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Tout en parlant, l’homme sortit des arbres et s’avança vers Marianne. Des vêtements blancs flottants lui donnaient l’air d’un fantôme et grâce à un turban roulé autour de sa tête il parut très grand à la jeune femme. Mais elle ne prit même pas le temps de penser que cet enturbanné pouvait être l’un des hommes du terrible Ali dont on lui avait recommandé de se méfier. Elle ne réalisa qu’une chose : les paroles et le rire de cet homme l’insultaient. Prenant son élan, elle bondit et lui appliqua une gifle retentissante bien que lancée un peu à l’aveuglette.

— Grossier personnage ! gronda-t-elle. Vous étiez là à m’épier ! Quel incroyable toupet !

La gifle eut cela de bon qu’elle l’assura d’une chose : ce Turc ou cet Epirote ou Dieu sait quoi d’autre n’était pas son ardent agresseur de tout à l’heure car sa main avait rencontré une joue barbue alors que l’autre visage était lisse. Cependant, sans rancune l’étranger se remit à rire.

— Oh ! vous fâchée ? Pourquoi ?... J’ai mal fait ?... Le soir, toujours, je fais ici promenade... Jamais personne. La mer, la plage, le ciel... rien d’autre ! Cette nuit... une robe sur le sable... et quelqu’un qui nage. J’ai attendu...

Marianne regretta sa gifle. Ce n’était rien de plus qu’un promeneur attardé. Quelqu’un du voisinage sans doute. Le crime n’était pas bien grand.

— Excusez-moi, dit-elle, j’ai cru à tout autre chose ! Je n’aurais pas dû vous gifler ! Mais, ajouta-t-elle prise d’une nouvelle idée, puisque vous étiez sur cette plage, avez-vous vu quelqu’un sortir de l’eau... avant moi ?

— Ici ? Non, personne ! Tout à l’heure... quelqu’un nager... vers le cap... la mer ! Rien d’autre.

— Ah !... Je vous remercie !

Décidément, son fugitif amant devait être Neptune et puisque cet étranger n’avait rien d’autre à lui apprendre, elle souhaita poursuivre son chemin. Appuyée d’une main au tronc d’un cyprès, elle entreprit de remettre ses souliers pour rentrer, mais l’étranger n’entendait sans doute pas en rester là. Il s’approcha encore :

— Alors... vous plus fâchée ? dit-il en riant de nouveau de ce rire que Marianne jugeait un peu niais. Nous... amis ?

En même temps, il posait ses deux mains sur les épaules de la jeune femme, cherchant à l’attirer à lui. Mal lui en prit. Furieuse, brusquement, elle le repoussa si violemment qu’il perdit l’équilibre et tomba sur le sable.

— Espèce de...

Elle n’eut pas le temps de trouver un qualificatif. Le coup de feu avait éclaté au moment précis où elle bousculait l’étranger. La balle passa entre eux. Elle en sentit le vent et d’instinct se jeta, elle aussi, sur le sol. Un second coup de feu vint, presque aussitôt. Quelqu’un, sous les arbres, leur tirait dessus.

Cependant, l’homme au turban avait rampé auprès d’elle.

— Vous pas bouger... pas avoir peur... c’est moi la cible ! chuchota-t-il.

— Vous voulez dire qu’on cherche à vous tuer ? Mais pourquoi ?

— Chut !...

Rapidement, il se glissait hors de son ample vêtement blanc, ôtait son turban qu’il posait sur un petit arbuste. Aussitôt, une balle l’atteignit... puis une autre.

— Deux pistolets ! Plus de munitions, je pense... souffla l’étranger avec une sorte de gaieté. Pas bouger... Assassin venir voir si moi mort...

Comprenant ce qu’il voulait dire, Marianne s’aplatit de son mieux dans les broussailles, tandis que son compagnon, silencieusement, dégainait un long poignard courbé passé à sa ceinture et se ramassait sur lui-même, prêt à bondir. Il n’attendit pas longtemps : bientôt un pas prudent fit crisser le sable tandis que quelque chose de sombre se déplaçait entre les arbres, avançant puis s’arrêtant. Rassuré sans doute par le silence, l’homme s’approcha. Marianne eut à peine le temps d’apercevoir une silhouette trapue, singulièrement vigoureuse, qui avançait, un couteau à la main : déjà l’étranger, d’une détente de fauve, était sur lui. Etroitement enlacés, les deux corps roulèrent sur le sable, luttant furieusement.

