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Affolée, tout à coup, elle eut une réaction dérisoire. Voulant écarter, par tous les moyens, ce qu’elle pensait être un ennemi inconnu, elle cria en italien :

— Qui êtes-vous ?... Allez-vous-en.

Mais sa voix s’étrangla tandis qu’elle avalait une amère gorgée d’eau salée. L’étranger ne s’était même pas arrêté. En silence, et ce silence était plus effrayant que tout, il avançait toujours vers elle. Alors, perdant la tête, elle se mit à fuir, droit devant elle, piquant vers l’une des pointes de la baie dans l’espoir d’y prendre pied et d’échapper à son poursuivant. Elle avait si peur qu’elle ne cherchait même pas à deviner qui il pouvait être. L’idée lui vint que c’était sans doute un pêcheur grec, qu’il ne pouvait guère la comprendre et que, peut-être il la croyait en danger ! Mais non... tout à l’heure, quand elle avait décelé sa présence, il avançait doucement, lentement, d’une nage aussi peu bruyante que possible... presque sournoisement.

La rive approchait mais la distance entre les deux nageurs se rétrécissait aussi singulièrement. Maintenant, Marianne sentait la fatigue alourdir ses mouvements. Dans sa poitrine, son cœur cognait douloureusement. Elle comprit qu’elle était au bout de ses forces, qu’il n’y avait pour elle d’autre alternative que se laisser rejoindre ou se laisser couler.

Soudain, elle aperçut, droit devant elle, un mince, un étroit croissant plus clair : une crique enfermée dans des rochers. Rassemblant ce qu’il lui restait d’énergie, elle obligea ses membres à poursuivre leur effort, mais l’homme gagnait toujours sur elle. Il était tout près maintenant, grande ombre noire dont elle ne pouvait rien distinguer. La peur lui coupa le souffle et, au moment même où deux mains se tendaient vers elle, Marianne coula...

Elle retrouva bientôt une demi-conscience mais ce fut pour éprouver d’étranges sensations : elle était couchée sur le sable dans une complète obscurité et un homme la tenait dans ses bras. Il était nu lui aussi car tout au long de sa peau, elle sentait une autre peau, lisse et chaude, mais celle-ci recouvrait des muscles puissants. Elle ne voyait rien qu’une ombre plus dense près de son visage, et quand, instinctivement, elle étendit les bras, elle toucha le rocher autour et au-dessus d’elle. Sans doute l’avait-on portée dans une grotte étroite et basse... Prise de peur à se sentir ainsi enfermée dans ce boyau rocheux, elle voulut crier. Une bouche brûlante et ferme étouffa son cri. Elle voulut se débattre, l’étreinte se resserra, l’immobilisant, tandis que l’inconnu se mettait à la caresser.

Sûr de sa force, il ne se pressait pas. Ses gestes étaient doux mais habiles et elle comprit qu’il cherchait à éveiller en elle l’irrésistible fièvre d’amour. Elle voulut serrer les dents, se raidir, mais l’homme avait, du corps féminin, une science extraordinaire. La peur, depuis longtemps, s’était évanouie et déjà Marianne sentait monter de ses reins de longs frissons, des ondes chaudes qui envahissaient peu à peu tout son corps. Le baiser se prolongeait, étrangement habile lui aussi et, sous cette caresse qui aspirait son souffle, Marianne se sentit défaillir... C’était étrange d’embrasser une ombre ! Peu à peu, elle sentait peser sur elle un grand corps plein de force et de vie, pourtant elle avait l’impression de faire l’amour avec un fantôme. Les sorcières d’autrefois qui se disaient possédées du Diable devaient avoir vécu des moments semblables et peut-être Marianne eût-elle cru être le jouet d’un rêve si cette chair n’avait été si dure, si chaude aussi, et si la peau de l’invisible amant n’eût dégagé une légère, mais très terrestre odeur de menthe fraîche. Peu à peu, d’ailleurs, il arrivait à ses fins : les yeux fermés, possédée par la plus primitive des fringales amoureuses, Marianne gémissait maintenant sous ses caresses. La vague impérative du plaisir montait en elle, montait encore, toujours, la submergeait... Elle éclata comme un soleil rouge quand, enfin, l’homme déchaîna le désir qu’il avait su, longtemps, contenir.

