de barre. Enveloppé d’un caban de forte toile, il semblait faire corps avec le navire, bien planté sur ses jambes écartées, ses mains fermement accrochées à la roue du gouvernail. Levant la tête, elle vit encore que toute la bordée de quart, ou presque, était perchée sur les vergues, s’activant furieusement, carguant perroquets, huniers et grande voile, halant bas le grand foc pour « laisser porter » vent arrière sous la misaine et le petit foc, comme l’ordre, tonné au porte-voix, en arrivait de la dunette.
Brusquement, une dizaine de singes aux pieds nus tombèrent du ciel et se mirent à courir sur le pont. L’un d’eux la bouscula si violemment qu’elle fila droit sur l’échelle de la dunette, s’y cramponna, réussissant de justesse à ne pas s’étaler. Le matelot n’avait rien vu et poursuivit sa course.
— Excusez-le, Madame ! Je crois qu’il ne vous a pas vue, fit en italien une voix basse et grave. Vous êtes-vous fait mal ?
Marianne se redressa, rejeta en arrière ses cheveux qui l’aveuglaient et considéra avec un mélange de stupeur et d’effroi l’homme qui lui faisait face.
— Non, non... fit-elle machinalement, je vous remercie...
Il s’éloigna aussitôt, d’une souple démarche qui semblait se jouer des mouvements désordonnés du bateau. Pétrifiée, sans parvenir à démêler ce qui l’avait tellement frappée, la jeune femme le regarda disparaître avec un curieux mélange de terreur et d’admiration. Son séjour en enfer était encore trop récent pour qu’elle n’en eût pas gardé une certaine crainte des gens à peau noire. Or, le matelot qui venait de lui parler était noir, comme Ishtar et ses sœurs ! Nettement moins sombre tout de même, car les trois esclaves de Damiani étaient couleur d’ébène tandis que l’homme semblait coulé dans un bronze légèrement doré. Et Marianne, malgré une instinctive répulsion qui, d’ailleurs, était surtout faite de rancune et de peur, s’avoua franchement qu’elle n’avait guère rencontré de spécimens humains aussi beaux que celui-là.
Pieds nus, comme tout l’équipage, sanglé dans un étroit pantalon de toile qui l’emprisonnait des reins aux mollets, et sur lequel s’érigeait un torse puissant sculpté de longs muscles lisses, il avait la perfection physique inquiétante des grands fauves. Le voir grimper dans les haubans pour serrer une voile avec l’aisance d’un sombre guépard était un spectacle de choix... Et le visage, un instant entrevu, ne déparait pas l’ensemble, au contraire !
Elle en était là de ses réflexions quand une main saisit son bras et, par ce moyen, la hissa plus qu’elle ne l’aida à monter jusqu’à la dunette.
— Que faites-vous là ? s’écria Jason Beaufort. Pourquoi diable êtes-vous sortie de chez vous par ce temps ? Vous avez envie d’être emportée par-dessus bord ?
Il paraissait franchement mécontent, mais Marianne nota, avec une intime satisfaction, qu’une inquiétude perçait sous le reproche.
— Je cherchais votre médecin. Agathe est malade à mourir. Elle a besoin de secours car elle a failli se trouver mal en m’apportant mon petit déjeuner !
— Aussi pourquoi est-elle allée le chercher ? Votre femme de chambre n’a rien à faire dans la cambuse, princesse. Il y a, grâce au ciel, des serviteurs qui, sur ce bateau, s’occupent du service intérieur. Tenez, voici justement Tobie, c’est lui qui est chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de rien.
Un nouveau Noir venait d’apparaître, émergeant des cuisines avec un seau d’épluchures. Celui-là avait une bonne figure lunaire, cernée d’une couronne de cheveux grisonnants et folâtres qui faisaient de son crâne chauve un îlot bien ciré battu par la tempête. Le sourire béat qu’il offrit à son maître fendit son visage d’un croissant neigeux.
