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-    Je veux, dit-elle, que vous répétiez ici, devant tous, ce que le frère Rinaldo a entendu dans l’étuve de ce château et que vous m'avez déjà rapporté.

-    Dame, plaida Gobert, j'ignorais qui vous étiez. Le moine est venu me chercher quand je repartais chez moi pour m'avertir que le seigneur baron voulait me dire quelque chose. Vous m'avez joué et fait manquer à la parole que j'avais donnée.

-    La parole d’un bonhomme comme vous? fit dédaigneusement Ida de Ribemont. Parlez à présent si vous ne voulez pas qu’on vous y force.

-    De toute façon, s'écria Rinaldo, je peux tout répéter car j'ai tout entendu! Il n'aura qu’à dire si c'est vrai.

Échappant à son frère d'un coup d'épaule, Hughes venait de s'élancer mais pas sur Gobert. Sa fureur à présent se tournait vers le Sicilien, ce misérable prêtre capable d'aussi noires machinations et dont il découvrait à la fois la haine et la malveillance. Avant que quiconque ait pu s'interposer, l'homme râlait sous sa poigne, la gorge serrée entre l'étau de ses doigts nerveux.

-    Ah, tu as tout entendu? Ah, tu peux tout répéter!

-    Grâce! râla l'autre, pitié! Laissez... moi! A... à l'aide no... noble dame... Aaaah!

Ida de Ribemont n'avait pas attendu cet appel. Les griffes en avant, elle s’était jetée sur son gendre, essayant de desserrer l’étreinte qui étouffait Rinaldo.

-    Lâchez cet homme! hurla-t-elle. Lâchez-le! C’est un moine. Un homme de Dieu. Lâchez-le ou vous en rendrez raison.

-    A qui? A vous? Seul votre époux peut me demander raison.

Elle le griffait et, d'une bourrade, il l'envoya rouler sur le sol juste aux pieds de sa fille qui, avec un hurlement, se précipita sur elle pour lui porter secours. Pendant ce temps, Gerbert et Bertrand s'étaient à leur tour jetés sur Hughes pour essayer de lui faire lâcher prise, mais le baron n'entendait rien. La mâchoire serrée, l'œil plein d'éclairs, il continuait à secouer le moine dont les plaintes devenaient de plus en plus faibles.

-    Pour l'amour du ciel, lâchez-le, mon frère, supplia Gerbert. Vous savez bien que vous ne pouvez pas faire ça!

Brusquement, comme si la foudre venait de tomber sur lui, le baron se figea. Ses mains s'ouvrirent et Rinaldo en glissa pour s’étendre, comme un pantin désarticulé, sur les dalles de la salle. Il ne bougeait plus et, sans perdre un instant, Bertrand fut sur lui, essayant de le ranimer au milieu d’un silence qui se faisait de plus en plus pesant. Au bout d'un temps que nul ne put déterminer, il releva la tête vers Hughes qui n’avait pas bougé.

-    Sire, souffla-t-il, le moine est mort...

Si peu qu’eût résonné sa voix, elle alla réveiller toute la combativité de la dame de Ribemont qui, étendue sur une bancelle, reprenait ses esprits en buvant du vin épicé.

-    Misérable! hurla-t-elle. Vous avez tué un moine! Vous avez tué un homme de Dieu. Vous en répondrez!

Le baron tourna vers elle un visage de pierre.

-    Je n’ai pas à en répondre. J’ai, ici, droit de haute et basse justice. Cet homme, l’un de mes serviteurs, m’a trahi. Il n'est pas un de mes pairs qui ne me donnerait raison.

-    Ce n'était pas votre serviteur, mais le nôtre qui avait suivi ici notre fille. Et les hommes d’Eglise n’appartiennent à personne. C’est à l’évêque, à qui je vais sur l'heure porter ma plainte, que vous en répondrez. Et l'on vous jettera en noire prison, et l'on vous...

-    Dites à votre mère de se taire si elle ne veut pas subir le sort de cette racaille de moine! fit Hughes se tournant vers sa femme.

Mais celle-ci, à présent, le considérait avec des yeux pleins d'horreur et ne pouvait rien répondre. Ida se leva.

-    Nous ne resterons pas un instant de plus dans cette demeure! Venez, ma fille! Vous seriez ici en danger.

-    Vous êtes ma femme, vous devez rester ici, dit Hughes d'un ton égal.

Hermelinde alors éclata en sanglots.