Cependant, les coups de feu avaient donné l’alerte. A travers les arbres, Marianne vit soudain des lumières. Du domaine Alamano on accourait avec des lanternes et sans doute des armes. En tête venait le sénateur lui-même, en chemise de nuit et bonnet de coton à pompon, un pistolet dans chaque main. Une dizaine de domestiques armés d’objets divers l’accompagnaient. Marianne qui était dans le chemin fut la première personne qu’il aperçut.

— Vous, princesse ? s’écria-t-il. Ici et à cette heure ? Mais que se passe-t-il ?

Pour toute réponse, elle s’écarta, lui montra les deux hommes qui combattaient toujours avec une rage indescriptible, poussant des cris de bêtes féroces. Avec une exclamation d’angoisse, le sénateur, fourrant précipitamment ses pistolets dans les mains de Marianne, courut à eux et entreprit de les démêler. Ses serviteurs suivirent le mouvement et en quelques secondes les deux adversaires furent maîtrisés. Mais tandis que l’homme au turban avait droit à toute la sollicitude du sénateur, l’autre fut immédiatement ligoté et jeté sur le sol avec une brutalité qui en disait long sur la sympathie qu’il inspirait.

— Vous n’êtes pas blessé, seigneur, vous n’avez rien ? Vous êtes certain ? répétait le Vénitien en aidant l’étranger à remettre son ample vêtement et son turban.

— Rien du tout ! Merci... mais, la vie, je dois à la demoiselle. Elle jeter moi juste à temps !

— La demoiselle ? Oh ! Vous voulez dire la princesse ? Seigneur ! gémit le pauvre Alamano invoquant, cette fois, le dieu de sa jeunesse, quelle histoire ! Mais quelle histoire !...

— Si vous nous présentiez ? suggéra Marianne. Nous y verrions peut-être plus clair ! Moi, tout au moins !

Mal remis de son émotion, le sénateur se lança dans des présentations singulièrement compliquées d’explications touffues. Marianne parvint tout de même à en conclure qu’elle venait d’éviter un regrettable incident diplomatique et sauver la vie d’un noble réfugié. L’homme au turban, au demeurant un garçon d’une vingtaine d’années qui, sans sa barbe en pointe et ses longues moustaches noires devait en paraître encore moins, se nommait Chahin Bey et était fils de l’une des dernières victimes du pacha de Janina, Mustapha, pacha Delvino. Depuis la prise de leur ville par les janissaires d’Ali et le massacre de leur père, Chahin et son jeune frère étaient réfugiés à Corfou où le gouverneur Donzelot leur offrait une large hospitalité. Ils habitaient, en haut du vallon, une agréable maison dominant la mer où ils se trouvaient toujours sous le regard des guetteurs de la forteresse. D’ailleurs, deux sentinelles montaient continuellement la garde à leur porte... mais bien sûr, il était impossible d’empêcher les jeunes princes de se promener à leur gré.

L’agresseur, envoyé de toute évidence par Ali, était l’un de ces Albanais sauvages des montagnes de la Chimère, dont les sommets arides se dressaient de l’autre côté du canal du Nord, ainsi que l’indiquait l’écharpe rouge dont s’entourait sa tête. Le reste de son costume se composait d’un large pantalon et d’un petit jupon de toile forte, d’un gilet à boutons d’argent et d’une paire d’espadrilles, mais dans la large ceinture rouge qui lui étranglait la taille plus étroitement que n’importe quel corset, les domestiques du sénateur trouvèrent tout un échantillonnage d’armes. Un véritable arsenal ambulant ! Cependant, une fois chargé de liens, l’homme s’enferma dans un silence farouche et il fut impossible d’en tirer le moindre mot. On l’attacha au tronc d’un arbre sous la surveillance de plusieurs serviteurs armés tandis qu’Alamano envoyait d’urgence un messager à la forteresse.