— Va dire au Dr Leighton qu’il y a une malade dans le rouf ! ordonna le corsaire.
— Vous avez beaucoup de Noirs, à bord ? ne put s’empêcher de demander Marianne dont les sourcils s’étaient froncés légèrement.
— Pourquoi ? Vous ne les aimez pas ? riposta Jason à qui la mimique de la jeune femme n’avait pas échappé. Je viens d’un pays où ils foisonnent et je croyais pourtant vous avoir raconté que ma nourrice était noire. Une circonstance à laquelle, évidemment, on n’est guère accoutumé en Angleterre ou en France, mais qui, à Charleston et dans tout le Sud, est chose courante et normale. Cependant, pour répondre à votre question, je dirai que j’en ai deux ici : Tobie et son frère Nathan. Ah non, j’oubliais : j’en ai trois. J’en ai embarqué un autre à Chioggia.
— A Chioggia ?
— Oui, un Ethiopien ! Un pauvre diable échappé de chez vos bons amis Turcs où il était esclave et que j’ai trouvé errant sur le port tandis que j’étais à l’aiguade. Tenez, vous pouvez le voir d’ici, à cheval sur cette vergue de hune.
Une espèce de froid qui n’avait rien à voir avec la température extérieure, plutôt fraîche pour la saison, s’insinuait en Marianne. L’homme dont l’aspect l’avait frappée – avait-elle rêvé ou bien possédait-il réellement des yeux clairs ? – était un esclave en fuite. Et qu’étaient d’autre, la fuite mise à part, les serviteurs que Jason venait de mentionner ? Ce qu’avait dit Joli-val lui revenait désagréablement. Et parce qu’elle était incapable de supporter une ombre, si légère fût-elle, sur son amour, elle ne put s’empêcher de formuler la question qui lui venait, en prenant toutefois un léger détour :
— Je l’ai remarqué. Votre « pauvre diable » est assez beau pour cela... et tellement différent de celui-ci, ajouta-t-elle en montrant Tobie occupé à vider son seau par-dessus bord. Est-il aussi un esclave en fuite ?
— Il existe des races différentes chez les Noirs aussi bien que chez les Blancs. Les Ethiopiens se veulent descendants de la reine de Saba et du fils qu’elle eut de Salomon. Ils ont les traits plus fins et plus nobles souvent que les autres Africains... et aussi une fierté sauvage qui s’habitue mal à l’esclavage. Parfois, ils sont aussi plus clairs, comme celui-là ! Quant à Tobie et Nathan, pourquoi voulez-vous qu’ils soient « en fuite » ? Ils servent ma famille depuis leur naissance. Leurs parents étaient très jeunes quand mon grand-père les a achetés.
L’espèce de froid se fit glace. Marianne eut l’impression d’entrer dans un monde nouveau et anormal.
Elle n’avait jamais imaginé que Jason, citoyen de la libre Amérique, pût considérer l’esclavage comme une chose toute naturelle. Bien sûr, elle n’ignorait pas que le commerce du « bois d’ébène », pour employer l’expression de Jolival, interdit en Angleterre depuis 1807 et assez mal vu en France, mais encore admis, était florissant dans le Sud des Etats-Unis où la main-d’œuvre noire représentait la garantie de la richesse du pays. Bien sûr, elle savait que Jason, « sudiste », né à Charleston, avait été élevé au milieu des Noirs qui peuplaient la plantation paternelle. (Il lui avait, en effet, parlé un jour, avec une sorte de tendresse, de sa nourrice noire, Deborah.) Mais cette question qui, tout à coup, se présentait à elle dans toute sa brutale réalité, elle ne l’avait jamais imaginée, jusqu’à présent, que sous un angle abstrait, désincarné en quelque sorte. Maintenant, elle se trouvait en face de Jason Beaufort, propriétaire d’esclaves, parlant d’achat ou de vente d’êtres humains sans plus d’émotion que d’une paire de bœufs. Visiblement, cet ordre de choses était pour lui tout naturel.