En apprenant la qualité réelle de la femme qu’il avait prise pour quelque jolie fille en quête d’aventure, Chahin Bey montra juste ce qu’il fallait de confusion pour être poli. La découverte du visage de Marianne, à la lumière des lanternes, lui avait causé un plaisir qui balayait visiblement toutes les contingences sociales. A voir le regard brillant qu’il fixait sur elle, avec insistance, tandis que tout le monde remontait vers la maison, elle comprit qu’elle éveillait en lui des sentiments aussi primitifs que chez l’inconnu de la crique et n’en tira aucun plaisir. Elle avait, pour cette nuit, son compte de primitivisme !
— J’aimerais bien que cette histoire ne s’ébruite pas ! confia-t-elle à Maddalena qui, en robe de chambre abondamment volantée, était sortie de sa chambre pour offrir aux héros de l’expédition des boissons réconfortantes. C’est vraiment sans le vouloir que j’ai pu empêcher cet attentat. J’étais descendue à la plage pour prendre un bain. Il faisait si terriblement chaud ! En rentrant, je me suis heurtée au bey et j’ai eu le bonheur de le faire tomber au moment où l’assassin tirait. Il n’y a vraiment pas de quoi en faire un roman !
— C’est pourtant ce qu’est en train de faire Chahin Bey ! Ecoutez-le : il vous compare déjà aux houris du paradis de Mahomet ! De plus, il vous accorde le courage d’une lionne. Vous êtes en passe de devenir son héroïne, ma chère princesse !
— Je n’y vois aucun inconvénient dès l’instant où il gardera pour lui ses impressions... et où le sénateur voudra bien taire mon rôle !
— Pourquoi donc ? Vous avez accompli là une belle action, qui fait grand honneur à la France. Le général Donzelot...
— N’a pas besoin de le savoir ! gémit Marianne. Je... je suis quelqu’un de très timide ! Je n’aime pas du tout que l’on parle de moi ! Cela me gêne !
Ce qui la gênait surtout c’était la pensée que Jason, en apprenant ce qui s’était passé ce soir sur la plage, pouvait en tirer des conclusions fort différentes de la réalité. Il était d’une jalousie à ne rien laisser passer. Mais comment expliquer à son hôtesse qu’elle était follement amoureuse du capitaine de son navire et que son opinion était pour elle d’une extrême importance ?
Les yeux bruns de Maddalena, qui fixaient depuis un moment le visage rougissant de Marianne, se mirent à rire tandis qu’elle chuchotait :
— Tout dépend de la façon dont la chose sera rapportée. Nous allons essayer de freiner l’enthousiasme de Chahin Bey. Sinon le gouverneur général pourrait bien en conclure que vous vous êtes... heurtée à notre jeune réfugié en essayant de l’empêcher de se prendre pour Ulysse rencontrant Nausicaa. Et vous n’aimeriez pas que le gouverneur imaginât...
— Ni lui ni personne ! J’ai l’impression d’être un peu ridicule et, même aux yeux de mes amis...
— Il n’y a rien de ridicule à vouloir prendre un bain quand il fait une chaleur aussi accablante. Mais j’ai, en effet, entendu dire que les Américains sont des gens fort prudes et fort à cheval sur les principes.
— Les Américains ? Pourquoi les Américains ? Il est vrai que le navire sur lequel je voyage appartient à cette nation, mais je ne vois pas en quoi...
Gentiment Maddalena glissa son bras sous celui de Marianne et l’entraîna vers l’escalier pour la raccompagner jusqu’à sa chambre.
— Ma chère princesse, murmura-t-elle en prenant un bougeoir allumé parmi d’autres posés sur une console, je tiens à vous dire deux choses : je suis femme et, sans vous connaître beaucoup, j’éprouve pour vous une grande amitié. Je ferai tout pour vous éviter le moindre désagrément. Si j’ai parlé des Américains, c’est parce que mon époux m’a dit l’angoisse montrée par votre capitaine quand vous avez eu ce malaise sur le port... et aussi quel homme séduisant il est ! Soyez tranquille ; nous essaierons qu’il n’en sache rien ! Je vais parler à mon époux.
