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Pinaud, en parfait fouineur (il est champion des marchés aux puces et autres foires à la ferraille) dégauchit un rouleau de fil de fer et radine, triomphant.

— Ça va être au poil !

Et il se met en devoir de lier solidement les membres de nos adversaires.

Comme il est méticuleux, c’est du travail soigné. Lorsqu’il en a terminé avec eux, Messieurs les caïds ressemblent à des cocons.

— On se taille ? suggère Béru qui vient d’enrayer son hémorragie pifale.

— Des clous, faut rancarder Andy pour qu’il prenne livraison de ces notables. Ils doivent en savoir long sur la question qui nous intéresse et c’est pas avec mon anglais Berlitz que je vais pouvoir les interroger en détail.

— Les salopards ! fulmine Bérurier. Je vais te leur causer à ma façon, moi. Ce que j’ai à leur dire est international… Tu vas voir ça !

Il se met à cogner dans le tas à coups de savate.

— Les abîme pas trop, Gros ! Ils peuvent encore servir.

Là-dessus, je donne l’ordre de refaire surface. Les pétards en fouille, nous regrimpons le roide escadrin.

CHAPITRE SEVEN

COMME LES CHEVEUX D’ELÉONORE…

Et comment que nous avons été mal inspirés de les carrer dans nos profondes, les pétards de ces messieurs les démolisseurs de maxillaires. Si nous les avions tenus à la main, peut-être pourrions-nous faire front à la ribambelle de tordus qui nous attendent à la surface.

Ces truands d’Américains, c’est comme les cheveux d’Eléonore : quand y en a plus, y en a encore… (Air connu, vieux refrain de chez nous. En vente dans toutes les bonnes pharmacies.)

Les gnaces du haut sont plus antipathiques encore que ceux d’en bas. Les regards qu’ils nous distillent flanqueraient la pétoche à une locomotive. S’il n’y avait que leurs lampions encore, on pourrait s’en arranger, mais ces carnes braquent aussi sur nous des appareils à faire sucrer les fraises, tout ce qu’il y a de perfectionnés. Je ne dénombre pas moins de deux pistolets mitrailleurs et deux seringues à répétition. J’ai idée que cette fois-ci, si nous commettons l’imprudence de lever le petit doigt, nos carcasses se mettront à ressembler à une grille de mots croisés.

Toutes ces arquebuses m’ont l’air de vouloir cracher de l’épais.

J’ai les jetons que le belliqueux Bérurier ne se mette à ruer de nouveau dans les brancards. Heureusement, sa témérité a des limites si sa couennerie n’en a pas. Il se contente de verdir un peu sur les bords, à l’instar de Pinaud qui n’en mène pas plus large qu’un filet de sole dans un restaurant à prix fixe.

A nouveau, ces chers mignons nous balancent le fameux « hands up ». Et à nouveau nous procédons à la récolte du nuage en branche.

Je compte nos… interlocuteurs, histoire de tromper le temps. Ils sont sept maintenant. C’est ce que l’on appelle de la prolifération, ça ! Cette bande de ouistitis m’a l’air d’être une grande famille, très unie ! Nous sommes unis par l’alvéole, comme le chantait un morceau de gruyère à ses amis.

L’un d’eux s’approche de nous. Il tient son composteur par le canon. Peut-être qu’en achetant ce joujou il a oublié de demander le mode d’emploi ?

Trois secondes plus tard, je comprends qu’au contraire, il a découvert une utilisation annexe de son P.38.

C’est tout d’abord l’aimable Pinaud aux moustaches de rat qui écope. Un solide coup sur la noix. Pas deux : un ! Mais gentil, précis, administré de main de maître. Ça fait un drôle de petit bruit. Et le père Pinuche s’abat en avant d’un air pensif… Une fois à terre, il ressemble à un tas de chiffons récoltés dans des poubelles. Bérurier balbutie, du coin de la bouche :

— On va pas se laisser faire le coup du lapin sans rien dire.

— Je préfère un gnon sur le couvercle à une giclée de pruneaux…

Comme c’est à son tour de dérouiller, il rentre sa tronche de mammouth frileux dans ses épaules ; ce qui n’empêche pas l’assommeur diplômé de lui ajuster au bon endroit un de ces coups de crosse qui épateraient un évêque.

