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— Bonsoir M’dame ! Fait beau temps, pas vrai ? si totalement dépourvu de préjugés qu’il récolta un sourire amical.

Un peu plus loin, Gracchus, visiblement conquis à la vie maritime et déjà à tu et à toi avec tout l’équipage, lui adressa un salut enthousiaste et très décontracté.

Elle vit aussi Kaleb. En compagnie du maître-canonnier qui examinait l’une des pièces de pont d’un air soucieux, il passait sur le tube de bronze un chiffon soigneux. Lui aussi leva les yeux mais son regard calme était vide dé toute expression. Tout de suite, d’ailleurs, il s’absorba de nouveau dans son travail.

En même temps, Marianne et son compagnon pénétraient dans le carré où Jason Beaufort, son second et son médecin attendaient, debout près d’une table toute servie, en buvant un verre de rhum, qu’ils se hâtèrent de poser pour s’incliner avec ensemble en la voyant entrer.

La pièce, lambrissée d’acajou, était éclairée par les feux du soleil couchant qui, pénétrant par les fenêtres de poupe, inondait le moindre recoin et rendait inutiles les chandelles disposées sur la table.

— J’espère ne pas vous avoir fait attendre, dit Marianne avec un demi-sourire en englobant les trois hommes sans en distinguer aucun. Je serais navrée de répondre si mal à une courtoise invitation.

— L’exactitude militaire n’est pas faite pour les femmes, répondit Jason qui ajouta, cependant, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre aimable : Attendre une jolie femme est toujours un plaisir ! Nous buvons à vous, Madame !

Le sourire se fixa sur lui juste un instant, mais, sous ses cils à demi baissés, les yeux de Marianne ne le quittaient pas. Avec une joie qu’elle enfouit au fond d’elle-même, avec l’avidité d’un avare cachant son or, elle put noter le résultat de ses efforts quand Jolival la débarrassa de son enveloppe de soie verte : le visage tanné de Jason prit une curieuse teinte cendrée, tandis que, sur le verre qu’il avait repris, ses doigts crispés devenaient blancs comme cire. Il y eut un tintement léger quand l’épais cristal se brisa et tomba sur le tapis.

— L’alcool ne vous vaut rien ! railla Leighton acerbe, vous êtes trop nerveux !

— Quand j’aurai besoin d’une consultation, docteur, je vous la demanderai. Passons à table, voulez-vous ?

Le repas fut un modèle de silence. Les convives mangeaient peu, parlaient moins encore, sensibles à l’atmosphère pesante qui, tout de suite, s’était instaurée dans le carré.

Le crépuscule tombait sur la mer comme sur les passagers du navire. Mais il déploya en vain son magique éventail de nuances tendres allant du mauve rosé au bleu sombre, personne n’y prêta attention. Malgré les efforts de Jolival et d’O’Flaherty, qui échangèrent d’abord quelques souvenirs de voyage avec une espèce de gaieté forcée, la conversation tomba bien vite. Placée à la droite de Jason qui présidait à un bout, Marianne était trop occupée à chercher son regard pour songer à discourir. Mais, comme naguère le prude Benielli, le corsaire évitait soigneusement de poser les yeux sur sa voisine, et surtout sur un trop séduisant et trop provocant décolleté.

Tout près de sa main, sur la nappe blanche, Marianne voyait ses longs doigts bruns qui jouaient nerveusement avec son couteau. Elle avait envie de poser sa main sur cette chair inquiète, de l’apaiser sous ses caresses. Mais Dieu seul pouvait prévoir quelle réaction déclencherait un tel geste !

Jason était tendu comme une corde d’arc prête à rompre. L’accès de mauvaise humeur dont Leighton avait fait les frais ne l’avait pas calmé ! Tête baissée, les yeux rivés à son assiette, il était sombre, nerveux, visiblement mal à l’aise et furieux de l’être.

