Выбрать главу

Comme de panneaux indicateurs.

« On était déjà perdus il y a quinze kilomètres, remarqua Hwel. Il doit exister un autre mot pour ce qu’on est maintenant.

— Tu as dit que les montagnes étaient truffées de mines de nains, fit Tomjan. Tu as dit qu’un nain savait toujours se repérer dans les montagnes.

— Sous terre, j’ai dit. C’est une question de strates et de formations rocheuses. Pas en surface. C’est le paysage qui gêne.

— On pourrait te creuser un trou », suggéra Tomjan.

Mais par une si belle journée, c’était bien agréable de laisser les mules aller à leur train au gré de la route qui sinuait entre des bouquets de pins et de sapins, avant-postes de la forêt. Laquelle route, se disait Hwel, devait bien conduire quelque part.

Une affabulation géographique qui a coûté la vie à plus d’un voyageur. Les routes ne sont pas tenues de conduire quelque part, seulement de démarrer quelque part.

« On est vraiment perdus, hein ? demanda Tomjan au bout d’un moment.

— Sûrement pas.

— On est où, alors ?

— Dans les montagnes. N’importe quel atlas te le dira.

— On devrait s’arrêter et demander à quelqu’un. »

Tomjan enveloppa du regard le paysage vallonné autour de lui. Au loin un courlis solitaire hurla, à moins que ce ne fût un blaireau – Hwel avait des notions plutôt vagues en matière rurale, du moins pour tout ce qui surmontait la couche calcaire. Il n’y avait pas d’autres humains à des kilomètres à la ronde.

« À qui tu pensais ? railla-t-il.

— À cette vieille bonne femme avec un drôle de chapeau, répondit Tomjan, le doigt pointé. Je l’observe depuis un moment. Elle se baisse tout le temps derrière un buisson quand elle croit que je l’ai vue. »

Hwel se retourna pour s’adresser à un buisson de ronces qui s’agitait.

« Hé là, bonne mère », dit-il.

Le buisson bourgeonna d’une tête indignée.

« La mère de qui ? »

Hwel hésita. « Une façon de parler, madame… mademoiselle…

— Maîtresse, cracha Mémé Ciredutemps. Et j’suis une pauvre vieille qui ramasse du bois », ajouta-t-elle d’un air de défi.

Elle s’éclaircit la gorge. « Mes seigneurs, reprit-elle. Vous m’avez fait peur, mon jeune maître. Mon pauvre vieux cœur. »

Le silence lui répondit dans les chariots. Puis Tomjan lança : « Pardon ?

— Quoi ?

— Votre pauvre vieux cœur quoi ?

— Quoi, mon pauvre vieux cœur quoi ? » fit Mémé qui n’avait pas l’habitude de jouer les vieilles femmes et disposait d’un répertoire très limité dans ce domaine. Mais la tradition veut que les jeunes héritiers en quête de leur destin trouvent de l’aide auprès de vieilles femmes qui ramassent du bois, et elle n’allait pas s’élever contre la tradition.

« Vous en avez parlé, c’est tout, dit Hwel.

— Bah, c’est pas grave. Mes seigneurs. J’imagine que vous cherchez Lancre, fit Mémé avec humeur, pressée d’en venir au fait.

— Ben, oui, répondit Tomjan. On a cherché toute la journée.

— Vous êtes allés trop loin. Retournez trois kilomètres en arrière et prenez le chemin à droite, après le bouquet de pins. »

Cabelan tira sur la chemise de Tomjan.

« Quand on r-rencontre une m-mystérieuse vieille femme sur la r-route, dit-il, faut lui proposer de p-partager le repas. Ou de l’aider à traverser la r-rivière.

— Ah bon ?

— Ça porte m-malheur sinon. »

Tomjan gratifia Mémé d’un sourire poli.

« Accepteriez-vous de partager notre déjeuner, bonne mè… vieille fe… m’dame ? »

Mémé parut hésiter.

« C’est quoi ?