Béru se fait porter absent illico. Ses deux cent vingt livres sont brusquement une charge extravagante pour ses cannes. Il se met en tas — en gros tas d’ailleurs — aux côtés du cher Pinaud.

J’ai un léger pincement au battant. Ça va être à moi de récolter mon bif pour le départ dans le cirage. Quand je pense qu’il y a des ramollis du bulbe qui se font inscrire pour la Lune ! Non, je vous jure ! Y a de quoi se faire dilater les muqueuses par une main de masseur lorsqu’on lit de semblables foutaises dans les baveux.

Vouloir aller dans la Lune ! C’est bon pour Charpini ! Qu’est-ce qu’ils espèrent, les frénétiques de l’intersidéral ? Hein ? Une vie peinarde parce qu’ils se sentiront moins lourdingues ? Bande de pierrots, va ! Scaphandriers de salon ! Je les vois débarquer de la bonne fusée, ces conquérants à ondes courtes ! Un drapeau à la main, nature ! Parce que c’est ça, le gros coup de bidon ! La Lune, ils la veulent amerlock ou ruski ; française, ça on sait bien que ça n’est pas possible, pas encore… La preuve, on vient juste de découvrir le Sahara ; et pourtant ça fait un bout de temps qu’il est à nous ! Seulement, jusque-là, on ne s’en servait que pour y tourner les guimauveries de Pierre Benoit. Antinéa ! Mon cœur est à touareg ! Passez les nichemards de madame à la peinture argentée pour qu’ils soient plus sculpturaux ! Le Sahara ! C’était pas une colonie, mais le magasin d’accessoires du Châtelet. La Grandeur française en jaune cocu sur les atlas ! Colomb Béchar les deux Eglises ! Et Bidon V, qui va s’appeler bientôt Jerricane V ! Moi aussi je ricane ! Vous pensez que la Lune est pas encore française, même si on envoie tous les gars de Madame Arthur comme troupe de choc !

La Lune ! Allez, gi ! Après tout p’t’ être bien qu’y a du pétrole, là-haut ! Pourquoi ? Prenons notre Esso et notre essor ! En route ! Alunissons à l’unisson ! Allons la piétiner, cette brave tarte à la crème qui fait si joli sur les calendriers des postes et dans les quatrains des cartes postales pour soldats en délire ! Allons-y pisser dessus, tous en chœur ! Transportons-y notre organisation et tout ce qui fait la grandeur de la civilisation ! Nos militaires, nos percepteurs, nos fonctionnaires ! En avant Mars ! Les chanteurs de charme ; les strip-teaseuses, les politiciens les flics ! les employés de la voirie ! et San-Antonio par-dessus le marka avec un bath scaphandre à fermeture Eclair pour si des fois y avait des Luniennes dans les cratères !

Faites excuse si je débloque, mais le petit coup de zim-boum que je viens de mouler sur la carrosserie m’a chanstiqué un peu le carburateur. Je n’ai pas complètement perdu connaissance, mais d’un seul coup d’un seul, tout est devenu sombre, irréel, avec des serpentins de lumière de temps à autre… Mon entendement est pareil à la photographie d’un carnaval prise de nuit avec le temps de pose.

Et puis, lentement, des vagues noires, onctueuses, bienfaisantes, viennent me caresser la joue, pénètrent dans ma tronche, m’enveloppent le cervelet, me le réchauffent, me l’emmitouflent, me le rangent sur le rayon du haut d’un placard obscur, silencieux. Hors de toute atteinte.

Lorsque je me réveille de ce sommeil combien artificiel, je sens quelque chose de gluant sur ma joue. Oui, dominant la furieuse douleur qui me meurtrit la tête, c’est cette sensation légère et désagréable qui m’est le plus pénible.

Je me dis que ce doit être du sang, mais après un léger examen de la situation, je constate qu’il s’agit tout bonnement de la bave coulant de la bouche de Bérurier. Nous sommes empilés tous trois sur une moquette épaisse comme du gazon, en un pêle-mêle très désagréable.