-    Non! Non, je ne resterai pas! Vous avez tué pour rien. Je savais ce qui s’est dit dans l’étuve. Je savais que vous aviez engrossé la dame Le Housset et qu'elle veut que vous me chassiez pour prendre ma place. Eh bien, je la lui laisse! Et je ne veux plus vous voir jamais. Jamais.

Appuyées l'une sur l'autre, les deux femmes, l'une vociférant et l'autre sanglotant, s'engouffrèrent dans l'escalier sans qu'Hughes ait fait la moindre tentative pour les retenir. Il se sentait las, tout à coup. Incroyablement fatigué comme il ne l’avait jamais été après les plus dures, les plus longues passes d’armes. Passant sur son front où perlait une sueur glacée une main qui tremblait un peu, il regarda tous ces visages tendus vers lui, sans autre expression que la stupeur ou le chagrin. Puis son regard tomba sur la dépouille de Rinaldo qui gisait toujours à ses pieds.

-    Emportez-le! Qu'on lui fasse des funérailles convenables...

A son tour, il se dirigea vers la porte, titubant légèrement sur ses longues jambes comme un homme pris de boisson. Mais déjà son frère l'avait rejoint et le soutenait silencieusement.

Ils allaient atteindre la porte quand l’ermite, en dépit de sa frayeur, osa s’approcher.

-    Sire, fit-il d'une voix qui s’étranglait, je vous jure que je ne savais pas... je ne voulais pas.

Hughes eut un petit rire sec.

-    Ne crains point! Il ne t’arrivera rien. Ce n’est pas toi qui avais machiné ça.

Et il passa. Aidé par Gerbert, il remonta dans sa chambre et se laissa tomber comme une masse sur le vaste lit qui gémit sous son poids. Les fumées de sa grande colère se dissipaient tout à fait, le laissant anéanti. Il se sentait la tête vide, les membres sans force. Il fallut que Bertrand, qui l'avait suivi, le soulevât pour lui faire boire un peu de vin qu'apportait son frère. Mais quand le liquide toucha ses lèvres sèches, il en but à longs traits, vidant le gobelet jusqu’à la dernière goutte avec l’impression rassurante que la vie revenait dans son corps et que le vin bousculait le sang dans ses veines.

En lui rendant le récipient, il leva les yeux sur Gerbert.

-    Je n’aurais pas dû faire ça, hein?

-   Non. Tu n’aurais pas dû. Cela n'arrange rien de l'avoir fait taire. De toute façon Ida de Ribemont voulait emmener Hermelinde et savait tout. Elle voulait seulement t'humilier sous ton propre toit.

-    Tu as raison. C’est elle que j’aurais dû tuer.

-    Je ne crois pas que cela aurait arrangé les affaires. C’est déjà suffisamment grave comme ça. Dieu sait ce que l’évêque dira.

-    Eh! grogna Hughes. Qu’a-t-il à faire d’un moine sicilien?

-    Tu sais bien que les gens d’Eglise se tiennent entre eux. Ta malchance vient surtout de ce qu'Anselme est à Lille. Lui présent, les choses ne se seraient pas passées ainsi.

-    Tandis que, maintenant, il peut me demander raison de l'offense faite à sa maison sans que je puisse en appeler au suzerain! Dans quel pétrin me suis-je fourré? Et tout ça, pour une Osilie Le Housset!

Il y eut un petit silence puis Gerbert, presque timidement, demanda :

-    C'est vrai cette histoire de grossesse? Tu as...

-    Fait un enfant à la femme de Gippuin? Oui, c'est vrai. Enfin, elle le dit!

Avec un soupir. Gerbert secoua la tête, alla se verser un pot de vin qu’il avala d’un coup, puis revint s’asseoir sur un coin du lit d'où il considéra son frère avec l'attention que l’on réserve en général à un phénomène curieux. Puis, brusquement, il se mit à rire.

-    Est-ce que tu deviens fou? gronda l’aîné. Je ne vois vraiment rien de drôle dans cette histoire.

-    Si. Toi! Ce tantôt tu envisageais superbement l’idée de renvoyer Hermelinde à sa mère et de mener le seul genre de vie que tu aimes : les filles et les batailles. Or, Ida est venue te débarrasser de ton épouse, en outre tu vas te retrouver avec au moins deux combats sur les bras : Anselme de Ribemont et Gippuin Le Housset, et tu fais une tête de carême! Tu devrais être content...