Un double cri s’éleva... et ce fut tout ce que Marianne entendit de son invisible amant avec le martèlement désordonné de son cœur qui battait comme un tambour. L’instant suivant, haletant, il se redressait, la quittait...

Elle l’entendit courir. Des galets roulèrent sous ses pieds. Vivement, elle se redressa sur un coude, juste à temps pour apercevoir une longue forme qui plongeait dans la mer. Il y eut un violent éclaboussement, puis plus rien. L’homme n’avait pas prononcé une parole...

Quand Marianne sortit du trou de rocher où l’inconnu les avait abrités, elle se sentait la tête vide mais le corps curieusement apaisé. Elle éprouvait une joie bizarre et qui la stupéfiait. Ce qui venait de se passer ne lui causait ni honte ni remords, peut-être à cause de cette hâte que son amant d’un instant avait mise à disparaître et parce que cette disparition avait été totale. Nulle trace de lui ne se voyait, nulle part. Il s’était fondu dans la nuit, dans la mer d’où il était sorti aussi simplement que la brume du matin aux rayons du soleil. Qui il était, d’où il venait, Marianne ne le saurait sans doute jamais. Il devait être un pêcheur grec comme elle l’avait déjà pensé et comme elle en avait aperçu plusieurs depuis son arrivée dans l’île, beaux et sauvages comme des nuages et portant encore en eux un peu de l’âme des vieux dieux de l’Olympe habiles à surprendre les mortelles. Il l’avait vue, sans doute, descendre sur la plage, se mettre à l’eau et, instinctivement il l’avait suivie. La suite était simple...

« C’était peut-être Jupiter... ou Neptune ? » songea-t-elle avec un amusement qui l’étonna. Normalement, elle aurait dû se sentir indignée, vexée, bafouée, violée. Dieu sait quoi encore ! Mais non. Elle n’éprouvait rien de tout cela ! Et, bien plus, elle était assez honnête envers elle-même pour oser s’avouer que cet instant fugitif et brûlant avait été agréable et qu’il resterait gravé au fond de sa mémoire. Plus tard, sûrement, elle pourrait l’évoquer sans déplaisir. Une aventure... une simple aventure, mais combien séduisante !

La petite crique était bien moins loin de la plage qu’elle ne l’avait craint. Elle avait eu si peur, tout à l’heure, en se voyant poursuivie, qu’elle avait mal apprécié la distance. La lune, qui se levait derrière la pointe, glissa sur l’eau une mince coulée d’argent. Il fit tout à coup bien plus clair s’il faisait toujours aussi chaud.

Craignant, cette fois, d’être vue, Marianne se remit à l’eau et regagna la plage qu’elle inspecta du regard quand ses orteils touchèrent le fond de sable. Rassurée, elle se hâta de sortir de l’eau et, sans même songer à se sécher, se contentant de tordre ses cheveux inondés, se rhabilla aussi vite qu’elle put. Puis, tenant ses escarpins à la main pour éviter de les remplir de sable, elle remonta la plage vers l’ombre dense des arbres.

Elle allait y entrer quand un éclat de rire la figea sur place. C’était un rire d’homme mais, cette fois, Marianne n’éprouva pas la moindre peur. Plutôt de la colère et de l’agacement. Elle commençait à être lasse des surprises de cette nuit. D’ailleurs, celui qui riait était sans doute le même qui, tout à l’heure... Une bouffée de colère l’emporta. Y avait-il vraiment de quoi rire quand elle-même trouvait quelque charme à cette aventure ?

— Montrez-vous ! cria-t-elle. Et cessez de rire...

— Agréable était... le bain ? fit, en un italien aussi mauvais qu’hésitant, une voix moqueuse. En tout cas... le spectacle était ! Très jolie femme !...