— Du porc salé. »

Elle fit non de la tête. « Merci tout d’même, répondit-elle gracieusement. Mais ça m’donne des gaz. »

Elle tourna les talons et s’enfonça dans les buissons.

« On pourrait vous aider à traverser la rivière, lui cria Tomjan.

— Quelle rivière ? fit Hwel. On est sur la lande, il n’y a pas de rivière à des kilomètres.

— F-faut les avoir de son c-côté, dit Cabelan. Et après elles donnent un c-coup de main.

— Peut-être qu’on aurait dû lui dire d’attendre, le temps qu’on tombe sur une rivière », fit amèrement Hwel.

Ils trouvèrent l’embranchement. Le chemin conduisait dans une forêt entrecroisée d’autant de voies d’accès qu’une gare de triage, le genre de forêt où votre nuque vous assure que les arbres se retournent pour vous regarder passer, où le ciel vous paraît très haut et très loin. Malgré la chaleur de la journée, une obscurité humide, impénétrable planait entre les troncs qui se pressaient au bord de la piste comme s’ils cherchaient à l’effacer complètement.

Bientôt, ils étaient à nouveau perdus, et ils convinrent que se perdre dans un lieu où l’on n’arrive pas à se repérer, c’est pire que se perdre à découvert.

« Elle aurait pu donner des consignes plus précises, dit Hwel.

— Comme demander à la vieille suivante, fit Tomjan. Regardez là-bas. »

Il se leva sur son siège.

« Holà, vieille… bonne… » hasarda-t-il.

Magrat repoussa son châle.

« Rien qu’une humble ramasseuse de bois », fit-elle d’un ton brusque. Pour preuve, elle brandit une brindille. Attendre plusieurs heures sans personne que des arbres à qui parler n’avait pas adouci son humeur.

Cabelan donna un coup de coude à Tomjan qui hocha la tête et se fendit d’un sourire cauteleux.

« Accepteriez-vous de partager notre déjeuner, vieille… bonne fe… mademoiselle ? fit-il. Ce n’est que du porc salé, j’en ai peur.

— La viande, c’est très mauvais pour le système digestif. Si vous pouviez voir à l’intérieur de votre côlon, vous seriez horrifié.

— Je veux bien le croire, marmonna Hwel.

— Est-ce que vous savez qu’un adulte mâle transporte en permanence jusqu’à deux kilos et demi de viande rouge non digérée dans ses intestins ? renchérit Magrat dont les lectures militantes en matière de nutrition avaient déjà poussé des familles entières à se cacher dans la cave jusqu’à son départ. Alors que les pignons et les graines de tournesol…

— Il n’y aurait pas des rivières dans le coin qu’on pourrait vous aider à traverser, des fois ? demanda désespérément Tomjan.

— Dites donc pas de bêtises. J’suis qu’une humble ramasseuse de bois, mes seigneurs, je récupère quelques brindilles et des fois j’indique à des voyageurs égarés la route de Lancre.

— Ah, fit Hwel, je savais bien qu’on y arriverait.

— Vous bifurquez à gauche plus loin et vous prenez à droite au gros rocher fendu, vous pouvez pas le manquer.

— Parfait, grogna Hwel. Bon, on ne va pas vous retarder. Vous avez sûrement beaucoup de bois à ramasser, tout ça. »

Il siffla et les mules reprirent leur cheminement pendant qu’il grommelait tout seul.

Quand une heure plus tard le chemin déboucha dans un paysage de rochers gros comme des maisons, Hwel reposa doucement les rênes et croisa les bras. Tomjan le regarda les yeux écarquillés.

« À quoi tu joues ? demanda-t-il.

— J’attends, répondit le nain, sinistre.

— Il va bientôt faire noir.

— On n’va pas rester longtemps. »

Nounou Ogg finit par capituler et sortit de derrière son rocher.

« C’est du porc salé, vu ? lança sèchement le nain. Que ça vous plaise ou non, okay ? Maintenant… c’est par où, Lancre ?