Mais l’enthousiasme de Chahin Bey était apparemment de ceux que rien ne saurait endiguer. Alors qu’Alamano, en remettant l’assassin aux forces de police de l’île, passait sous silence le rôle joué par Marianne, dès le lever du jour une théorie de serviteurs du bey, portant des présents destinés à la « fleur précieuse venue des pays du calife infidèle » envahissait le jardin du sénateur et venait prendre position devant le perron de sa maison, attendant l’heure de délivrer leur message avec l’inimitable patience des Orientaux.
Ce message consistait en une lettre écrite dans un romaïque abondamment fleuri aux termes duquel « la splendeur de la princesse aux yeux couleur de mer ayant mis en fuite l’ange Azraël aux ailes noires », Chahin Bey se déclarait son chevalier pour le restant des jours qu’Allah lui accordait encore sur cette terre indigne et entendait lui consacrer désormais, en même temps qu’à son peuple Delvino opprimé par l’infâme Ali, une existence qui, sans elle, ne serait plus qu’un souvenir, un souvenir qu’il n’avait même pas eu le temps de rendre glorieux...
— Qu’entend-il par là ? s’inquiéta Marianne quand le sénateur eut achevé une traduction pénible, mais suffisamment explicite tout de même.
Alamano écarta les bras dans un geste d’ignorance :
— Ma foi, ma chère princesse, je ne sais pas ! Rien du tout bien certainement. Ce sont là des formules de cette incroyable politesse orientale. Chahin Bey veut dire qu’il ne vous oubliera jamais, je pense, pas plus qu’il n’oubliera son peuple perdu !
Maddalena, qui avait suivi la lecture avec intérêt, cessa d’agiter le grand éventail de roseaux tressés avec lequel elle essayait de combattre la chaleur et sourit à sa nouvelle amie :
— A moins qu’il n’annonce son intention de vous offrir sa main dès qu’il aura reconquis son domaine ? Ce serait assez dans l’esprit chevaleresque et romantique de Chahin Bey. Ce garçon-là, ma chère, est tombé amoureux de vous au premier coup d’œil !
Mais l’explication ne devait arriver que vers la fin du jour, apportée par Jason Beaufort en personne. Un Jason vert de rage qui surgit sur la terrasse où les deux femmes prenaient des rafraîchissements, étendues sur des chaises longues en regardant se coucher le soleil, et qui eut bien du mal à respecter les règles de la civilité puérile et honnête exigeant que l’on salue avec certaines formes les gens que l’on visite pour la première fois. Tandis qu’il s’inclinait devant Maddalena, Marianne comprit, au regard courroucé qu’il lui lança, qu’il avait quelque chose à lui dire.
Les échanges de compliments d’usage se déroulèrent dans une atmosphère si chargée d’électricité que la comtesse Alamano en eut rapidement conscience. Elle comprit que ces deux-là avaient un compte à régler et, sous prétexte d’aller surveiller son cuisinier, elle se retira en s’excusant avec grâce.
A peine, d’ailleurs, sa robe de gaze lilas eut-elle disparu par la porte-fenêtre de la terrasse que Jason se tournait vers Marianne et, sans préambule, attaquait :
— Que faisais-tu, cette nuit, sur cette plage avec ce Turc à moitié fou ?
— Seigneur ! gémit la jeune femme en se laissant aller avec accablement parmi les coussins de sa chaise longue, les cancans, dans cette île, vont encore plus vite qu’à Paris !
— Ce n’est pas un cancan ! Ton amoureux... car il n’y a pas d’autre nom à donner à ce genre d’excité, est venu à mon bord, tout à l’heure m’apprendre que tu lui avais sauvé la vie, hier soir, dans des circonstances dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elles sont obscures, autant que son charabia !
— Mais pourquoi est-il venu te raconter ça ? s’exclama Marianne stupéfaite.
— Ah ! tu avoues !...