Tel que Marianne le connaissait, il devait regretter amèrement à cette minute précise de l’avoir fait venir à sa table.

Peu à peu, d’ailleurs, la nervosité du corsaire la gagnait. Elle avait John Leighton comme vis-à-vis et, entre eux, l’antipathie était presque palpable à force d’intensité. Cet homme avait le pouvoir de la faire se hérisser à chaque mot qu’il prononçait, bien que ces mots ne lui fussent pas spécialement destinés.

Comme Jolival s’inquiétait de la façon dont le navire avait, en gagnant Venise, franchi le canal d’Otrante où les croisières anglaises basées à Sainte-Maure, Céphalonie ou Lissa harcelaient continuellement les forces françaises de Corfou, Leighton lui offrit un sourire de loup :

— Nous ne sommes pas en guerre contre l’Angleterre que je sache ?... ni d’ailleurs contre Buonaparte ! Nous sommes neutres. Pourquoi donc aurions-nous été inquiétés ?

Au nom de l’Empereur prononcé sous cette forme qui se voulait méprisante, Marianne avait tressailli. Sa cuillère heurta la porcelaine de l’assiette. Sentant peut-être que c’était là, chez elle, un signal de combat, Jason s’interposa de mauvaise grâce.

— Cessez de dire des sottises, Leighton ! fit-il d’un ton bourru. Vous savez bien que depuis le 2 février nous avons interrompu tout commerce avec l’Angleterre ! Nous ne sommes plus neutres que de nom ! Et que dites-vous de cette frégate anglaise qui nous a donné la chasse au large du cap Santa Maria di Leuca ? Sans le vaisseau de ligne français qui est apparu miraculeusement pour l’occuper, nous étions obligés de nous battre ! Et rien ne dit que nous n’y serons pas contraints quand nous repasserons ce damné canal !

— S’ils savaient qui nous transportons, les Anglais n’y manqueraient pas ! Une... amie du Corse ! L’occasion serait trop belle !

Le poing de Jason s’abattit sur la table où toute la vaisselle sauta.

— Ils n’ont aucune raison de le savoir et en ce cas nous nous battrions ! Nous avons des canons et, Dieu soit loué, nous savons nous en servir ! Pas d’autre objection, docteur ?

Leighton se laissa aller sur le dossier de sa chaise et fit des deux mains un geste lénifiant. Son sourire s’accentua mais, en vérité, le sourire n’allait pas à ce visage blême !

— Mais non... aucune ! Evidemment, il se peut que l’équipage en ait. Déjà il chuchote que la présence de deux femmes à bord d’un navire ne porte pas chance !

Cette fois Jason releva la tête. Etincelant de fureur, son regard se posa sur l’imprudent et Marianne vit se gonfler les veines de ses tempes, mais il se contint encore. Ce fut d’un ton glacé qu’il répliqua :

— L’équipage devra apprendre qui est le maître à bord ! Et vous aussi, Leighton ! Tobie ! Tu peux servir le café !

Le breuvage parfumé fut servi et bu en silence. Tobie, malgré sa corpulence, voltigeait autour de la table avec la légèreté et l’efficacité d’un elfe domestique. Plus personne ne parlait et Marianne était au bord des larmes. Elle avait l’impression déprimante que tout, sur ce navire dont elle avait tant rêvé, la rejetait. Jason l’avait emmenée à contrecœur, Leighton la haïssait sans qu’elle eût même la satisfaction de savoir pourquoi et voilà maintenant que l’équipage voyait en elle un porte-guigne ! Ses doigts glacés se serrèrent autour de la tasse de mince porcelaine pour y trouver un peu de chaleur, et elle avala d’un seul trait le liquide brûlant. Puis, elle se leva aussitôt :

— Excusez-moi ! fit-elle d’une voix dont elle ne put maîtriser le tremblement. J’aimerais regagner ma cabine !

— Je vous demande encore un instant ! fit Jason qui se leva aussi et fut imité par les autres convives.